Billie-Anne Leduc
La Voix de l'Est
Billie-Anne Leduc
Lettre aux hypersensibles

Du doux dans le quotidien

Lettre aux hypersensibles

CHRONIQUE / Aujourd’hui, je fais cadeau du doux aux hypersensibles, à ces humains-éponges trop souvent oubliés, non pleinement acceptés.

Une lettre à mes semblables, à ces combattants du dedans - ces forces tranquilles.

Les hypersensibles sont des Van Gogh : ils s’installent et peignent leur intérieur avec ce qu’ils voient.

Ils captent les couleurs et les gens, les relations et les actions, puis les remixent, les passent dans leur blender intrinsèque, et les ressortent en beautés.

Se laisser envahir par le vert; se colorer l’âme de rouge.

Les hypersensibles sont des peintres.

Vous, les anges

Hypersensibles, vous êtes des anges aux longues ailes empathiques, qui englobent les confidences. Vous mettez du doux sur les bobos passés, les peines, les abandons.

Vous écoutez.

Votre amitié est de pierre, votre loyauté sans condition.

Vous êtes faciles à aimer.

Vous ressentez la vie plus fort. La beauté vous chamboule; les merveilles vous happent.

Les hypersensibles sont des capteurs de rêves aux fils fragiles. 

Le monde les met à feu et à sang. 

Ils encaissent les chocs dans leur bouclier-plexus. Et le manque d’humanité leur est un coup de fusil dans le cœur. 

«Comme si j’étais ivre»

Quand les hypersensibles entrent dans une pièce, la pièce les avale. Ils sont les habits, les chaises, les couleurs, les paroles, les regards. 

« Lorsque j’entre dans un bar ou dans un cabaret, avant même d’avoir donné mon manteau au serveur, j’assimile une telle quantité de sensations, je suis si émerveillée de la beauté des femmes, du magnétisme des hommes, de l’éclat des lumières, que je suis prête à rouler sous la table comme si j’étais ivre. Comme je glisse rapidement sur la pente d’une voix neigeuse, comme je plonge dans un regard de brume, comme je me dissous dans la musique. » (Journal 1931-1934, Anaïs Nin, 1966)

Hypersensibles, c’est ok.

Ok de stresser de changer de frigo.

Ok de ne pas savoir quoi porter. 

Ok d’être terrassé par les décisions.

C’est ok, vos émotions. 

La timidité n’est pas un défaut. La fleur recroquevillée a aussi droit au soleil.

Introvertis, vous n’avez pas à parler plus fort, à prendre votre place, à déplacer de l’air. Vous pouvez être vous. Vous pouvez vouloir entrer dans le sol et y être bien. La sensibilité n’est pas un tort. Les voix fortes peuvent tout aussi bien se taire. Se tasser. Donner l’espace. 

Écouter.

Un n’est pas mieux que l’autre.

C’est ok d’être trop.

Soyez fiers de votre sensibilité hyper belle, hyper douce, hyper puissante. C’est un super-pouvoir.

Les hypersensibles sont des super-héros.

Billie-Anne Leduc
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Se contenter de peu

Du doux dans le quotidien

Se contenter de peu

CHRONIQUE / Se contenter de peu : aimer le petit, l’infime, et l’aimer tellement, qu’il devient grand.

Se contenter de peu pour ne pas manquer ce qui se passe, là, près de toi.

Billie-Anne Leduc
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Prendre son temps [VIDÉO]

Du doux dans le quotidien

Prendre son temps [VIDÉO]

CHRONIQUE / Le temps, cette invention au centre de la vie.

Cet ennemi pour l’un, ce manque pour l’autre.

« Non seulement ’’je’’ n’ai pas le temps, mais ‘’nous’’ n’avons plus de temps. […] Voilà le paradoxe, du moins en apparence : tout en déplorant son manque, nous nourrissons à l’égard du temps des pensées homicides : le temps gêne, on ne l’aime pas. Haï à la fois de ceux qui ne savent pas comment occuper leurs vacances et de ceux qui ne savent pas s’arrêter pour contempler une image ou un paysage, le temps s’est évanoui. » (Éloge du retard, Hélène L’Heuillet, 2020)

Le retard n’existe que par les autres. Une invention de culpabilité. Le retard : ne pas suivre la plus immense des conventions planétaires que sont les fuseaux horaires.

La course et le corps

L’attente, c’est passer sa vie avec une respiration d’avance.

«Je n’ai pas le temps».

Le temps, n’est-ce pas ce qu’on possède le moins?

Comme une grosse cloche de verre sociale, un énorme accord planétaire, auquel on adhère en naissant à 3h15, à 23h14. Qu’on signe en prenant notre première bouffée d’air à 14h01.

Voilà ton temps qui commence.

Une heure d’arrivée; une heure de fin.

Et entre les deux : la course.

La course aux nuages immaculés du futur rêvé; la course la tête tournée en arrière.

Je préfère courir sans but. Sans arrivée, sans kilomètre. Juste, courir pour ce que c’est : le mouvement des jambes, le pivotement du dos.

Puis – la course du corps. Toujours vouloir un corps au-delà, plus loin que le nôtre. Qu’on ne regarde plus. Le nôtre, maintenant, avec ses douleurs, ses formes présentes. Qui n’existe plus. Expulsé de notre attention.

Puisque – le temps avance.

«Être à l’heure» : nécessaire, certes, pour contrôler le chaos, le désordre et le désalignement.

Nécessaire aux rendez-vous, aux rencontres, aux salaires.

