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Paule Vermot-Desroches
Le Nouvelliste
Paule Vermot-Desroches
Valérie Cinq-Mars, gérante du bar La Bavaroise, et sa soeur France Cinq-Mars, propriétaire, sont très fébriles à l’idée de rouvrir le bar lundi, après 240 jours de fermeture.
Valérie Cinq-Mars, gérante du bar La Bavaroise, et sa soeur France Cinq-Mars, propriétaire, sont très fébriles à l’idée de rouvrir le bar lundi, après 240 jours de fermeture.

240 jours plus tard, santé les bars!

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CHRONIQUE / Sur le mur de sa cuisine, Valérie Cinq-Mars a accroché un petit tableau. Son titre: Apocalypse 2. Depuis le 10 octobre dernier, elle y compte les jours de fermeture du bar La Bavaroise de Nicolet, où elle est gérante. Lundi, elle en sera à 240 jours depuis le second confinement. Et elle pourra enfin arrêter de compter.

Un grand jour pour elle et sa soeur France Cinq-Mars, propriétaire de l’établissement depuis les 23 dernières années. Un grand jour pour tous les propriétaires et employés de bars d’ailleurs, eux qui ont composé avec une fermeture de près de huit mois, sans compter un peu plus de trois mois supplémentaires lors du premier confinement.

Dans la vitrine qui fait face à la rue Saint-Philippe, à Nicolet, Valérie a bricolé une grande banderole multicolore avec du papier carton. «Ouverture lundi 7 juin». Les couleurs illuminent le quartier... mais aussi les visages des clients réguliers qui passent devant le bar, comme s’ils avaient besoin de se convaincre qu’enfin, ça va rouvrir! Comme Raymond qui, sur sa bicyclette, est passé deux fois durant notre entrevue.

«C’était son anniversaire la semaine dernière. Il était déçu que ça n’ouvre pas à temps pour sa fête», confie Valérie. Quelque chose me dit que Raymond a bien l’intention de célébrer avec quelques jours de retard cet anniversaire.

Pour plusieurs d’entre nous, le passage en zone jaune ce lundi rimera avec des allégements des mesures sanitaires. Le droit de recevoir une bulle familiale à la maison, à distance. L’arrêt du port du masque pour les élèves du primaire. Mais pour l’industrie des bars, ce sera la renaissance. Le jaune, quand on travaille derrière un bar, c’est la couleur qui dit qu’on a enfin le droit d’exister.

C’est d’ailleurs ce que France Cinq-Mars aurait bien aimé durant cette pandémie. Exister... du moins aux yeux du gouvernement.

«C’est ce que j’ai trouvé le plus déplorable. On ne nous a jamais pris en considération. Même durant les points de presse, on n’entendait jamais M. Legault prononcer le mot «bar». Il n’y en avait que pour les restaurateurs. C’est pas parce qu’on a un bar qu’on n’est pas des personnes intelligentes et qu’on n’est pas du monde utile. Nous sommes une famille pour des clients ici. Pour certaines personnes, nous sommes le seul contact qu’ils ont avec le monde», constate France Cinq-Mars, qui sait mieux que quiconque que la pandémie et le confinement ont frappé fort pour plusieurs de ces personnes sur le plan de l’isolement.

C’est d’ailleurs pour ça que depuis qu’elle est propriétaire de La Bavaroise, elle n’a jamais songé à fermer, même une seule journée. Elle y a été forcée à deux reprises, pour des déménagements, mais c’est tout. Même quand ça devenait plus tranquille le dimanche, on ne fermait pas. Quand on commence à fermer, c’est le début de la fin aux yeux de France.

On ouvre même à Noël. «Le 25 décembre, je te jure, on a beaucoup de clients. On n’imagine pas à quel point il y a des gens qui n’ont pas de famille, qui sont seuls. Et nous, nous sommes comme leur famille», constate Valérie.

Une famille qui a, en quelque sorte, été décimée durant 240 jours. Certains se sont éloignés, certains ont continué à donner de leurs nouvelles. D’autres, malheureusement, sont décédés sans qu’on ait pu les saluer une dernière fois.

Comme Moineau.

Qui ça?

Moineau! C’était une véritable légende à Nicolet me raconte France. Il était toujours là, il venait faire son tour tous les jours, même s’il avait cessé de boire depuis des années. Il venait prendre sa bière sans alcool et prendre des nouvelles des employées derrière le comptoir et des autres clients réguliers. Quand les employées avaient besoin, il était toujours prêt à rendre service. Comme un grand-papa. L’été, quand il faisait cuire du blé d’Inde chez lui, il emballait des épis dans du papier aluminium, prenait sa voiture et venait les offrir aux employées.

