Chronique

Une vie dans une boîte à lunch

CHRONIQUE / Quand Matthieu a appris que son père allait mourir, il ne lui a demandé qu’une chose pour se souvenir de lui.

Sa boîte à lunch.

Je suis allée la voir lundi, Matthieu l’avait posée sur la table de la cuisine, une photo de son père à côté. Rien à voir avec les petites boîtes à lunch modernes en imprimé fleuri, qui contiennent à peine un sandwich et un jus et un yogourt grec sans gras. C’est une vraie boîte à lunch de travailleur, immense, solide. 

Comme son père. 

«Il était plus grand que nature.»

André Paquet a grandi à Thetford, il a pris le chemin de la mine Bell à 17 ans, comme son père et son grand-père avant lui. «Mon arrière-grand-père, Noé, a commencé à travailler là à huit ans, il charriait de l’eau pour les mineurs au début. Il est devenu mineur, a travaillé jusqu’à 70 ans.»

À l’époque, «on descendait des chevaux et ils ne revoyaient plus la lumière.»

Le grand-père de Matthieu, Anatole, a suivi les traces de Noé, il est allé dans les entrailles de la Terre pour en extirper de l’amiante. En 1940, il est parti pour la guerre. «Il s’est enrôlé volontaire, il est revenu en 1945.» Pour retourner à la mine. Quelques années avant la grève de l’amiante. 

Matthieu prend la peine de préciser, «il n’était pas dans les scabs».

C’est important.

André s’est fait faire sa boîte à lunch à 17 ans quand il a commencé à travailler avec son père, «par un gars qui faisait ça par les soirs». Une vraie boîte à lunch d’ouvrier, en aluminium, symbole s’il en est un d’un Québec besogneux. «Mon père n’a jamais pris un jour de congé ni aucune vacance.»

Il partait tous les matins de la semaine avec sa boîte à lunch. «Le travail, c’était toute sa vie. Il n’était pas ambitieux, il voulait juste qu’on ne manque de rien.»

La fin de semaine, il était présent, il allait au club de tir à l’arc avec Matthieu. «Je garde de très bons souvenirs. Mais je n’ai aucun souvenir de vacances en famille, on n’a jamais fait ça. Je ne suis jamais allé à la pêche avec lui.»

Il aurait aimé ça.

Après son mariage en 1971, André a repris la compagnie de courrier de son beau-père, pendant presque 20 ans, avant d’être embauché comme journalier à Ciment Saint-Laurent à Beauport. La photo à côté de la boîte à lunch, c’est quand il travaillait là. «C’était papa, toujours la barbe pas faite.»

Quand l’usine a fermé en 1997, il est retourné sur les bancs d’école. «Il est allé faire son secondaire 5, il avait 45 ans. Je l’aidais, le soir. Il me disait : “Où est-ce que tu veux que je me replace sans diplôme?” Il m’a parlé de la mine à Fermont, il a travaillé fort pour être engagé. Et il a réussi.»

Il est parti tout seul, sans sa Christiane. «C’est moi qui suis allé le conduire. Au début, il n’avait droit qu’à une chambre. Maman est allée le rejoindre un an ou deux plus tard, quand il a pu avoir une venelle, une petite maison.»

André est devenu mineur pour la Quebec Cartier Mining, comme il l’avait été pour la mine Bell à Thetford. «Il travaillait sur les “dents”, sur les godets des loaders. Quand c’était brisé, il fallait les enlever et les remplacer à coups de masse. Il passait la journée à donner des coups de masse et de pic.»

Quand il arrivait à avoir un congé assez long, il descendait à Québec.

Matthieu a passé deux étés à la mine avec son père. «Je travaillais comme mécanicien au concasseur, dans la mine. J’ai pu passer du temps avec lui, on a pu parler. Il était heureux. Il était heureux que le pain soit sur la table.»

La boîte à lunch, c’est ça. «La boîte à lunch, c’est autant papa que maman. La femme, elle faisait le lunch, elle s’occupait de son mari et de ses enfants. Ça représente tous les sacrifices qu’ils ont faits pour nous. Il y a en plusieurs qui vont se reconnaître dans cette histoire-là, dans ce don de soi.»

Mais. 

«Il me disait, tu ne feras pas comme moi, à travailler dans la misère, dans la poussière. Tu vas aller étudier. Il a payé mes études à l’université.»

En janvier 2004, André venait d’avoir 55 ans deux semaines avant, la mère de Mathieu a appelé pour lui dire : «Ton père ne va pas bien.» Elle était en train de remplir sa boîte à lunch quand il est tombé. Il est allé à l’hôpital à Québec, insuffisance hépatique, il n’en avait plus pour longtemps. 

«C’est là que je lui ai demandé sa boîte à lunch. Il est retourné à Fermont pour vider son casier, il est revenu avec. Il me l’a donnée, il m’a dit : «Elle a bien rendu son rôle.» C’était la première fois de toute sa vie qu’il s’arrêtait de travailler. Ça a duré 10 mois. C’est les vacances qu’il n’a jamais eues.»

Il s’est tué à l’ouvrage.

Pour sa femme et ses deux gars. «Il nous mettait toujours en premier. Des fois, quand il faisait de l’overtime, il s’apportait deux lunchs, un pour le dîner et un pour le souper, même si la compagnie fournissait le souper. Ils faisaient livrer du chinois de chez Linnan pour les gars, mon père nous ramenait sa portion, il savait qu’on aimait ça.»