Mais, un équilibre doit naître.

Le 30 août 2020, à 10h06, 13h27 : la naissance de son propre temps.

Celui où on tend la main doucement, pour ne rien briser.

Do Easy (faire doux)

Je regarde mes mains. Chaque ligne, chaque plaque de sécheresse. Et je ne pense qu’à ça : la sécheresse de mes mains. Je regarde les petits ronds de peau, en relation avec toutes les lignes. Ces milliers de lignes. Là maintenant : mes mains. Rien d’autre. Pas le travail; pas les regrets; pas les rêves.

Do Easy est une discipline d’après l’écrivain américain de la Beat Generation, William S. Burroughs, qui révèle que prendre son temps pour empoigner un crayon implique de ne pas accrocher le verre d’eau au passage, qui se brisera, devra être ramassé, vous coupera.

Il faut savoir que vous tendez la main; il faut être présent au crayon, être conscient de l’espace.

Billie-Anne Leduc
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Prendre sa place

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Prendre sa place

CHRONIQUE / Depuis le début de la pandémie, les gens veulent se faire petits. Ne pas déranger. Ne pas trop exister, pour ne pas propager. Ne pas être un danger – et rien que cela.

Maintenant, c’est le moment de s’expandre. De se rendre grand, grand comme un géant. Un être humain qui a le droit à la grandeur, à la hauteur, à la grosseur.

Le droit à l’espace.

Si les arbres peuvent pousser grands comme ça, toi aussi.

« On dirait que les saules coulent

Dans le vent

Et c’est le vent

Qui coule en eux. » (Regards et jeux dans l’espace, Hector de Saint-Denys Garneau, 1937)

Une bulle à soi

La distanciation physique nous fait revoir notre bulle, cette enveloppe chère aux introvertis et aux timides. Ceux qui se sentent forcés de donner la bise aux amis, une accolade aux cousins, une poignée de main aux inconnus.

Maladroitement.

Tout ça – heureusement pour les uns, malheureusement pour les autres – n’est plus.

On respecte la bulle, l’espace, les gestes, l’air, les joues.

On ne se mêle plus de la peau des autres.

Il faut prendre soin de sa bulle, celle qui te protège, te met en garde contre les envahissants, et tout ce qui peut terrasser ton aura, titiller ta présence.

Il est temps de réécrire les conventions.

De nouveaux gestes de salutation sont créés. On réinvente le bonjour; on réécrit le langage du corps.

Où chacun a sa place.

Si tu veux te mettre à danser, là, dans la rue, car l’élan arrive : le faire.

Voir ça comme : je respecte l’espace que tu as pour grandir.

« Autrefois j’ai fait des poèmes

Qui contenaient tout le rayon

Du centre à la périphérie et au-delà

Comme s’il n’y avait pas de périphérie mais le centre seul

Et comme si j’étais le soleil : à l’entour l’espace illimité. » (Regards et jeux dans l’espace, Hector de Saint-Denys Garneau)

Grand comme un géant

Prendre l’espace qui nous revient à l’intérieur.

«Je suis grand-e» - voilà.

S’imaginer être une pièce.

Une pièce où flottent des rideaux blancs à la fenêtre montrant la mer. 

Une pièce de blancheur, sans mur, sans frontière, et pourtant close et privée. Une pièce pour être seul-e et bien.

Faire comme l’oiseau qui a comme infini le ciel.

Battre du cœur tellement fort, que ça fait frissonner les arbres.

Le droit d’exister tellement puissant, que chaque respiration est une naissance.

Enfin vivants.

Billie-Anne Leduc
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Décrocher

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Décrocher

CHRONIQUE / Décrocher, suivre son cœur, est difficile. Mais il faut aller à la source. Celle qui coule en cascade. Se coucher dans cette eau; se déposer.

Se trouver en équilibre dans le courant. S’imaginer une chute dans le dos. Incarner la rivière, pour que plus rien d’autre n’existe.

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Cœurs noirs

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Cœurs noirs

CHRONIQUE / Un autre virus attaque les cœurs. Celui de la haine en ligne, qui prolifère sur les réseaux sociaux comme de la mauvaise herbe.

Certes, les haters, les trolls ont toujours existé depuis que le monde du Web est monde, mais aujourd’hui, les menaces, la cyberintimidation, les disputes et les méchancetés se propagent à la vitesse covid.

Billie-Anne Leduc
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La bonté du journalisme

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La bonté du journalisme

CHRONIQUE / En ces temps teintés d’incertitude, l’importance du journalisme positif se fait sentir. L’importance du regard bienveillant, de l’élan vers l’autre et de l’ouverture sur le monde à coup d’articles et de photographies de presse.

Depuis la pandémie, plusieurs sentiments de haine sont dirigés envers les médias - envers une profession.

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Couvrez ce que je ne saurais voir

Du doux dans le quotidien

Couvrez ce que je ne saurais voir

CHRONIQUE / De plus en plus, le non-visage.

Les gens déambulent sans visage, masque sur les lèvres, tissu sur le nez.

La protection des projectiles est nécessaire, répandue, recommandée.

« Couvrez ce [visage] que je ne saurais voir. Par de pareils objets les âmes sont blessées. Et cela fait venir de coupables pensées. » (Tartuffe, ou l'imposteur, Molière, 1664)

Bientôt, le visage sera le mystère même; observer une émotion sur les lèvres sera comme apercevoir le mollet en 1700.

Fantasmagorique.