Il est décédé le 4 avril dernier. Sans doute que les filles auront une bonne pensée pour lui lorsqu’un client commandera la première bière sans alcool post-confinement.

La bonne fois?

Au relais 348 à Sainte-Ursule, les propriétaires Bob Champoux et Nancy Moreau donneront un grand coup cette fin de semaine avec leur équipe afin de pouvoir ouvrir le plus rapidement possible. Et si on se fie à l’année dernière, durant la courte période où les bars ont pu être ouverts, ça s’annonce un été splendide.

«Ici on roule surtout l’hiver avec le relais de motoneige et avec les spectacles durant l’année. Mais l’an dernier, ça a été notre meilleur été depuis qu’on est ouvert. Là, les commandes sont passées et il nous reste un peu de ménage à faire, parce que ce n’est pas le genre de chose qu’on peut faire vraiment d’avance. Il faut que tout soit sur la coche», mentionne-t-il.

Bob Champoux est copropriétaire du Relais 348 avec sa conjointe, Nancy Moreau.

Ainsi, si le bar n’ouvre pas ce lundi, ce sera au courant de la semaine, assure Bob, qui ne sait pas si cette réouverture rimera avec la fin de cette incertitude qui plane sur l’industrie depuis plus d’un an. Dur à dire si ce sera «la bonne fois».

«On n’a pas le contrôle là-dessus, mais on vit d’espoir. Mis à part ce qui s’est produit dans un bar karaoké à Québec, ce n’est pas dans les bars qu’on a vu des éclosions. C’est dans les maisons privées. Dans les bars, les mesures sont là et on fait le maximum pour faire respecter les consignes», indique celui qui déplore, au même titre que France Cinq-Mars, à quel point l’industrie a été si peu considérée durant le confinement.

«Je ne sais pas de quoi les politiciens ont peur. Est-ce qu’ils voient les bars comme ce qui était autrefois les tavernes? Mais il se fait vraiment des belles choses dans les bars partout au Québec. On fait virer les microbrasseries du Québec en vendant leurs produits, on présente des spectacles et on contribue à faire vivre des artistes. On est un joueur important dans plusieurs municipalités. Il y a des choses qui ne changeront jamais. Les gens ne vont peut-être plus à l’église, mais ils vont au bar, ça c’est certain», indique Bob Champoux en riant.

À Nicolet, France et Valérie Cinq-Mars n’ont pas voulu rester les bras croisés durant ce second confinement. France a multiplié les quarts de travail à la SAQ, où elle occupe un emploi depuis qu’elle a cessé de servir les clients et gardé uniquement les tâches administratives au bar. Valérie a pour sa part accepté un mandat temporaire au Centre d’action bénévole de Nicolet, pour s’occuper des demandes relatives au Noël du Pauvre. Après les Fêtes, elle a offert de remplacer un congé de maladie et a donné un coup demain à la popote roulante.

«Pendant le premier confinement, je n’ai pas travaillé, parce qu’on ne savait pas grand-chose. On nous disait que ça allait durer deux semaines. Finalement ça a été beaucoup plus long que ça. Mais en octobre, avec l’hiver qui arrivait, je ne me voyais pas rester chez nous à me tourner les pouces. J’avais besoin de voir du monde et travailler était la seule façon qu’on avait le droit de voir du monde», lance Valérie en riant.

La réouverture étant maintenant prévue pour lundi, les derniers jours ont été fort occupés à passer les commandes, faire le ménage du bar, laver toutes les vitres, se débarrasser des bouteilles qui ont attendu trop longtemps sur les tablettes. Lundi matin, à 10h, France et Valérie ne savent pas de quoi aura l’air la journée, mais elles auront des papillons dans l’estomac.

«J’espère juste que la clientèle sera au rendez-vous, qu’elle viendra nous voir. Je m’ennuie de nos clients, j’ai hâte de les retrouver», résume France qui, malgré les longs mois de fermeture, n’a jamais même songé mettre la clé sous la porte. Même si elle a dû s’endetter. Même si elle aura plusieurs prêts gouvernementaux à rembourser au cours des prochains mois.

«La journée où la Bavaroise fermera, c’est parce que je l’aurai décidé. Moi toute seule. Pas le gouvernement».