Mylène Moisan
La Une de l’édition du 11 novembre 1969 du <em>Nouvelliste</em>, au lendemain de la découverte du corps de Louis-George Dupont, retrouvé mort dans sa voiture
La Une de l’édition du 11 novembre 1969 du <em>Nouvelliste</em>, au lendemain de la découverte du corps de Louis-George Dupont, retrouvé mort dans sa voiture

Affaire Dupont: il m’a dit: «ça presse»

CHRONIQUE / EXCLUSIF / Le matin du 10 novembre 1969, le policier Louis-Georges Dupont est retrouvé mort dans un boisé aux limites nord de Trois-Rivières dans sa voiture de service cinq jours après sa disparition. L’affaire est tout de suite classée comme un simple suicide : déprimé, Dupont s’est supprimé.

Un nouveau témoin pourrait changer la donne.

À peine quelques heures après la découverte de la voiture de service, un collègue de Dupont, le lieutenant-détective Jean-Marie Hubert, se serait présenté dans une entreprise de rembourrage avec un siège de voiture troué qu’il fallait réparer. 

Ça pressait.

«Ça, je l’ai sur la conscience, raconte Claude*. C’est moi qui avais reçu le siège. […] M. Hubert, il l’avait emporté, il m’a dit : “ça presse, il faut que ça soit changé tout de suite, tout de suite, tout de suite, parce qu’on a besoin de l’auto”.»

L’entreprise avait l’habitude de recevoir des contrats du genre pour les pompiers ou la police de Trois-Rivières lorsque des véhicules avaient besoin d’être réparés. Ce n’était pas la première fois que M. Hubert se pointait là. «Il y a des fois que le type du garage de la police, s’il était trop occupé et que la police était à ne rien faire, il les envoyait porter [ce qui devait être réparé]. Parce qu’on faisait tout, tout le rembourrage.»

Jean-Marie Hubert venait aussi parfois discuter avec le propriétaire de leur passion commune pour les voitures antiques.

Jamais une réparation n’avait pressé autant. «[M. Hubert] m’a demandé si on était bien occupés et j’ai dit : “on est pas mal occupés”. Mais là il dit : “ça, ça presserait beaucoup, on en a besoin”. […] Le fait que c’était une auto de la police et pas une auto personnelle, bien là, il faisait des enquêtes...»

Il était un peu passé midi. «D’habitude, ils arrivaient avec un bon de commande, mais Hubert n’en avait pas. Je lui ai dit qu’on ne pouvait pas le réparer sans bon de commande, il a dit : “commencez, ça presse” et qu’il nous l’amènerait quand il viendrait rechercher le siège.»

Il est parti.

Claude a remis le siège d’auto à deux employés «pour que ça aille plus vite» et leur a demandé de se mettre à l’ouvrage sur-le-champ. «Il y avait un trou dedans. Des fois, […] on n’avait pas le matériel et il fallait le faire venir. Comme là ça pressait, on avait certainement peut-être un coupon et souvent, ils faisaient comme une petite couture. Où était le trou, ils faisaient une couture, pis ça ne paraissait pas, ça ne paraissait pas.»

Hubert est revenu chercher le siège réparé quelques heures plus tard. Il avait un bon de commande. 

«Le bon n’était pas comme d’habitude.»

Sur le coup, Claude n’a pas fait le lien avec la disparition de Louis-Georges Dupont cinq jours plus tôt. Jean-Marie Hubert est venu «dans l’après-midi qu’ils ont trouvé le char. Ils ont trouvé l’auto et ça a été la même journée [le 10 novembre]. Mais je n’ai pas porté attention du tout à ça, ni les employés. Ils ont fait l’ouvrage parce que ça pressait. […] Ils ont remplacé le morceau avec des coutures, parce qu’ils pouvaient le remplacer. Ils ont fait un beau travail.»

Claude a eu la puce à l’oreille quelques semaines plus tard, alors que la rumeur d’un possible meurtre commençait à circuler. «C’est quand ils ont sorti le gros mot, si on peut dire, que je me suis dit : “le siège qu’ils sont venus faire réparer, c’est ça”. Et j’avais demandé à un autre policier : “est-ce que je devrais en parler?” Le type m’a dit de ne pas en parler tout de suite. Il était correct, je ne me souviens pas de son nom, c’était un jeune, il était droit.»

Ce policier lui a dit d’attendre. «Ils savaient qu’il [Hubert] était venu porter l’auto, mais personne ne m’en a parlé, personne, personne, personne. Pis quand l’autre m’a dit : “parles-en pas. S’ils te questionnent, tu répondras”. Personne [n’est venu me poser des questions], jamais, jamais.»

Encore à ce jour.

Cet élément nous en dit un peu plus long sur ce qu’aurait fait Jean-Marie Hubert le jour du 10 novembre. On sait qu’il ne s’est pas rendu au boisé du boulevard Saint-Jean lorsque l’annonce de la découverte du corps a été faite, autour de 10h, il est plutôt allé au bureau du médecin de famille de Louis-Georges Dupont, il en est reparti avec une lettre disant qu’il l’avait consulté une fois il y a un an pour «angoisse et anxiété».

La lettre est datée du 10 novembre 1969.