« Toute chose ne saurait exister sans son mystère. C'est d'ailleurs le propre de l'esprit que de savoir qu'il y a le mystère. Dans un tableau récent, j'ai montré une pomme devant le visage d'un personnage. Du moins, elle lui cache le visage en partie. Chaque chose que nous voyons en cache une autre, nous désirons toujours voir ce qui est caché par ce que nous voyons. Il y a un intérêt pour ce qui est caché et que le visible ne nous montre pas. Cet intérêt peut prendre la forme d'un sentiment assez intense, une sorte de combat dirais-je, entre le visible caché et le visible apparent. » (René Magritte dans une entrevue avec Jean Neyens, La Révolution surréaliste)

Le rire sera un privilège; le nez aquilin, un artefact.

Couvrir, c'est faire disparaître les traits, les rides, les grains de beauté, les tâches de rousseur.

Croiser quelqu'un : tout cela n'est plus.

Mais, es muss sein («il le faut»).

Rire des yeux

Le bâillement de fatigue ne montrera plus ton ennui.

Le rictus désolé n'accompagnera pas l'annonce de ta rupture.

Mais, il y a les yeux.

Avec un ami, arborant nos masques, on a joué à «devine mon émotion». 

On passait du tragique au comique, du bonheur à la moue, de l'amour à la haine.

On s'amusait avec les émotions et le théâtre.

À tous les coups, l'autre devinait la moue, le sourire, la grimace.

Soit nos talents d'acteurs laissaient à désirer, soit il était impossible de faire mentir nos yeux.

L'esthétisme

Le couvre-visage doit maintenant montrer l'esthétisme qui nous habite, qui nous forge. Montrer nos choix, nos goûts, par l'usage d'un masque à saveur humoristique, sarcastique, élégante ou provocatrice.

Couvrir son visage, c'est la mode.

Montre-moi ton masque et je te dirai qui tu es.

Mais, n'oublions pas la personne, le cœur, les veines, l'histoire et la voix derrière.

Il suffit d'écouter ses yeux.

Billie-Anne Leduc
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Les dompteurs de Web

Du doux dans le quotidien

Les dompteurs de Web

CHRONIQUE / Le Monstre du Web est infatigable. 

Il gobe tout, sans s'arrêter pour toucher les mots.

Le Monstre du Web en veut toujours plus.

Une gastronomie après l'autre; un plat préparé pendant quatre heures, englouti en une minute.

Une minute, et c'est fini.

Allez : encore plus.

***

Contrairement à un livre, à des feuilles de papier, que tu peux regarder et aimer parce qu'elles sont là, parce que la possibilité de les serrer dans tes bras existe, le Web ne se laisse pas approcher. Telle une bête affamée, à qui on lance des morceaux de viande 24 heures sur 24.

Le Monstre du Web est farouche - mais vedette.

Il a des milliards de fans, est nourri par la main du Monde, par tout ce qu'il y a au monde.

Il n'est pas fine bouche, mais l'a grande.

Puis, le Monstre est aveugle : tous les humains - sauf exceptions - le nourrissent.

C'est un zoo mondial.

Allez : encore plus.

***

La Bête est un gobe-yeux. Des bruns, des bleus, des rouges. Toutes les couleurs y sont aspirées, sans égard de races, de sexes, de langues. 

Le Web est chose humaine. Le lion n'y a pas droit; le chat n'en a cure.

Le Web est une bête humanoïde sans pitié, qui laisse à voir méchancetés, mépris, haines, critiques, nuisances. Tout ce que l'humain a de laid.

Mais aussi, tout ce qu'il a de beau. Entraides, solidarités, bienveillances, art, lecture, poésies.

Le Monstre du Web est le plus honnête des humains. Parce que la vérité fait mal. Le tigre mord; le tigre ronronne.

Allez : encore plus.

***

Le Monstre sera-t-il doux avec La Voix de l'Est, qui lui donne des yeux infatigables, insatiables de nouvelles, d'articles frais, toujours plus, tous les jours?

Nous sommes devenus, au journal, dompteurs de Web.

Armés de viande fraîche, de plume-fouet, de mots infinis, nous tentons, chaque seconde, d'amadouer la Bête, de la satisfaire assez pour ne pas être avalés tout crus, puis oubliés.

Une Bête de cliques, de partages, de commentaires, de j'aime.

Oui, la Menuisière de papier s'ennuie du calme froissement des pages. 

Du doux dans le quotidien.

Les géants du Web, ces titans énormes et intouchables, tellement gourmands qu'ils ne laissent rien aux autres, nous avaleront-ils?

Le nom GAFA me fait penser à Goya, et sa peinture célèbre du roi des titans, Cronos, dévorant un de ses enfants, dans la mythologie grecque.

Aujourd'hui, la Créature a les yeux rivés sur nous.

C'est un jeu de regards.

Qui domptera qui?

Billie-Anne Leduc
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Un nom, la vie

Du doux dans le quotidien

Un nom, la vie

CHRONIQUE / Nommer une chose, c’est la faire exister.

Nommer, dire que ceci est cela, c’est rassurant. Le nom, les mots, permettent de ne pas tanguer. Écrire, matérialiser quelque chose en un son, en une calligraphie visible, c’est tenter de trouver l’équilibre. Tenter – car inatteignable.

Billie-Anne Leduc
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Sentir autre chose

Du doux dans le quotidien

Sentir autre chose

CHRONIQUE / De plus en plus, on est à court de sentiments, de sensations, de senteurs. 

