La griffe à Beaudoin

À propos d’un petit chèque de 278 $

«Tu m’appelles pour me dire que tu m’envoies ton chèque?»

«Heu…!»

Après une fraction d’hésitation et peut-être un léger balbutiement, je me suis empressé d’expliquer que c’était justement à propos de son histoire de chèques dont je voulais m’entretenir avec lui…

De chèques de 278$, pour être précis.

Après l’annonce fiscalement très réconfortante que le gouvernement du Québec, après trois ans de privations imposées à l’appareil de l’État, mais aussi aux organismes et aux citoyens, allait alléger le fardeau fiscal des Québécois, trois profs du collégial se sont surpris à être choqués de la situation.

Au lieu d’y voir une récompense bien méritée, Olivier Gamelin, Félix-Antoine Désilets-Rousseau et Louis-Serge Gill ont découvert en échangeant comme cela, entre eux, qu’ils partageaient une même indignation de la tournure des choses en s’avouant éprouver un grand malaise à l’idée d’encaisser ces 278 $ de retour d’impôt.

Pour eux, ce trésor de guerre de quatre milliards $ du gouvernement québécois, dont un milliard $ sera retourné aux contribuables, constitué à coups d’austérité budgétaire, ou de rigueur, selon les sensibilités politiques de chacun, ce ne sera toujours qu’un vilain exercice de détroussage collectif , «sauvagement acquis en fauchant à l’aveugle les services publics et les organismes communautaires», s’expliqueront-ils.  

Convaincus que ce pactole d’un milliard à réexpédier a été constitué «sur le dos de la justice sociale» et au détriment «des plus nécessiteux», les trois profs décident de «transformer en bienfaits» ce cadeau gouvernemental «immoral». De remettre chacun un chèque au montant de 278 $ à un organisme communautaire de son choix.

Mais puisqu’on a quand même des connaissances susceptibles de partager les mêmes sentiments et les mêmes valeurs, mais aussi la même analyse de la manœuvre gouvernementale, pourquoi ne pas inviter quelques-unes de celles-ci à imiter le geste.

On rédige une lettre dans laquelle on expose ses convictions que chacun enverra à une dizaine de connaissances, pas davantage. En seulement vingt-quatre heures, on avait déjà recueilli vingt-cinq engagements solennels, des gens prêts à apposer leur signature au bas de la lettre-manifeste… et à donner 278 $ à un organisme communautaire.

Des gens provenant de professions variées, venant de différents milieux et parfois assez connus comme David Goudreault.

L’engagement du collectif à peine publié dans Le Nouvelliste, les adhérents au mouvement se sont multipliés.

La lettre a été reprise dans d’autres journaux du Québec ou citée par d’autres médias. Les réseaux sociaux s’en sont aussi rapidement emparés. L’invitation a été partagée depuis des centaines, des milliers de fois. Un peu partout au Québec, des citoyens vont déposer un chèque de 278 $ à un groupe ou organisme communautaire de leur choix, qui souvent s’empresse de l’exhiber sur leur page Facebook en guise d’appréciation et de remerciement.

Olivier Gamelin avouait vendredi qu’on avait un peu perdu le «contrôle» du mouvement. On ne sait plus jusqu’où cela va aller, mais lui et ses collègues sont très heureux qu’il en soit ainsi.

«On n’est pas en mesure de tenir de comptabilité sur l’ensemble des donations», reconnaît le prof de littérature. C’est une démarche personnelle que chacun fait le plus librement du monde en faveur d’un organisme de son choix et de sa région. Il n’y a pas de point de chute central pour recueillir les dons. «C’est une initiative citoyenne», se réjouit-il.

On verra plus tard toute l’ampleur que ce mouvement aura pris, si on est en mesure de le quantifier. Mais en dehors de l’humble soulagement financier que cela apporte à des organismes qui s’occupent des plus démunis, qu’on a condamnés à vivre sous «le respirateur artificiel», ce ne sera pas sans effet politique.

Le mouvement du cœur lancé par les trois profs n’avait pas une semaine que le premier ministre Philippe Couillard a senti le besoin d’annoncer que son gouvernement présentera sous peu une politique pour contrer la pauvreté au Québec.

«L’embellie» budgétaire du gouvernement québécois n’a pas vraiment été faite en ponctionnant uniquement les aides allouées aux 4000 organismes communautaires autonomes que compte le Québec.

Il faut par contre admettre que l’indigence dans laquelle est maintenue la très grande majorité d’entre eux fait en sorte que la moindre réduction, même le simple gel de l’aide étatique qu’on peut leur imposer prend des allures de catastrophe et met en péril leur existence. Alors imaginez que si en plus on retire complètement une aide ou qu’on en complique l’acceptation, cela équivaut à une condamnation. D’autant que ces organismes sont déjà contraints à consacrer la moitié de leur temps et de leurs efforts à monter et réaliser des campagnes de financement.

Si les Québécois dits de classe moyenne ont eu l’impression d’en avoir arraché durant cet exercice de compressions budgétaires, imaginez comment les plus démunis ont dû vraiment en arracher.

Les organismes communautaires, ce n’est pas un luxe. C’est une nécessité. Ils constituent le dernier rempart du filet social. Ils rendent des services qu’il appartiendrait normalement à l’État de rendre, mais dont il se dégage. Ils les rendent en plus à très bon marché.

Ils avaient été des milliers il y a deux ans à descendre dans la rue, quand l’effet des premières compressions s’est fait sentir. Pas pour réclamer des augmentations de salaire, bonifier des fonds de pension, améliorer leurs conditions générales. Non! Simplement pour réclamer la survie des services qu’ils rendent aux plus humbles et aux plus démunis de la société. Ils avaient fait ce qu’ils avaient appelé une «grève sociale».

On s’entend que le mouvement du 278 $ ne remettra pas à flot les caisses toujours dégarnies du monde communautaire.

