Il y a eu beaucoup d’appuis, financiers mais aussi moraux, qui sont venus du mouvement syndical, en particulier du syndicat des Métallos auquel est affilié le syndicat des travailleurs d’ABI.

ABI et Delastek: manque de fatigue?

Sans présumer de ses intentions, on peut quand même retenir l’impression que la direction de l’Aluminerie de Bécancour n’a témoigné d’aucun empressement à donner suite à la promesse faite il y trois semaines de reprendre les discussions avec son syndicat des Métallos, en lock-out depuis le 11 janvier.

À la demande du conciliateur au dossier, la direction locale, mais sans son équipe de négociation, se résignera finalement à rencontrer cette semaine les représentants syndicaux.

Après un lock-out décrété sans coup de semonce préalable et la fermeture très coûteuse de deux séries de cuves, annonciatrice d’un long conflit, la décision du gouvernement américain d’imposer des droits punitifs sur les importations d’aluminium ne sera pas de nature à rendre l’entreprise davantage plus disposée à régler son conflit qu’elle ne le paraissait.

Si la stratégie patronale était de se laisser traîner les pieds le temps nécessaire pour obtenir les concessions recherchées, mais surtout forcer l’établissement d’un nouvel esprit de travail, la nouvelle mesure de rançon sortie de la tête de l’intempestif président TPL Trump, risque de rajouter du plomb dans les souliers patronaux d’ABI.

Dans le contexte d’un marché devenu instable, on risque en effet d’être encore moins pressé qu’on ne l’était de redémarrer toute la production à l’usine de Bécancour.

Ce mauvais coup du sort pourrait-il provoquer un meilleur courant de sympathie à l’endroit du millier de travailleurs lockoutés?

Il y a eu beaucoup d’appuis, financiers mais aussi moraux, qui sont venus du mouvement syndical, en particulier du syndicat des Métallos auquel est affilié le syndicat des travailleurs d’ABI.

Mais on n’a pas senti de véritable mouvement de solidarité émerger du grand public dans la région. Au contraire, les commentaires publiés dans les réseaux sociaux ont davantage été sarcastiques, mais surtout grossiers, parfois même hargneux à l’endroit de ces travailleurs.

On peut penser que les conditions de travail des employés d’ABI, nettement supérieures à celles des autres travailleurs de la région, en usine ou pas, expliquent, à défaut de les justifier, toutes les frustrations qui ont été exprimées, par jalousie ou autrement.

On peut le penser… Mais si c’était le cas, on aurait assisté à la démonstration de grands élans affectifs et de compassion pour la quarantaine de grévistes de l’usine Delastek, qu’on laisse cuire dans leur jus sur la ligne de piquetage depuis maintenant près de trois ans. Au point que ce conflit ouvrier est devenu le plus long actuellement en cours au Québec.

Là aussi, la solidarité syndicale s’est manifestée. Mais c’en est resté là. L’opinion publique, pour peu qu’il y en ait eu une, est apparemment restée au neutre.

Si avec un salaire d’environ 45 $ l’heure, les syndiqués d’ABI ne suscitaient pas de larmes collectives, ça devrait être loin d’être le cas chez les grévistes de Delastek dont le salaire horaire surpassait à peine celui du salaire minimum à leur entrée en grève il y a trois ans. Ils n’ont certes pas eu à subir toutes les méchancetés proférées à l’endroit de leurs collègues d’ABI, mais ils n’ont pas pour autant bénéficié de courant manifeste d’empathie publique. Patron et grévistes se sont copieusement insultés, mais le public ne s’en est pas mêlé.

Comme à Bécancour, le patron ne semblait pas pressé de signer l’entente de retour au travail qui est sur la table. Il refusait de revoir dans son usine une vingtaine d’employés qu’il avait congédiés, pour excès d’ardeur syndicale sans doute. C’était à peu près la moitié des piqueteurs qui restaient sur la ligne. Claude Lessard confirmait cependant vendredi qu’il respectera la décision du Tribunal administratif du travail qui annule ces congédiements.

C’est deux conflits qui reposent sur des revendications syndicales traditionnelles, comme l’ancienneté ou le fonds de retraite à l’ABI ou les salaires, la santé-sécurité au travail chez Delastek.

Sauf que les «put-put-put» de soutien ou les appels poing en l’air à «continuer le combat» ne se font plus vraiment entendre en dehors des familles syndicales.

Au mieux, les conflits de travail du secteur privé captent un peu de l’attention médiatique, mais semblent laisser indifférente la population. Comme si on n’était plus concerné par les conditions de travail, excellentes ou médiocres, qui y sont négociées.

Fait d’une société plus individualiste?

Pas nécessairement, même s’il peut y avoir un peu de fondement dans cette assertion.

Ce qu’il faut aujourd’hui pour atteindre le cœur public, c’est étaler à la face du monde son épuisement professionnel.

Jean-François Dumas, le président d’Influence communication a constaté que l’épuisement professionnel est devenu la saveur du moment, la «formule à succès».

C’est extrêmement vendeur auprès des médias, ce qui laisse comprendre que le public est plus que disposé à s’émouvoir et à se solidariser chez les groupes qui exposent leur mal de vivre dans leur travail.

Un discours qui convient beaucoup mieux au secteur public qu’au privé. Le cas des infirmières est particulièrement éloquent à cet égard.

À environ 40 % de la force de travail, le Québec est considéré comme très syndiqué en Amérique du Nord.

Il faut savoir que le secteur public l’est à 80 %, mais le privé à moins de 25 %.

Alors, chez ABI ou chez Delastek, à moins d’avoir des cas de santé mentale à exposer…

On fait bloc contre la chef du Bloc, Martine dite «la pas fine». Il y a plus d’indépendantistes déclarés au Québec que de péquistes ou de bloquistes. Cherchez l’erreur!

À souhaiter qu’on revoit Michel Ringuette à la Tabagie Grand-Père, même si c’est de l’autre côté du comptoir, assis sur une des banquettes, à boire un bon café, sans avoir à sonner sa cloche pour calmer les esprits.