Sentir me manque. Une mélancolie des odeurs m’habite. Par le nez; par l’âme.

Ressentir me manque.

Ne pas sentir, c’est bloquer le passé. L’homme est essentiellement nostalgie, dit Proust.

Grâce à un geste naïf, l’inconscient permet de grands voyages.

« Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce goût, c'était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l'heure de la messe), quand j'allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m'offrait après l'avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. » (Du côté de chez Swann, Marcel Proust, 1913)

Grâce à une inspiration, à une saveur, les limites du temps n’existent plus. On se ramène ici; on se rappelle cela.

Mais aujourd'hui, la théorie de la madeleine se fait plus rare : on ne sent plus autant. Tout ce temps passé à un même endroit empêche le nez de découvrir et de goûter aux souvenirs.

« Une heure n'est pas qu'une heure, c'est un vase rempli de parfums, de sons, de projets et de climats. » (Le Temps retrouvé, Marcel Proust, 1927)

L’odeur, c’est véritablement revivre.

« Quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. » (Du côté de chez Swann, Marcel Proust)

***

Sentir le café moulu du Presse café et le parfum de la dame-toujours-là,

Me manque;

Sentir le léger fumier des champs en road trip, fenêtres baissées,

Me manque;

Sentir le bois mouillé après une pluie, dans une forêt,

Me manque;

Sentir la vieillesse des livres, en flânage de librairie,

Me manque;

Prendre mon temps ailleurs que chez moi,

Me manque;

Effleurer par accident une peau inconnue, et ne pas me demander si elle est infectée,

Me manque;

Sentir mon repas arriver, cuisiné par un chef de restaurant,

Me manque;

Sentir ce qui rend si particulier le chez-soi de quelqu'un, et associer l’odeur dans l’air à sa personnalité,

Me manque;

Juste ressentir,

Me manque.

Billie-Anne Leduc
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Renaissances

Du doux dans le quotidien

Renaissances

CHRONIQUE / Lentement, les gens rouvrent. Et se ré-ouvrent. Un espoir prudent plane.

Un papillon qui passe la tête dans le cadre de porte pour voir s’il peut voler. S’il peut s’envoler, se balader ici et là, en faisant attention aux objets, aux surfaces durs, aux obstacles dangereux pour lui, pour les autres.

Lentement, nos ailes s’ouvrent. Moins de morosité accompagne la marche quotidienne de concitoyens.

C’est l’espoir qui fait son nid. On se relève d’une guerre. On ne sait pas l’avenir, mais on sait ce qu’on a traversé.

« Les oiseaux volaient avec lenteur, montant dans le ciel puis redescendant, comme s'ils avaient voulu l'effacer, méticuleusement, avec leurs ailes.» (Soie, Alessandro Baricco, 1996)

Lentement, on répare les pots cassés. Un à la fois.

«Revenir comme avant» est utopique. On ne revient pas comme avant, après un choc. On apprend à vivre avec le choc. Après l’avoir détesté, invectivé, on lui permet d’exister et de nous rendre plus fort.

Après un choc, on ne se pitch pas partout : on regarde avant de traverser.

Alors, en avant - on déprend les nœuds, on redresse le dos.

Élargir ses horizons

En attendant de pouvoir galoper vers un horizon étranger, on peut s’élargir les œillères intérieures.

Laisser venir les réalisations soudaines. Les «oh j’aurais dû dans ma vie», ou les «je pourrais essayer». 

Réaliser que, peut-être, on n’était pas heureux. Recevoir une claque pour mieux se redresser, repartir sur le fly. Recréer ses bases, ses rêves, ses envies.

Être qui on est véritablement. Le moment d’observer ses désirs. De prendre le temps pour une, deux nouveautés.

On était heureux, assis sur notre chaise d’avant?

Tout ceci est une coupure. Un fossé – mais l’autre côté est là.

Tout ce qu’il faut faire, c’est ouvrir ses ailes. Traverser.

« Naître avec le printemps, mourir avec les roses ; Sur l'aile du zéphyr nager dans un ciel pur ; Balancé sur le sein des fleurs à peine écloses, S'enivrer de parfums, de lumière et d'azur ; Secouant, jeune encore, la poudre de ses ailes, S'envoler comme un souffle aux voûtes éternelles : Voilà du papillon le destin enchanté. Il ressemble au désir, qui jamais ne se pose, Et sans se satisfaire, effleurant toute chose, Retourne enfin au ciel chercher la volupté ! » («Le papillon», Nouvelles méditations poétiques, Alphonse de Lamartine, 1823)

Avoir toujours voulu chanter : là tu peux.

Changer de carrière : là tu peux.

Regarder et trier toutes ces choses dans le grenier : là tu peux.

Se réinventer. Renaître. Re-aimer.

Là tu peux.

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Une photo ne peut pas parler

Du doux dans le quotidien

Une photo ne peut pas parler

CHRONIQUE / Ce qui me manque le plus, c’est la voix de mes amis. Pas la voix audio. Mais la voix dans l’air, celle qui fait vibrer mon visage; celle qui active mon sang et met en marche la vraie discussion.

La voix aujourd’hui rare et précieuse.

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Forêts enchantées

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Forêts enchantées

CHRONIQUE / Certaines personnes m’inspirent ce que j’appelle des « descriptions poétiques ». Leur être traverse le mien, passe par un filtre, et ressort en poème.

Des rencontres, au courant de ma vie, m’ont marquée. Dans le sens de marque, de cicatrice, de chose là en moi pour toujours.