Sauf que pour peu qu’il essaime à travers le Québec, il enverra à nos politiciens le message que les Québécois ont toujours la fibre de l’entraide sociale très forte et qu’en cette année d’intense séduction électorale, on les jugera aussi à la sincérité de leur compassion affichée.

Coup de cœur: Difficile de ne pas féliciter, encore une fois, les centaines de bénévoles qui ont permis de récolter les dons en argent et en denrées de la population régionale à la Guignolée des médias. La générosité est aussi là.

Coup de griffe: Bonjour ! Hola! Buongiorno! Salam! Hallô! Chào! En anglais? C’est interdit au Québec de dire «Hi!». À moins qu’on ne prétende avoir dit «ail», ou «high» comme dans un «hi» de dope. L’idéal, ça serait peut-être «Aïe!», parce que ça fait mal.

Isabelle Légaré

L’ex devenu ange gardien

Ils sont des ex, mais s’aiment quand même. Pas comme des amoureux qu’ils ne sont plus depuis cinq ans. Plutôt à la façon d’un ange gardien qui veille sur celle qui lui en est tellement reconnaissante. Voici leur histoire de cœur. Et de masse au cerveau.

Denis Boisvert et Dominique Duguay ont formé un couple pendant 28 ans. Ou peut-être 29. Ils ne s’entendent pas sur le nombre d’années exactes, mais pas au point où chacun reste campé sur ses positions. Les deux s’accordent pour dire qu’en neuf ans de concubinage et dix-neuf ans de mariage, ils ont su éviter les brouilles inutiles. Si l’on en croit monsieur et madame, leurs «seules petites prises de bec» se limitent au montage de quelques meubles Ikea, le test par excellence pour vérifier si on est fait l’un pour l’autre.

Denis, 58 ans, et Dominique, 57 ans, se sont néanmoins séparés en 2012 pour des raisons qui ne nous regardent pas et avec la volonté de «faire ça comme du monde», soutiennent-ils, c’est-à-dire avec respect, sans accabler l’autre de reproches.

L’homme et la femme étaient à ce point en paix avec cette décision prise d’un commun accord qu’ils sont demeurés colocataires pendant quelques mois, le temps que Dominique se trouve un logement à son goût et qu’elle donne quelques trucs de départ à Denis qui allait devoir se débrouiller tout seul dans une cuisine et avec les boutons de commande de la machine à laver. Chacun ses forces. Lui, c’était l’entretien autour de la maison, un peu moins à l’intérieur.

Bien décidé à demeurer des amis, le duo a gardé contact. «On a continué de s’appeler tous les jours», souligne Denis comme si ça allait de soi. «On se voyait de temps en temps», renchérit Dominique qui le seconde lorsqu’il affirme que leur nouvelle relation excluait tout quiproquo d’ordre sentimental, même que Denis a fini par se refaire une blonde et son ex s’en est sincèrement réjouie pour lui.

Denis Boisvert est agent de sécurité à l’Aluminerie de Bécancour. Dominique Duguay est préposée à la stérilisation à l’hôpital de Trois-Rivières. Au dire de Denis, celle qu’il surnomme «Dodo» a toujours été une employée à son affaire jusqu’à ce qu’elle se mette à arriver en retard au boulot. Un petit quinze minutes par ci, un trente minutes par là, pour finalement se présenter à son poste de travail deux heures après le moment où elle aurait dû commencer.

Le plus bizarre dans tout ça, c’est que Dominique s’en balançait, d’être en retard, tout comme d’être convoquée dans le bureau du patron, d’avoir un avertissement ou même des mesures disciplinaires telles que trois journées de suspension.

«Je ne faisais plus ma job», se souvient-elle en racontant que des problèmes de vision s’étaient ajoutés à la perte du goût et de l’odorat, quelques années plus tôt.  

«Il y a quelque chose qui ne marche pas» se répétait Denis qui n’avait jamais connu Dominique comme ça. Craignant de la voir perdre son emploi, il allait jusqu’à faire un détour par chez son ex pour la sortir du lit. Il la trouvait recroquevillée sous les couvertures, l’appartement laissé pratiquement à l’abandon, elle dont la réputation de Madame Blancheville n’était plus à faire.

«C’est le bout que j’ai trouvé le plus dur. Dodo me regardait en ayant l’air de me dire ‘‘Aide-moi’’, mais elle ne me le disait pas.»

Denis a passé l’aspirateur de fond en comble, a lavé la montagne de vaisselle sale sur le comptoir et a obtenu un rendez-vous chez le médecin. 

Dominique avait beau lui répéter qu’elle n’avait pas besoin de consulter personne, son ancien chum en pensait heureusement le contraire.
Un diagnostic de dépression a d’abord été posé, des médicaments et un arrêt de travail ont été prescrits, mais la femme ne s’est pas mise à aller mieux pour autant. Prise de violents maux de tête, elle est retournée voir le médecin sous l’insistance de Denis de plus en plus inquiet pour son ex.  

Dodo a passé un scanneur qui a révélé la présence d’un méningiome bénin, une tumeur non cancéreuse aussi grosse qu’un pamplemousse qui perturbait le fonctionnement du cerveau. C’était donc ça, les changements du comportement et de l’humeur, les troubles de la vue, les oublis, la confusion...

L’intervention chirurgicale s’est déroulée en février dernier, un véritable ultra-marathon d’une quinzaine d’heures durant lequel il a fallu ouvrir le crâne pour retirer l’impressionnante masse. Camouflée sous les cheveux qui sont en train de repousser, la cicatrice ressemble à une fermeture éclair. C’est drôlement bien fait même si une infection du volet osseux a nécessité deux autres opérations dont la plus récente, en octobre, pour remplacer une partie de la boîte crânienne par une prothèse.

C’est Dominique Duguay qui parle de Denis Boisvert comme de son ange gardien. Il a su réagir avec clairvoyance alors qu’elle était en train de sombrer en raison de graves problèmes de santé.