Ainsi, Hubert se serait aussi occupé ce jour-là de ce siège de voiture pour en faire disparaître un trou. Claude, dans ses souvenirs, n’arrive pas à se rappeler de quelle partie il s’agissait. «Il avait juste apporté la partie qui était brisée.» Et, clairement, il fallait que ce bris disparaisse.

Difficile aussi de savoir de quel véhicule il s’agissait. Selon ce qu’on en sait, la voiture de service de Dupont, dans laquelle il a été retrouvé, a été transportée au garage du poste de police numéro 1 de la rue Royale après la découverte du corps. 

Le policier Clément Massicotte y aurait été envoyé en fin de journée par le médecin légiste Jean Hould pour fouiller dans le véhicule afin d’y trouver le projectile. Selon la version officielle, lui et le capitaine George Gagnon — après 20h — auraient délogé une balle dans le dossier avant, mais elle était si avariée qu’elle n’a pu être liée à l’arme trouvée dans la voiture.

Drôle d’adon.

Des années plus tard, alors qu’il était enregistré à son insu par Pierre Marceau de Radio-Canada, Massicotte a affirmé ne pas avoir trouvé de balle.

Le répartiteur Roland Milot a témoigné que la voiture de service a quitté le poste dans l’après-midi du 10 novembre et qu’elle n’a pas été revue après. La Ville de Trois-Rivières, qui était propriétaire de la Chevrolet 1965, immatriculée 7C6018, ne peut pas dire ce qu’elle est advenue.

Disparue, comme bien d’autres éléments.

Des traces de pneus apparentes aux alentours de l’automobile de Dupont.

Pour mémoire, Hubert avait été réintégré au début septembre après deux semaines de suspension, suivant les recommandations de la Commission de police qui enquêtait sur des problèmes de corruption au sein du corps policier. En théorie, Hubert devait faire seulement du travail de bureau.

Dans les faits, il tirait les ficelles de l’«enquête» sur la mort de Louis-Georges Dupont avec une conclusion à la clé, le suicide. 

Claude, pour les avoir côtoyés à l’occasion, se souvient de Dupont, «un [policier] qui était vraiment à sa place», et de Hubert, «je ne le digérais pas […], je ne l’aimais pas. Il avait une réputation, mais on n’en parlait pas, tu sais...»

Il en menait large.

La Commission de police du Québec a remis son rapport le 2 décembre 1969, Jean-Marie Hubert a été blâmé pour son implication dans le réseau de prostitution de la ville, alors qu’il dirigeait l’escouade de la moralité. Il a été congédié en janvier 1970 avec son collègue Paul Dallaire, qui trempait aussi dans ce lucratif commerce.

Louis-Georges Dupont a collaboré à l’enquête qui les a fait tomber et à une autre enquête qui dérangeait.

Jean-Pierre Corbin, qui était tenancier à l’époque, a reçu il y a plusieurs années les confidences d’un autre policier, Lawrence Buckley, qui serait aussi mêlé à cette affaire. Il lui a raconté que «Dallaire et Hubert ont attiré Dupont dans un guet-apens [avec sa voiture de service le matin du 5 novembre], qu’ils l’auraient séquestré dans un chalet à Champlain, qu’ils auraient réglé leurs comptes. C’est Jean-Marie Hubert qui aurait tiré sur Dupont».

Le siège à faire réparer de toute urgence aurait-il un lien avec ça?

Dans une lettre du 2 avril 1992 rédigée au nom du Directeur de la Sûreté du Québec et adressée au sous-ministre de la Sécurité publique, il est écrit que la banquette a été retirée, «le matin même de la découverte du cadavre» et que «cette banquette maculée de sang fût gardée dans les locaux de la police».

Était-ce bien la banquette de la voiture de service dans laquelle a été trouvé Dupont ou celle d’un autre véhicule?

Les témoins qui ont vu la voiture de service de Dupont n’ont vu ni sang ni trou, mais les photos qui ont été prises le matin de la découverte montrent des traces de pneus fraîches autour du véhicule. S’agirait-il du siège d’une autre voiture qui aurait pu être impliquée dans cette histoire?

Et pourquoi devait-il être réparé si rapidement?

Depuis 50 ans, c’est la première fois qu’un témoin direct relate un élément aussi troublant, qui viendrait impliquer Jean-Marie Hubert dans la mort de Louis-Georges Dupont ou du moins dans une manœuvre pour faire disparaître un élément de preuve, soit un trou dans un siège.

Et il y en a peut-être d’autres que Claude qui détiennent, encore aujourd’hui, un morceau du casse-tête.

Ce témoignage vient s’ajouter à toutes les questions sans réponses soulevées par deux des quatre enfants de Louis-Georges Dupont, Robert et Jacques, qui tentent de réhabiliter l’honneur de leur père depuis des années. Récemment, dans le balado Dupont l’incorruptible produit par Radio-Canada, Stéphane Berthomet met en lumière un nombre effarent de contradictions et d’incohérences.

Et de pistes qui n’ont jamais été suivies.

Troublant tout de même que toutes les enquêtes menées depuis 1969 n’aient retenu aucun de ces éléments. Et qu’on n’ait jamais remis en question ce que disaient les policiers Jean-Marie Hubert, Paul Dallaire et toutes les autres personnes qui auraient pu avoir intérêt à ce que Dupont disparaisse.

Et, peut-être, intérêt à mentir.

* Le prénom a été modifié.