Billie-Anne Leduc
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Trouver un absolu, absolument

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Trouver un absolu, absolument

CHRONIQUE / Rien n’est stable, là, maintenant.

Jamais les théories du complot n’ont eu autant de tribunes. Parce que l’humain est incapable de vivre dans l’incertitude. 

Je souffre : il faut trouver un coupable.

Il faut retourner toutes les pierres, les choses; tout toucher. Faire le geste – le contrôle – pour trouver la vérité. Absolument. 

Pour beaucoup de gens, ça prend une faute ultime, un péché originel : un homme ayant pris une bouchée d’un animal, un groupe secret, des tours de métal nocives, des sciences inventées. Ça prend un battement d’ailes de papillon. Des ordres de présidents. Des si, des peut-être, des histoires.

L’homme est une espèce fabulatrice

« Quand je dis fictions, je dis réalités humaines, donc construites. [...] Pour nous autres humains, la fiction est aussi réelle que le sol sur lequel nous marchons. Elle est ce sol. Notre soutien dans le monde. » (L’espèce fabulatrice, Nancy Huston, 2008)

Parce qu’on ne supporte pas le rien, le simple, face aux choses hors de notre contrôle.

Accepter et comprendre qu’on ne sait rien, c’est difficile. Parce que l’anxiété, c’est un gobe-théories-du-complot. 

Flotter dans la vague

L’incertitude, c’est nager dans une vague. Sans sol au fond. L’incertitude, c’est la possibilité de se noyer.

Et si, plutôt que de suffoquer de ne toucher à rien, on se laissait flotter, la tête tournée vers le soleil, en acceptant l’algue qui glisse doucement entre nos doigts?

Puis, accueillir le goût salé de l’eau au bord de nos lèvres, la chaleur sur nos joues. Tolérer de ne pas savoir quelle vague s’en vient, quelle sorte, quelle grosseur, mais l’aimer quand même. 

Adorer sa surprise, découvrir son flot de nouveauté. S’intéresser à sa singularité, sans questionner son existence : la vague est là. C’est tout.

Juste, laisser à la vague son moment de gloire. Là maintenant. Au milieu de ses sœurs.

Accepter l’absolu, accepter que la vie n’est que fragments inachevés, c’est trouver la paix. 

***

La vie de chaque humain est un casse-tête. 

Accepter le casse-tête des autres implique de ne pas entrer de force des morceaux du sien dans leur esprit.

Parler, publier, partager, c’est ok, tant qu’il y a ouvertures et tolérances.

Puis, attention aux mots : ils sont une arme. Il importe de ne pas se faire plus mal.

L’homme a un esprit malléable, il est facile d’y enfoncer des faussetés. 

« Il nous est loisible de dire des choses vraies, mais non la vérité, et surtout pas toute, même au sujet de ce qui s’est passé au cours des cinq dernières minutes dans le lieu où nous nous trouvons. On ne peut la dire car elle est infinie. » (L’espèce fabulatrice, Nancy Huston)

Naviguer avec prudence

La denrée la plus précieuse d’un humain, c’est son esprit critique. 

Écoutons, bienveillants, les idées des autres. Mais questionnons. Lisons. Doutons. Mettons-nous des barrières sanitaires dans l’esprit. Scrollons Facebook avec le doute raisonnable dégainé, la raison aiguisée, le débat amical, et la perception ouverte.

Soyons prudents. Pas juste en nous promenant dehors, mais en naviguant sur les eaux du web.

Il faut aussi donner des muscles et des anticorps à l'esprit.

Restez forts. Ne vous accrochez pas à n’importe quelle liane du web qui croise votre jungle. Prenez une grande respiration et observez-la. 

Ralentissez. 

Sentez la vague sur votre peau et utilisez-la pour aller bien.

Acceptons que nous sommes tous dans un énorme océan avec plein de vagues incontrôlables, et par le fait même, majestueuses.

Billie-Anne Leduc
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« Vivre-écrire »

Du doux dans le quotidien

« Vivre-écrire »

CHRONIQUE / Là, maintenant, des mondes s’écrivent. Des mondes autres.

« Le mouvement et le changement sont l’essence de notre être ; la rigidité est la mort ; le conformisme est la mort : exprimons ce qui nous passe par l’esprit, n’ayons crainte ni de nous répéter, ni de nous contredire, lançons à la ronde les absurdités les plus farfelues, et laissons-nous guider par les rêveries les plus extravagantes sans nous préoccuper de ce que le monde fait, pense ou dit. » (Virginia Woolf, Essais choisis, 2015)

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Le droit d’exister

Du doux dans le quotidien

Le droit d’exister

CHRONIQUE / Notre chair est dangereuse. Nous sommes des bateaux à virus, des réceptacles de microbes. Des récipients. Sommes-nous, toujours, des êtres humains?

Le droit d’exister s’étiole. Le droit d’être humain.

Billie-Anne Leduc
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Tu n’es pas ton métier

Du doux dans le quotidien

Tu n’es pas ton métier

CHRONIQUE / Être avocat. Être bibliothécaire. Être un mot-métier; être un mot exprimant un « faire ».

Faut-il être quelque chose? Chose : « tout objet concret par opposition aux êtres animés » (Larousse.fr).

Voilà : « chose » s’oppose au vivant.

Sauf qu’à Noël, à l’anniversaire de ta tante, aux premières rencontres, la première question qui monte aux lèvres est : « que fais-tu dans la vie? ».