Aujourd’hui encore, son ancien conjoint est à ses côtés pour s’assurer que tout va pour le mieux durant sa convalescence qui se poursuit. Même sa blonde a eu la gentillesse de lui préparer des repas à sa sortie d’hôpital.

L’homme se contente de sourire en rappelant que Dodo aurait fait la même chose pour lui. Ils sont des ex, mais avant tout des amis.

Regarder la mort en face

«Je suis devenu une momie qui bouge encore un peu et qui ne craint pas l’au-delà.»

Michel Favreault n’a pas objection à ce que je partage cette réflexion ni les autres confidences auxquelles il s’est laissé aller pour cet entretien, le jour de son anniversaire. Pure coïncidence. Le nouveau septuagénaire n’a pas voulu qu’on change de date. Pour lui, la veille ou le surlendemain, ça n’allait faire aucune différence si on exclut la matinée qu’il a passée à répondre aux nombreux appels de «bonne fête». Non, je n’avais pas à me sentir de trop, même que notre rencontre tombait plutôt bien, entre deux visites de la préposée qui lui donne le bain.

L’aide médicale à mourir occupe de plus en plus ses pensées même s’il n’est pas rendu à l’étape de demander à y avoir recours. «Je n’y suis pas encore, mais j’y arrive... Je ne me mets pas la tête dans le sable non plus.»

Michel Favreault est atteint de la myosite à corps d’inclusion, une maladie rare, orpheline, dégénérative, incurable et extrêmement lourde à porter. Tous ses muscles le délaissent un à un. La paralysie est graduelle, totale et impitoyable.

Les premiers signes sont apparus vers la fin de la cinquantaine. L’amateur de grandes randonnées pédestres avait une démarche de moins en moins assurée, n’avait plus la même aisance pour monter les escaliers, même qu’il lui est arrivé de s’écrouler au sol comme une tour jumelle, sans raison. 

Au début, celui qui a pratiqué tous les sports arrivait à se remettre debout et à continuer son train-train quotidien, mais aujourd’hui, le gars actif est confiné à un fauteuil roulant. 

Michel Favreault marche encore, mais très difficilement et seulement à l’intérieur de sa maison entièrement adaptée. L’amoureux de chasse et pêche doit s’aider d’un déambulateur pour s’extirper du lit d’hôpital installé dans sa chambre ou aller aux toilettes sur sa chaise d’aisance.

Chacun de ses pas fait appel à toute sa concentration pour éviter de perdre pied. La crainte de chuter le tenaille, mais tant et aussi longtemps que ses jambes vont accepter de repousser leurs limites, il va accrocher ses mains de plus en plus rigides aux poignées de la marchette. «La journée que je vais arrêter de marcher, je ne marcherai plus.»

Le pire à ses yeux, ce sont les bras qui semblent se moquer de sa soif insatiable d’apprendre. 

«Je fais une collection de beaux livres», me dit-il en pointant une bibliothèque remplie d’ouvrages sur la botanique, l’astronomie, la politique, l’histoire, l’économie, l’Égypte ancienne... «Je ne suis plus capable de les prendre. Je n’ai plus de force.»

Il sait ce qui l’attend un jour et me l’énumère. «Retour aux couches, problèmes de déglutition, détresse respiratoire, trachéotomie, extinction de la parole, impossibilité de se tourner dans un lit, dépérissement général et inéluctable, bref, momification de son vivant.»

*****

Par la fenêtre de la cuisine, on peut voir des sittelles qui s’en donnent à cœur joie autour de la mangeoire. Les feuilles sont tombées des arbres, mais le paysage champêtre offre un tableau que Michel Favreault ne se lasse pas de regarder. Il habite Sainte-Ursule avec sa belle Mireille, son épouse et aidante naturelle affligée par la sclérose en plaques.

Natifs de Montréal, ils se sont connus à Expo 67. Cinquante ans plus tard, le couple n’a jamais regretté d’avoir osé un retour à la terre où tout était possible. Aux premières loges de la Révolution tranquille, Michel Favreault me parle de son côté un peu hippie, de ses deux filles et quatre petites-filles adorées, des nombreux métiers qu’il a pratiqués, de la solidarité rurale, de ses chums qui lui rendent visite... À l’écouter défiler ses souvenirs, on en oublie presque sa foutue maladie. Pas lui.

L’homme tend les mains. Ses doigts du centre refusent de plier. Il utilise le pouce et l’auriculaire pour agripper sa tablette électronique. Ce grand lecteur de journaux se plaît à écrire à des journalistes, chroniqueurs et éditorialistes. Il commente, pose des questions, participe aux débats. Michel Favreault a beaucoup à dire, particulièrement sur l’aide médicale à mourir. 

«Je suis résilient, courageux, combatif, pas plaignard. Mais il y a un «boutte à toute», à ce que même Tarzan et Superman peuvent endurer! Tout est devenu trop pesant. Même une fourchette! À court terme, je vais être totalement rigidifié, prisonnier de mon corps, devenu une poche à patates», a-t-il déjà écrit dans une lettre d’opinion intitulée «Regretteriez-vous une vie sans issue?» 

Le résident de Sainte-Ursule n’a pas changé d’avis. «À un moment donné, on se tanne de se battre sans espoir.»

Il ne fait aucun doute à ses yeux que l’aide médicale à mourir devrait être permise aux personnes condamnées à cet état irréversible. Selon les termes actuels de la loi, il faut être mourant pour y avoir accès. Une personne atteinte d’une maladie comme la sienne ne peut pas faire une demande pour le futur.

«Bref, souffre et dégénère le plus longtemps possible», laisse tomber celui qui peut néanmoins comprendre que des médecins qui ont été formés pour sauver des vies hésitent à poser l’acte ultime. Sa fille en est un.

C’est au tour des mésanges de virevolter en toute liberté près de la fenêtre. Lui aussi arrive à bénéficier d’une certaine qualité de vie, une vie qu’il dit aimer même si elle le rend dépendant de tout le monde et qu’elle le force à faire des deuils, à regarder la mort en face. 