Souvent, j’ai envie de répondre : « je vis ». Deux mots féroces, amers et humbles, prononcés du fond de la gorge.

Non seulement faut-il être quelque chose, mais il faut surtout être quelqu’un. Un « un » parmi quelque. Une unicité parmi tous les uns. Un petit point hors catégorie; un petit pois surtout-pas-pareil.

À force de tous sauter hors du cadre, n’est-ce pas que le cadre ne fait qu’agrandir?

Le figuier

Moi, aux rencontres, je préfère qu’on me demande : « qui es-tu ? ».

Une question infinie; la plus belle des questions. Une mer de possibilités.

Qui tu es : un ciel grand ouvert qui demande juste qu’on se pitche, la tête et les rêves en premier.

- Quand je serai grand, je serai pompier.

- Oui mais , qui es-tu?

Parfois, j’imagine que la vie est un grand figuier, et que chaque figue représente une possibilité.

« Au bout de chaque branche, comme une grosse figue violacée, fleurissait un avenir merveilleux. Une figue représentait un mari, un foyer heureux avec des enfants, une autre figue était une poétesse célèbre […], il y avait encore une figue championne olympique et bien d’autres figues au-dessus que je ne distinguais même pas. » (Sylvia Plath, La cloche de détresse, 1963)

Mais, laquelle choisir?

« Je les voulais toutes, seulement en choisir une signifiait perdre toutes les autres, et assise là, incapable de me décider, les figues commençaient à pourrir, à noircir et une à une elles éclataient entre mes pieds sur le sol. » (Sylvia Plath, La cloche de détresse)

- Plus tard, je serai psychologue.

- Seulement ?

Chaque personne est un arbre de possibles.

Tu n’es pas ton métier.

Tu n’es pas ton faire.

Quelle branche es-tu aujourd’hui?

Devenir

Deviens un garçon, une fille, un non-genré, une roche. Tout. Mais ne devenir qu’une chose est le monumental fatum de la banalité.

Deviens un pirate clamant haut et fort que les sirènes existent.  

Deviens un Diogène qui crie dans la rue : « Je cherche un homme, un vrai! »

Si quelqu’un te demande ce que tu fais dans la vie, ne réponds pas un métier, un nom commun, une chose, une convention inanimée.

Tu n’es pas ton nom, pas ton matériel, pas ton horaire.

Qui es-tu ? Comme, vraiment ?

Billie-Anne Leduc
La Voix de l'Est
Billie-Anne Leduc
Ce rien qui te soutient

Du doux dans le quotidien

Ce rien qui te soutient

CHRONIQUE / Aujourd’hui, le monde est contraint de ralentir jusqu’à ne sentir que son propre battement de cœur.

Le monde a besoin de se regarder le cœur.

En ces moments surréels, accrochons-nous au non tangible : la conscience. Celle pleine.

Être en vie

La pleine conscience, c’est permettre aux yeux un peu de doux. D’accorder aux mains le droit de se déposer. De fermer les yeux et de sentir le sang pomper dans les veines : être en vie. 

Rien d’autre.

Dans son livre Méditer, jour après jour, Christophe André enseigne par des peintures et des leçons, à regarder :

« Et si l’on regarde, on voit : de la simplicité en majesté. Une présence intense derrière l’immobilité. Si l’on regarde, on voit que, même ce qui ne clignote pas, ne bouge pas, ne scintille pas, ne fait pas de bruit, peut avoir de l’intérêt et de l’importance. »

Il faut se donner le droit de regarder par la fenêtre, d’être juste là, sans toutes les pressions. Le droit d’observer, de sentir, de respirer. Les choses se feront ; la terre tournera.

Il faut laisser l’esprit inspirer, expirer, entre deux coups de téléphone. Il importe de donner du mouvement au corps et au cœur. 

Se donner le droit.

Arrêter.

Inspirer.

Aujourd’hui : ne pas étouffer

Pour certains, le confinement est contraire à la liberté, parce qu’il ne correspond pas à ce qu’ils connaissent. Mais finalement, la vraie liberté, n’est-ce pas de ne pas être contraint à des actes obligatoires du quotidien ?

« La pleine conscience nous recommande de prêter attention à la naissance de ces impulsions avant de leur obéir ; elle nous suggère de défusionner avec elles. De les accueillir : ‘’Tiens, j’ai envie d’interrompre mon travail.’’ De les observer : ‘’Ça me pousse à arrêter ce que je suis en train de faire, parce que c’est difficile.’’ » (Méditer, jour après jour, Christophe André)

Nous pourrions passer notre vie sans nous abandonner, puisque tout nous interpelle. Dans la vie, beaucoup plus d’actions que de non-actions — pourtant essentielles.

On a le droit de ne pas passer tout de suite à autre chose. De rester immobile. De ressentir.

Aujourd’hui, la crise, quoiqu’étouffante, nous donne un nouveau souffle : se regarder l’intérieur.

Fermer les yeux un instant et sentir véritablement ses états d’âme : « Je vais bien ? »

Surtout, penser aux moments d’affection. Se laisser envahir par un, deux souvenirs. 

Les dessiner.

« Quand je danse, je danse »

Montaigne a écrit : « Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ».

Rien que ça. Tout ça.

Il faut aimer ce rien.