Michel Favreault soutient avoir dompté ses peurs, y compris la peur d’avoir peur, celle qui paralyse.

David Goudreault

En dedans des gars en dedans

CHRONIQUE / Je me retrouve souvent en prison ces temps-ci. Jusqu’à maintenant, on me laisse ressortir le jour même chaque fois. J’ai visité la prison toute neuve de Roberval où les gars se gavaient de bonbons en jasant de poésie. Et la prison de Trois-Rivières, où j’ai recroisé de vieux chums d’adolescence prêts à reprendre leurs vies en main. Et la prison de Sherbrooke où certains détenus ont écrit des poèmes dignes d’Émile Nelligan ou de Denis Vanier. Et j’ai rencontré les gars de Bordeaux cette semaine.

À mon arrivée, une demi-douzaine d’ex-détenus fraîchement libérés franchissaient la sortie, sacs en papier à la main, cigarettes au bec, arborant des sourires prêts à fendre le ciel. Lumineux, ils ne ressentaient ni la pluie ni le poids du ciel gris, ils respiraient la liberté à pleins poumons. Entre deux poffes de clope.

Ils sortent et j’entre. À la fin de la journée, je ressortirai et d’autres entreront, pour quelques jours, mois ou années. La prison de Bordeaux accueille des détenus depuis 1912. Pas moins de 82 condamnés à mort y ont été pendus. Des dizaines de milliers de détenus ont franchi ses grilles. Plus de 1300 hommes incarcérés grouillent dans ses tripes en ce moment même. Beaucoup de détresse, de problèmes de santé mentale ou de consommation. Des agressions. Des suicides.

Et de la résilience, sous diverses formes. De la résilience individuelle pour les gars qui font leur temps, préparent leur sortie et ne remettront plus jamais les pieds en détention. Et de la résilience collective pour les gars qui se tiennent et se soutiennent dans leurs démarches de libération, dans les programmes de réinsertion sociale, dans leurs études. Des gars qui se retrouvent souvent parmi les Souverains Anonymes.  

Depuis 27 ans déjà, les Souverains Anonymes incarnent ce drôle d’ovni qui voyage dans la prison de Bordeaux. Initiés par Mohamed Lotfi, journaliste d’exception qui se rend là où les autres ne se rendent pas, les souverains importent la culture à l’intérieur des murs. Ils analysent des œuvres artistiques, discutent des thèmes, du style, de ce qui les interpelle. Ils s’inspirent de leurs découvertes pour créer à leur tour. Régulièrement, ils reçoivent des créateurs pour partager leurs perceptions, poser des questions, mener des entrevues de fond. Des centaines d’artistes sont venus à la rencontre des Souverains, de Dany Laferrière à Pierre Falardeau en passant par Manu Militari et Céline Dion. Ces détenus ont aussi organisé de grands spectacles à l’intérieur de Bordeaux, allant jusqu’à produire un album intitulé Libre à vous, avec Richard Séguin comme interprète de la chanson titre. Pourquoi pas? La réhabilitation, la réinsertion sociale, c’est aussi ça : sortir de sa cellule pour apprendre à s’exprimer, s’affirmer sans violence, découvrir d’autres façons de faire et de penser.

Les artistes et les détenus passent, mais Mohamed reste. Presque trois décennies au compteur de ce projet fou, mais la passion l’habite toujours. Il a dû déménager la régie technique, tenir les rencontres dans divers bâtiments, adapter le format et collaborer avec dix directeurs différents, mais les Souverains Anonymes sont encore debout. Et Mohamed aussi. Il s’attelle présentement à la fastidieuse tâche d’exhumer toutes les archives afin de rendre accessibles les documents audios et vidéos en lien avec les rencontres d’artistes. Il désire rendre ces trésors accessibles aux détenus en dedans et au public dehors. On ne peut que saluer cette initiative, nous en profiterons des deux côtés de la clôture.

Dehors, on oublie trop facilement ces milliers d’hommes et de femmes enfermés aux quatre coins du Québec. On ne connaît pas leur réalité ni les efforts que certains déploient pour survivre et se réhabiliter. 

Je manquais de mots pour encourager ces hommes qui me présentaient leurs poèmes, leurs bouts de chansons, leurs bandes dessinées et les masques qu’ils ont fabriqués dans un atelier de poterie. Ils ont du vécu, du vrai, du cru, du difficile. Mais pas seulement. Purger sa peine ne devrait pas empêcher de ressentir de l’espoir, de l’inspiration ou de la joie, à l’occasion. Ça déconne et ça rit aussi à gorge déployée en dedans. Le chili végé qu’on nous a servi ce midi-là a reçu des critiques particulièrement savoureuses...

En sortant, j’affichais un sourire large comme celui des hommes libérés à mon arrivée. Je me sentais privilégié d’avoir rencontré Caspy, Jean-Pierre, Brandon, Ronald, Sammy, Popo et tous les Souverains Anonymes qui m’ont accueilli. Dans une salle où l’art orne les murs, à jaser de littérature et se dire du vrai, on n’est plus en prison, on est entre humains. Des parcours particuliers, parfois chaotiques, mais les mêmes rêves, les mêmes besoins; recevoir et donner de l’amour, être libre, fonder une famille, ouvrir un café ou publier un livre. Peu de choses séparent les hommes les uns des autres, parfois c’est juste un mur de 20 pieds surplombé de fils barbelés.

Chronique

Survivre à une tentative de meurtre

Dannick Lessard a le bras droit entièrement tatoué. Il n’est pas le premier ni le dernier à marquer sa peau à l’encre indélébile, la question n’est pas là. Si l’homme de 39 ans prend la peine de retrousser la manche de son chandail, c’est parce que son histoire y est gravée.

Dans ce café où on entend tout ce qui se dit à la table d’à côté, l’entraîneur adjoint des Draveurs de Trois-Rivières me parle abondamment de la tentative de meurtre dont il a fait l’objet le 28 octobre 2012. La vue de ses blessures donne froid dans le dos, mais plus encore la description qu’il en fait. Les tatouages parlent d’eux-mêmes.

Le samouraï, c’est son esprit guerrier. Le dragon cracheur de feu, c’est la mort qu’il a frôlée. L’œil perçant, c’est son regard sur sa vie... Il en va ainsi du poignet à l’épaule vers le torse. L’ex-hockeyeur descend le plus possible l’encolure de son gilet pour exhiber d’autres dessins reliés de près ou de loin à l’agression. 

«Tout est là!», soutient Dannick Lessard en portant mon attention sur le cadran imprégné à la hauteur du triceps, le muscle qui fait foi de ses gros bras. Ce n’est pas le fruit du hasard si les aiguilles sont suspendues à 4:06:58. C’est à cette heure très précise que son corps a été criblé de neuf balles, pas une seconde ni un projectile de moins.

*****

Lorsque Dannick Lessard évoluait dans la Ligue nord-américaine de hockey, il était l’homme fort sur la glace, celui qui n’hésitait jamais à laisser tomber les gants pour défendre ses coéquipiers. Le bagarreur mène aujourd’hui un tout autre genre de combat. Il utilise sa voix pour parler au nom des victimes de l’arrêt Jordan, ce jugement qui entraîne l’abandon du processus judiciaire lorsqu’il s’étire au-delà d’un délai maximal.

C’est comme ça qu’un dénommé Ryan Wolfson, déjà condamné à la prison dans une autre affaire de meurtre et tentatives de meurtre, a pu éviter d’être jugé même s’il a été accusé d’avoir voulu assassiner Dannick Lessard.

Wolfson aurait agi pour le compte de Benjamin Hudon-Barbeau. Son nom vous dit peut-être quelque chose. Il s’est notamment fait connaître en 2013 après s’être évadé de la prison de Saint-Jérôme à bord d’un hélicoptère.

Hudon-Barbeau retient de nouveau l’attention ces jours-ci. Il fait face à la justice pour d’autres crimes que celui perpétré à l’endroit de Dannick Lessard qui, à l’époque, jouait pour les Riverkings de Cornwall. Au moment de l’agression, il venait de terminer son quart de travail à son deuxième boulot en tant que gérant de la sécurité au bar de danseuses Le Garage, à Mirabel.

Jean-Philippe à votre service

Jean-Philippe Cholette sait exactement ce qu’il a à faire. Il lui suffit de zyeuter la salle à manger pour savoir qui veut quoi.

«Une p’tite soupe? Ici, un thé? Un dessert?» Le jeune homme va de table en table pour s’enquérir des besoins de chacun. À ses questions simples, des réponses claires et un signe de tête en guise de remerciement.

Entre deux services, le garçon me regarde à la dérobée, conscient que je l’observe aussi. Ça l’amuse, mais il n’en perd pas moins sa concentration. Le pouce en l’air, je lui fais signe que j’ai compris. C’est l’affluence en cette heure du dîner. On jasera plus tard. 

Jean-Philippe est l’employé ponctuel, vaillant et loyal que tout patron souhaite retrouver au sein de son équipe. Ses initiatives ne sont pas banales non plus, surtout dans une résidence pour personnes âgées où chaque petit geste compte.

La nouvelle pensionnaire peut déjà en témoigner. En poste depuis septembre seulement, celui que les autres employés surnomment «JP» a remarqué avant tout le monde que la dame ne boit rien d’autre que du café après le repas. Inutile de lui offrir autre chose, sa réponse restera la même. Le sourire fendu jusqu’aux oreilles, le serveur perspicace revient de la cuisine avec une tasse fumante qu’il dépose délicatement sur la table avant de se redresser, le dos bien droit.

«Et voilà!, dit-il, satisfait de lui, en se permettant cet avertissement pour sa vieille amie. «Attention, c’est chaud!»

*****

Du 1er au 7 novembre, c’est la Semaine nationale de sensibilisation au syndrome de Down, une occasion de nous sensibiliser aux personnes qui vivent avec une trisomie 21. 

Jean-Philippe Cholette ne s’arrête pas aux journées thématiques, encore moins au diagnostic qui le rend différent à nos yeux. Depuis toujours, le garçon se sait aimé tel qu’il est par sa famille qui n’a jamais hésité à aborder le sujet de son handicap avec lui et autour de lui. 

Je l’ai rencontré en compagnie de sa sœur Vanessa. «C’est ma boss!», précise Jean-Philippe avec une fierté non dissimulée.

Vanessa Cholette est nouvellement propriétaire de la résidence Le Havre. Avant même de prendre la direction de Saint-Maurice, au printemps dernier, la jeune femme originaire de la région de Lanaudière savait qu’elle embaucherait Jean-Philippe. La directrice âgée de seulement 27 ans n’était qu’une fillette lorsqu’elle a compris que son frère pas comme les autres pouvait être un exemple d’intégration. La suite est en train de lui donner raison.

C’est leur mère, Chantal Crivello, qui m’a proposé d’aller leur rendre visite. «Vous allez voir, mon fils accomplit plusieurs tâches à la résidence et a un bel impact sur les personnes âgées», m’a-t-elle dit au bout du fil. 

La femme habite la ville de l’Assomption où ses trois enfants ont grandi. Jean-Philippe est le plus jeune, celui dont la naissance a forcément chamboulé la routine avant que tout le monde se donne le mot pour lui permettre de s’épanouir le plus normalement possible. Or, aider l’autre, c’est s’aider soi-même. Ses proches ont appris à vivre harmonieusement avec une réalité dont ils ne se sont jamais cachés, même qu’enfants, sa sœur et son frère aînés ont réclamé une petite sœur trisomique pour compléter la fratrie.

C’est leur mère qui raconte l’anecdote avec amusement. Sans vraiment le réaliser, le jeune homme exerce une influence sur les siens. Ses parents ont décidé de devenir une famille d’accueil pour les personnes ayant une déficience intellectuelle alors que sa grande sœur s’est tout naturellement dirigée vers la profession d’éducatrice spécialisée. 