« Abandonne tout, abandonne tout ce que tu connais, abandonne, abandonne, abandonne. Et n’aie pas peur de rester sans rien, car, à la fin, c’est ce rien qui te soutient. (Méditer, jour après jour, Christophe André)

Méditations du lundi

1. Les bras le long du corps, laissez votre corps ballotter, de gauche à droite, en imitant le mouvement des vagues. 

2. Assis le dos droit, visualisez dans votre esprit une feuille d’arbre au vent qui, lentement, se promène dans toutes les parties de votre corps — une à la fois. Elle tombe en cascades et se dépose ; elle apaise tout.

3. Imprégnez vos yeux de la couleur du ciel, et glissez-la dans chacun de vos membres, du bout des doigts aux orteils, en inspirant profondément.

Billie-Anne Leduc
La Voix de l'Est
Billie-Anne Leduc
Embrasser des yeux

Du doux dans le quotidien

Embrasser des yeux

CHRONIQUE / En ce temps d’isolement, de désolation, de déserts, voici une ode aux liens.

Ce n’est pas un appel à la rébellion du toucher, mais un hommage.

Un hommage à ce qu’on a perdu. Puisqu’on se rend compte de ce qu’on a perdu une fois disparu.

Le crayon seul, la vision triste, le corps isolé, j’en appelle aux liens.

Ceux qui peuvent circuler librement dans l’air, entre les choses.

Ceux qui, sournoisement, atteignent le cœur.

En ce temps de distanciation des corps, connectons par les yeux.

Les humains sont des magiciens et jettent constamment des sorts. Les hommes, les femmes, sont des fées qui voltigent partout et rayonnent de personnalités, d’originalité, de pressentiments et d’expériences.

Écrivez

En ce temps où l’échange se restreint, écrivons. C’est un grand moment pour la correspondance. Les mots deviennent des personnes et les personnes, des mots.

La correspondance est un échange de fluides absolus, une transmission d’intellect et du mouvement du sang du bout des doigts.

Écrivez aux personnes qui ne croisent pas souvent votre route, souhaitez-leur du bien, prenez leur pouls.

Toute personne sachant écrire peut oublier son corps et capter l’essence d’un autre.

Il faut arrêter un instant puis, à la fenêtre — l’ouvrir. Être-au-monde, comme une naissance. Faire savoir que l’on vit.

Il faut porter attention aux mots — puissants.

En ce temps où le quotidien vibre et le public se vide, on peut effleurer par les yeux. Se regarder, hocher la tête, puis partir.

L’esprit captera des émotions, des petits points, qui pourront peinturer.

Tout ce qui reste

Ce virus ne tue pas que les vies, mais aussi la chaleur humaine.

« La vérité était que la vie nous avait jetés aux orties, l’un et l’autre, et c’est toujours ce qu’on appelle une rencontre. » (Clair de femme, Romain Gary, 1977)

On perd le toucher, mais on gagne la vue et l’odorat. On s’empêche les mains, mais on se permet les sourires.

En ce temps où la vie autour s’annule, prendre soin de soi est tout ce qui reste.

Écouter Philip Glass, couverture sur les genoux, est tout ce qui reste.

La poche de thé dans la tasse, l’air chaud qui sort de la bouche de l’être aimé, sont tout ce qui reste.

Une soupe Lipton en regardant Astérix, déposer fièrement une carte de Skip-Bo, sont tout ce qui reste.

Tout ce qui reste est le vent entre les arbres – le sentir sur sa peau. Tout ce qui reste, ce sont les petits becs sur les paupières. S’étendre au soleil. Les cheveux calmes sur l’oreiller.

Quand il ne restera rien, il restera les liens.

Billie-Anne Leduc
La Voix de l'Est
Billie-Anne Leduc
Les femmes sont des miracles

Du doux dans le quotidien

Les femmes sont des miracles

CHRONIQUE / «  La femme a encore bien des spectres à vaincre, bien des préjugés à surmonter. Durant encore fort longtemps, sans doute, aucune femme ne pourra tenter d’écrire sans trouver devant elle un spectre ou un obstacle. » (Professions féminines, Virginia Woolf, 1942) 

Jamais je n’ai été aussi soulagée de dire « non » à Virginia Woolf (moi qui dis souvent oui à tout ce qu’elle a écrit), à ce discours qu’elle a prononcé en 1931.

Certes, un « non, mais ». Mais : une ouverture au progrès.

« Car il n’est pas grand besoin d’être psychologue pour s’assurer qu’une fille de grand talent, qui aurait tenté de s’adonner à la poésie, aurait été à tel point contrariée par les autres, torturée et tiraillée en tous sens par ses propres instincts, qu’elle aurait sans doute perdu santé et raison. » (Une chambre à soi, Virginia Woolf, 1929).

Grand est mon souhait de pouvoir dialoguer aujourd’hui avec Virginia Woolf et de lui demander : et maintenant ? Les femmes peuvent-elles écrire (lire ici vivre-avec-liberté) ?

Pour certaines femmes, à une certaine époque, l’écriture symbolisait un idéal intouchable, réservé à la haute sphère, soit celle des hommes.

L’écrivaine Lydie Salvayre, dans son livre Sept femmes (le plus bel hommage que j’ai lu sur l’âme féminine), parle de « sept folles », « sept allumées pour qui écrire est toute la vie. (“Tout, l’écriture exceptée, n’est rien”, déclare Tsvetaeva, la plus extrême de toutes.) Si bien que leur existence perd toute assise lorsque, pour des motifs divers, elles ne peuvent s’y vouer. Sept insensées qui, contre toute sagesse et contre toute raison, disent non à la meute des “loups régents”, qu’ils soient politiques, littéraires, ou les deux, et qui l’écrivent à leur façon. Les unes en hurlant, en claquant les portes, en arrachant les masques, et tant pis si la peau et la chair viennent avec […]. » (Sept femmes, Lydie Salvayre­, 2013)

Oui, folles. Et belles — des merveilles. Il faut nommer leurs noms, parce qu’elles n’ont pas besoin de pseudonymes masculins : Emily Brontë, Marina Tsvetaeva, Virginia Woolf, Colette, Sylvia Plath, Ingeborg Bachmann, Djuna Barnes. 

Redoutables êtres humains

Les femmes sont des miracles. Une chance sur deux de l’être.

Aussi deux chances sur deux de choisir de l’être.

Les femmes sont des merveilles.

La femme est une sensualité englobante, une sensation vivante.

La femme est une fleur. Qui éclot au rythme de ses pétales propres.

Elles savent chanter, elles comprennent le doux. Certaines sont pourvues d’une fureur veloutée, d’une rage profonde, d’autres encore parlent tout bas, certaines ont le regard solidaire.

Les femmes sont de redoutables êtres humains.

Leur vitalité les rend robustes, inestimables. 

Je louange leurs changements d’humeur (quelle platitude serait la vie...), leur beauté fine, leur intelligence démesurée (jusqu’au ciel), leur don d’amour, leur vision rayonnante, leurs vagues, leur boule de feu parfois là, parfois cachée. 

Merci aux femmes de ma vie, de la vie des autres, d’avoir gagné la course du dedans du ventre. Votre venue au monde est un cadeau, un infini de possibilités, un bassin d’avancements, une terre de découvertes, un flot de paroles, une panoplie de gestes doux.

Merci à votre folie sans laquelle mes consœurs et moi ne pourrions pas écrire.

Aujourd’hui, embrassez chaque pore de pétale de chaque femme. 

Enlacez leur corps, leur vie, murmurez-leur vos mercis.

Aujourd’hui, mettez-vous un peu de sève féministe dans le sang.

Monde, mettez au monde des femmes, des hommes qui aiment des femmes, des femmes-hommes-femmes. Mettez au monde.

On en a besoin.

Billie-Anne Leduc
La Voix de l'Est
Billie-Anne Leduc
Sauvage

Du doux dans le quotidien

Sauvage

«  Suis ton instinct. » Trois petits mots qui sont devenus aujourd’hui un grand mantra, une déclaration, un chemin et une réconciliation. Une douce berceuse.

Trois petits mots qui ont entièrement pris possession de moi.

Je me réveille : « Suis ton instinct. » En auto : « Suis ton instinct. »

Suivre, mais aussi être. Je suis mon instinct.

Je suis sauvage et il faut que je m’écoute. 

C’était là, c’était évident : se suivre.

Dérobades

Plusieurs règles entourent le quotidien de murs : bienséance, non-dits, interdits intrinsèques, barrières sociales, idées non fondées.

Dans un monde régi par toutes sortes de codes socioculturels, il peut être mal vu, ou impoli, de se dérober — de s’écouter, de se suivre, en faisant quelque chose qui nous apparaît salutaire. Chacun est équipé de ses propres sorties de secours, qu’il s’agisse de reculer, de partir, de détourner le regard, de ne pas répondre, de fuir une rencontre.

Lorsque surgit une pensée excentrique, un geste inhabituel, un froncement de sourcils impromptu ou une envie très soudaine, les gens sursautent, fuient. Ils se demandent, de façon très anxieuse, ce qu’il se passe. Pourquoi la routine est-elle brisée ? 

Moi, j’adore le bizarre. Surprendre est le meilleur verbe : il défie la mort.

Chaque mot est un bonbon, chaque comportement est une musique. 

Lorsque je rencontre quelqu’un, je capte sa dérobade, sa façon de se sauver, dans tous les sens du terme, d’une situation qui le rend inconfortable, qui heurte sa sensibilité propre. 

Quelles subtilités régissent son être face à ce qui n’est pas adapté à lui ? 

Ce qui revient le plus souvent, c’est le rire. D’autres fois, le regard se pose sur un objet du quotidien, immobile, rassurant. 

Bref, un petit mouvement impulsif de fuite salvatrice.

« Accepter que quelque chose craque »

Ce qui permet aux gens de respirer est fascinant. S’intéresser aux dérobades, c’est s’intéresser à l’être profond.

« On en touche aux limites de l’être et on se tient là, en déséquilibre. Je me demande parfois si, dans l’exaltation de la rencontre, il n’aurait pas fallu accepter que quelque chose craque et nous laisse craquer, craquer pour savoir être pénétré de l’autre et, parce que justement il est un autre, qu’il meuve, qu’il transforme une part de nous. » (Choir, Rosalie Lavoie, 2015)

L’abandon, comme ouverture, captation du choc de la beauté, est nécessaire à la survie. 

L’écriture étant une forme d’instinct, la soif de toucher cette part de soi imprévisible — son guts unique — m’a poussée, naturellement, à en faire mon mémoire de maîtrise, en 2017.

J’ai exploré les sensibilités des auteures Sylvia Plath et Marina Tsvetaeva, qui font de la dérobade leur moteur d’écriture.

Deux poètes, vivant au-dehors, et à la fois pleinement dedans, cherchant ici et là à se soustraire, à se montrer, puis à se soustraire à nouveau, telle la houle.

Il faut dire « bonjour » aux autres comme une ouverture et une permission. Dire : « Tu as le droit à ta dérobade, je l’accepte. »

Quelle est la vôtre ?