Son entourage croit en lui et fait tout en son pouvoir pour que Jean-Philippe ait la possibilité de nous montrer de quoi il est capable. Ce n’est pas offert à tous malheureusement.

À partir de 21 ans, les jeunes adultes qui présentent une déficience intellectuelle n’ont plus accès à l’encadrement scolaire, les ressources spécialisées sont insuffisantes et les emplois se font rares. Des parents arrêtent de travailler pour s’occuper de leurs grands enfants laissés à eux-mêmes. 

Vanessa Cholette ne pouvait s’imaginer Jean-Philippe passant toutes ses journées à la maison, à ne rien faire. Il a trop de potentiel pour rester assis devant la télé. La nouvelle directrice de la Résidence Le Havre n’a pas mis de temps à lui proposer un boulot qui fait le bonheur de tous, même que cette expérience convaincra peut-être d’autres établissements à se tourner vers des employés aussi efficaces que JP.

«J’aime faire toutes les tâches!», assure Jean-Philippe qui travaille trois jours par semaine. En plus de servir aux tables, il s’occupe de passer le balai, de faire le lavage, de sortir les poubelles... 

«Il est vraiment bon et de semaine en semaine, il l’est encore plus!», affirme Vanessa Cholette qui permet à son frère de se joindre aux activités des résidents une fois son travail terminé. Sa bonne humeur provoque des sourires parmi les gens âgés qui ne s’arrêtent pas à sa différence. Ils en font plutôt l’un des leurs. 

L’autre jour, une dame lui a montré à jouer aux cartes, au 500. Le jeune homme n’est pas certain d’avoir compris toutes les règles du jeu, mais ce n’est pas ça qui compte pour lui. Il a gagné une partie de plaisir en bonne compagnie.

Isabelle Légaré

À coups de hache, de masse et d’épée

L’autre jour, j’ai frappé un gars en plein visage. Deux fois plutôt qu’une. D’abord avec une masse, ensuite avec une hache. Puis ce fut à mon tour d’encaisser un coup d’épée sur la tête. À deux reprises aussi. Oeil pour œil, dent pour dent.

Pour être honnête, je n’ai presque rien senti. Le type que je venais de marteler avec sa permission a eu la gentillesse de me prêter son casque de deux millimètres d’épaisseur. Détail infime, mais pas insignifiant. Surnommé Igor, David Bergeron tenait dur comme fer à ce que je me prête à l’exercice moyenâgeux et que, surtout, j’en garde le souvenir. Effectivement, le bruit fracassant de la lame contre l’acier, ça ne s’oublie pas.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que ça cogne fort, les mardis soirs, à Bécancour. Au moment de ma visite, ils étaient sept ou huit personnes heureuses de se taper dessus à qui mieux mieux. Le gymnase du Faubourg Mont-Bénilde n’a rien du décor d’un château, mais à les voir accoutrées comme au temps des chevaliers, j’avais réellement l’impression de retourner six siècles (minimum) en arrière.

Ces gens comme tout le monde se réunissent chaque semaine pour s’entraîner en prévision de combats médiévaux, un sport qui ne fait pas dans la dentelle, mais dans le métal.

Au Québec, ils sont une soixantaine d’adeptes, dont quelques rares femmes, qui s’adonnent à la compétition. Bénédicte Robitaille est du nombre. Championne du monde dans sa catégorie (épée longue) en 2015 et 2016, c’est elle qui m’a asséné deux coups sur la gueule en ayant l’amabilité de m’avertir.

«Tu es prête?» Non, mais laisse sortir ton méchant que je sache de quoi il en retourne au juste.

Je soupçonne la combattante de 28 ans d’y être allée mollo même si dix minutes plus tard, ça tambourinait encore un peu entre les oreilles. Une question d’habitude, je suppose.

Dans un conte pour enfants, la kinésiologue de Trois-Rivières ne serait pas la princesse aux cheveux blonds qui attend passivement d’être délivrée par un prince charmant. Vraiment pas sa tasse de thé. C’est plutôt elle qui porte l’armure et qui manie à deux mains son arme émoussée pour éviter les blessures de guerre. On ne vient pas ici pour s’entretuer, mais pour s’amuser. Avec sérieux.

La griffe à Beaudoin

Les clés de Bécancour et le pot de Louiseville

Dans une campagne électorale municipale, la plupart des maires sortants préfèrent affronter plusieurs candidats qu’un seul, parce que cela favorise, comme on s’en doute, la division du vote d’opposition.

On pourrait croire qu’à cet égard le maire sortant de Bécancour, Jean-Guy Dubois, est particulièrement gâté puisqu’il affronte un groupe, le Groupe Pepin.

Il n’y a en réalité qu’une seule adversaire, Martine Pepin, ex-directrice générale de la Chambre de commerce et d’industrie du Cœur du Québec. L’idée de présenter toutes ses propositions au nom de Groupe Pepin plutôt qu’en son nom personnel, c’est de signaler qu’elle est à la tête d’une équipe qui compte quatre candidats à des postes de conseiller municipal.

On est donc à la mairie de Bécancour en présence d’une véritable lutte à deux et elle a fait beaucoup de flammèches. De nombreux coups ont été portés au haut comme au bas du corps, comme on dirait au hockey.

Cela peut surprendre quand on connaît le tempérament presque zen du maire sortant, d’un général plus conciliant que belliqueux. Mais comme il sait jouer des mots d’esprit et que les réparties assassines lui viennent facilement, la campagne n’a pas manqué de couleurs. «Je ne vous promets pas un mandat parfait, mais un mandant sans pépin», a-t-il conclu ironiquement lundi soir lors du débat organisé et diffusé par la station de radio CKBN.

Un débat qui a pris à plusieurs moments l’allure des bonnes vieilles assemblées contradictoires avec une Martine Pepin très incisive et qui a multiplié à l’endroit de son adversaire, comme elle l’a fait au cours des semaines précédentes, les attaques tous azimuts. Avec, disons-le ainsi pour rester gentil, un brin d’interprétations forcées, à la nouvelle mode américaine, peut-être.

Ce qui a eu comme conséquence de garder le maire Dubois sur la défensive et contraint à réexpliquer, en restituant leur contexte, certaines décisions prises par son administration.

Ce qui lui ouvrait cependant la porte à des répliques cinglantes, comme de s’indigner du fait que son adversaire ait qualifié l’apparence de la tour du quai de Sainte-Angèle-de-Laval de boîte à biscuits soda, ce qui n’a probablement pas été sa meilleure inspiration.

Mais la tour du quai risque peu de devenir la question de l’urne, celle qui fera pencher l’électeur d’un bord ou de l’autre. Surtout dans une ville de Bécancour où près de la moitié de la population se concentre maintenant dans le secteur Saint-Grégoire, au pied du pont.

À qui reviendront ces «clés de la ville» que Martine Pepin a promis de reprendre, parce qu’à son avis, Jean-Guy Dubois les aurait échappées à Trois-Rivières.

Le grand rapprochement qui s’est opéré au cours du dernier mandat entre Bécancour et Trois-Rivières a été la question la plus débattue durant la campagne.

Au-delà de la navette fluviale qui a connu beaucoup de succès, ce sont les ententes de collaboration sur les plans économique et touristique avec Trois-Rivières qui ont suscité les plus vives contestations de la candidate Pepin.

«La meilleure décision» qui a pu être prise, selon l’actuel maire, dans ce qui est convenu d’appeler la Zone économique naturelle. Une quasi-trahison s’il faut en croire son adversaire, qui propose plutôt un resserrement des relations avec des villes comme Drummondville, citée en exemple.

Il faudra voir s’il y a une crise identitaire à Bécancour qui se reflétera dans les urnes. Mais aussi dans quelle mesure la campagne agressive menée par Martine Pepin aura été productive ou improductive.

On se chicane moins fort à Louiseville. En tout cas, on ne peut pas dire que les candidats ont lourdement investi dans l’affichage électoral. Les barbouilleux de moustaches, de lunettes ou de cornes sur les pancartes électorales sont en disette.

À moins qu’on en ait échappé une, il faut être attentif pour repérer sur l’avenue Saint-Laurent, au cœur de la ville, celles de Laurent Robitaille, d’un bleu pâlette, sur lesquelles il promet de s’occuper de l’avenir de Louiseville.

Celles de l’ex-maire Guy Richard, qui veut prendre sa revanche en offrant son expérience, son intégrité et sa fiabilité, sont d’un bleu plus vif. Sauf qu’il n’y en a qu’une seule épinglée à un poteau.

Sur l’Avenue, Yvon Deshaies, le maire sortant, n’en a pas davantage. Mais il est facilement reconnaissable avec son petit chapeau et son nœud papillon d’un rouge vif. Il a éparpillé ses pancartes dans la ville et on peut présumer qu’il estime avoir beaucoup de qualités, car d’une affiche à l’autre il se présente différemment. Tantôt il est à l’écoute et proche des gens, tantôt il fait valoir son expérience et sa capacité d’agir ou bien simplement qu’il est un homme travaillant.

À la Tabagie Grand-Père, au petit coin des placoteux ou sur les banquettes rondes des années ’50 du comptoir à café où le tout-Louiseville vient à un moment ou l’autre prendre ses aises et les potins de la place, on assure que le ton a souvent monté. Mais pas au point qu’on doive sonner la cloche pour calmer le jeu.

La campagne à la mairie ne soulève pas de passion. C’était aussi comme ça il y a quatre ans. «On s’intéresse plus au gros lot de la 6/49», m’a-t-on répondu à une table du Valentine , où une dizaine de retraités sirotaient très lentement leur café quotidien.

Même en insistant, personne n’était en mesure de fournir les noms des candidats. «On garde le fumeux de pot», a finalement fini par avouer l’un d’eux, ce qui témoignait d’un certain niveau de connaissance de la vie municipale de Louiseville.

L’ennui dans son cas, c’est qu’il demeure à Maskinongé, le village voisin et que le maire a bien fumé du pot, mais quand il était dans l’armée. Et que l’usine qui est en construction et qu’on aurait aimé accueillir un peu partout dans la région, ce n’est pas pour les éventuels besoins récréatifs du maire, mais pour produire du cannabis thérapeutique.

Difficile de cerner s’il y en a un qui a plus d’élan que les autres, mais dans une lutte à trois, le maire sortant est susceptible d’être favorisé.

Le monde selon Goudreault

Crever au nom de la croissance

« Mieux vaut prendre le changement par la main avant qu’il ne nous prenne par la gorge. » - Churchill

CHRONIQUE / Enfin quelque chose qui nous unit! Le concert des nations n’aura jamais réussi à orchestrer une paix globale, à favoriser une répartition juste des ressources ou administrer l’application des fameux droits de l’homme, mais nous avons maintenant notre projet mondial : mourir en chœur, tous étouffés par nos déchets. Nous voilà sur le même bateau. Le bateau coule, mais nous coulerons ensemble!

Les chiffres sont aussi alarmants qu’ignorés; la pollution ferait neuf millions de morts par an, la pollution atmosphérique à elle seule causerait plus de cinq millions de victimes. Vous serez peut-être rassurés d’apprendre que la majorité de ces cadavres habitaient l’Inde ou la Chine. Dans ces pays, nouveaux poumons de l’économie, on respire des taux de particules fines en suspension dans l’air jusqu’à dix fois plus élevé que le maximum recommandé. Pour ce qui est de l’Europe, l’Agence européenne pour l’environnement estime le nombre de décès prématurés par la pollution de l’air à un demi-million. En Amérique? C’est moins clair, peut-être qu’on préfère l’ignorer.

Vous comprendrez que la pollution ne cible pas exclusivement les gestionnaires d’usine de charbon et les propriétaires de Volkswagen trafiquées. Contrairement à la richesse, la pollution se distribue uniformément et ce sont souvent des familles ordinaires, de faibles pollueurs, qui crèvent au nom de la sacro-sainte croissance économique. Les douaniers ne peuvent rien contre les nuages de pollution. Ces monstres ont tendance à ignorer les frontières et se promènent au-dessus du globe, survolent à l’occasion le continent de déchets plastiques pesant plus de sept millions de tonnes à la dérive dans l’océan. Océans qui s’acidifient, rappelons-le au passage.

L’hebdomadaire médical The Lancet, loin d’être un brûlot écologiste, affirme que la pollution fait plus de morts que tous les conflits de la planète réunis. Voilà qui devrait suffire à mobiliser les politiciens pour des mesures draconiennes à court terme, non? Non, nos États reconnaissent que nous sommes en retard, qu’il est peut-être déjà trop tard, mais continuent de prendre des engagements frileux, plus ou moins contraignants, sur vingt ou trente ans. Tout cela en considérant qu’il y aura des changements de gouvernements et que les fameux engagements peuvent être abandonnés aussi facilement qu’un Donald Trump peut être élu. Les politiciens nous étourdissent de bonnes intentions, mais l’enfer en est pavé aussi. Les terroristes, officiellement et scientifiquement moins dangereux que la pollution, ont droit à des égards et des investissements autrement plus significatifs…

Que faire? Bonne question! Je ne le sais pas, je ne le sais plus. Pourtant, je capote sur la pollution depuis belle lurette. J’ai adopté le végétarisme strict durant près de cinq ans, allant jusqu’à flirter avec le végétalisme. Depuis notre dernière grossesse (oui, on partage tout), nous avons décidé d’aller vers le piscicovégétarisme et nous sommes désormais flexitariens, aucune viande rouge ni produit issus de l’abattage industriel ne passent par nos bouches. Est-ce que ça change quelque chose? Un peu, peut-être…

J’ai aussi cogné aux vitres des automobilistes qui laissent inutilement tourner leur moteur. Des dizaines, voire des centaines de fois. J’en suis presque venu aux poings avec quelques irréductibles convaincus de leur droit de souiller l’air environnant pour le plaisir de la chose. Depuis je me suis calmé, ma blonde craignait pour ma santé mentale et la symétrie de mon visage. Si des conducteurs sont trop cons pour couper leur moteur à l’arrêt, si même les campagnes de sensibilisation rappelant qu’il est illégal de laisser tourner son moteur inutilement plus de trois minutes n’y peuvent rien, je ne vais pas m’épuiser inutilement.

J’essaie de faire ma part, mon devoir de citoyen, mais la vérité brise mon enthousiasme; les véritables pollueurs, ceux qui ont le pouvoir de faire une différence, demeurent les entreprises d’envergure, les multinationales qui dictent trop souvent leurs règles à nos gouvernements. À voir comment certains de ces « citoyens corporatifs » contournent les lois fiscales, on peut parier qu’ils ne s’étouffent pas avec celles, déjà peu contraignantes, devant protéger l’environnement. Les simples citoyens doivent maintenir leurs efforts, mais ils devraient en déployer autant pour exiger des comptes aux entrepreneurs et aux politiciens. À l’échelle planétaire!

À tout malheur, quelque chose est bon, les humains se solidarisent dans l’adversité. Rien de tel qu’une bonne tempête de neige pour pelleter entre voisins, se donner un coup de main. Notre générosité a été exemplaire pour aider la Thaïlande suite au tsunami, Haïti après le tremblement de terre, même nos concitoyens lors des dernières inondations. Peut-être qu’à la dernière minute, un grand spasme mondial sauvera l’humanité.

Je sais, cette chronique est intense. Mais la réalité l’est encore plus et nos réactions ne le sont pas du tout. J’aimerais en faire davantage, mais je n’y peux rien, je ne suis qu’un chroniqueur à l’ombre des impératifs économiques. Je m’inquiète et je donne mon point de vue, c’est tout. En gardant les pieds sur terre et la tête dans les nuages de smog.

Chronique

La sauce à spaghetti de Monsieur Ricky

«Tout le monde a son filet sur la tête? Parfait. Lavez-vous les mains et approchez-vous du comptoir.»

Un chef dévoile rarement ses secrets de cuisine, mais Ricky Deslauriers est un prof de maths au secondaire. Ça fait partie de sa tâche de donner des trucs. Il y a l’indispensable règle de trois... et la précieuse recette de sa mère.

Huguette est décédée depuis quelques années, mais sa fameuse sauce à spaghetti lui survit. Depuis septembre, les élèves de son fils apprennent à être autonomes en faisant des choix judicieux, en respectant les mesures, en évitant de sauter les étapes, en faisant attention de ne pas se brûler, en acceptant de se tromper et parfois, de tout recommencer. La prochaine batch sera la bonne.

C’est plein de sens quand on y pense. Devenir un adulte, c’est savoir réunir les bons ingrédients, c’est oser et doser les assaisonnements jusqu’à ce que la sauce soit juste assez épicée, mais pas trop.

Ricky est passé par là. Avant de quitter son La Tuque natal afin de poursuivre ses études postsecondaires plus au sud de la rivière Saint-Maurice, sa mère ne le sait peut-être pas, mais elle lui a transmis deux ou trois principes de vie à travers ses astuces culinaires.

Les mains propres, le groupe se met à la tâche. Certains adolescents n’avaient jamais manipulé un couteau de cuisine avant que Monsieur Ricky leur demande de couper en dés les dix-huit piments prévus pour 18 livres de boeuf haché mi-maigre. «Maigre, c’est trop sec. Ça prend un p’tit peu de gras!»

Ses élèves ont de 16 à 18 ans. Les cours magistraux, ce n’est pas fait pour eux. Ils ont besoin d’être partie prenante dans une classe. Leur demander de rester attentifs pendant que l’enseignant se démène pour expliquer sa matière devant tout le groupe, il faut oublier ça.