C’était André. 

«Il avait tellement un grand cœur.»

Quand il a vu son père pour la dernière fois, Matthieu lui a dit merci. «J’aurais aimé ça lui dire : “Merci pour ci, merci pour ça.” Je lui ai simplement dit : “Merci pour tout.”»

Son père l’a regardé.

Il lui a répondu, satisfait. «Ouais.»

Chronique

Une vie dans une boîte à lunch

CHRONIQUE / Quand Matthieu a appris que son père allait mourir, il ne lui a demandé qu’une chose pour se souvenir de lui.

Sa boîte à lunch.

Je suis allée la voir lundi, Matthieu l’avait posée sur la table de la cuisine, une photo de son père à côté. Rien à voir avec les petites boîtes à lunch modernes en imprimé fleuri, qui contiennent à peine un sandwich et un jus et un yogourt grec sans gras. C’est une vraie boîte à lunch de travailleur, immense, solide. 

Comme son père. 

«Il était plus grand que nature.»

André Paquet a grandi à Thetford, il a pris le chemin de la mine Bell à 17 ans, comme son père et son grand-père avant lui. «Mon arrière-grand-père, Noé, a commencé à travailler là à huit ans, il charriait de l’eau pour les mineurs au début. Il est devenu mineur, a travaillé jusqu’à 70 ans.»

À l’époque, «on descendait des chevaux et ils ne revoyaient plus la lumière.»

Le grand-père de Matthieu, Anatole, a suivi les traces de Noé, il est allé dans les entrailles de la Terre pour en extirper de l’amiante. En 1940, il est parti pour la guerre. «Il s’est enrôlé volontaire, il est revenu en 1945.» Pour retourner à la mine. Quelques années avant la grève de l’amiante. 

Matthieu prend la peine de préciser, «il n’était pas dans les scabs».

C’est important.

André s’est fait faire sa boîte à lunch à 17 ans quand il a commencé à travailler avec son père, «par un gars qui faisait ça par les soirs». Une vraie boîte à lunch d’ouvrier, en aluminium, symbole s’il en est un d’un Québec besogneux. «Mon père n’a jamais pris un jour de congé ni aucune vacance.»

Il partait tous les matins de la semaine avec sa boîte à lunch. «Le travail, c’était toute sa vie. Il n’était pas ambitieux, il voulait juste qu’on ne manque de rien.»

La fin de semaine, il était présent, il allait au club de tir à l’arc avec Matthieu. «Je garde de très bons souvenirs. Mais je n’ai aucun souvenir de vacances en famille, on n’a jamais fait ça. Je ne suis jamais allé à la pêche avec lui.»

Il aurait aimé ça.

Après son mariage en 1971, André a repris la compagnie de courrier de son beau-père, pendant presque 20 ans, avant d’être embauché comme journalier à Ciment Saint-Laurent à Beauport. La photo à côté de la boîte à lunch, c’est quand il travaillait là. «C’était papa, toujours la barbe pas faite.»

Quand l’usine a fermé en 1997, il est retourné sur les bancs d’école. «Il est allé faire son secondaire 5, il avait 45 ans. Je l’aidais, le soir. Il me disait : “Où est-ce que tu veux que je me replace sans diplôme?” Il m’a parlé de la mine à Fermont, il a travaillé fort pour être engagé. Et il a réussi.»

Il est parti tout seul, sans sa Christiane. «C’est moi qui suis allé le conduire. Au début, il n’avait droit qu’à une chambre. Maman est allée le rejoindre un an ou deux plus tard, quand il a pu avoir une venelle, une petite maison.»

André est devenu mineur pour la Quebec Cartier Mining, comme il l’avait été pour la mine Bell à Thetford. «Il travaillait sur les “dents”, sur les godets des loaders. Quand c’était brisé, il fallait les enlever et les remplacer à coups de masse. Il passait la journée à donner des coups de masse et de pic.»

Quand il arrivait à avoir un congé assez long, il descendait à Québec.

Matthieu a passé deux étés à la mine avec son père. «Je travaillais comme mécanicien au concasseur, dans la mine. J’ai pu passer du temps avec lui, on a pu parler. Il était heureux. Il était heureux que le pain soit sur la table.»

La boîte à lunch, c’est ça. «La boîte à lunch, c’est autant papa que maman. La femme, elle faisait le lunch, elle s’occupait de son mari et de ses enfants. Ça représente tous les sacrifices qu’ils ont faits pour nous. Il y a en plusieurs qui vont se reconnaître dans cette histoire-là, dans ce don de soi.»

Mais. 

«Il me disait, tu ne feras pas comme moi, à travailler dans la misère, dans la poussière. Tu vas aller étudier. Il a payé mes études à l’université.»

En janvier 2004, André venait d’avoir 55 ans deux semaines avant, la mère de Mathieu a appelé pour lui dire : «Ton père ne va pas bien.» Elle était en train de remplir sa boîte à lunch quand il est tombé. Il est allé à l’hôpital à Québec, insuffisance hépatique, il n’en avait plus pour longtemps. 

«C’est là que je lui ai demandé sa boîte à lunch. Il est retourné à Fermont pour vider son casier, il est revenu avec. Il me l’a donnée, il m’a dit : «Elle a bien rendu son rôle.» C’était la première fois de toute sa vie qu’il s’arrêtait de travailler. Ça a duré 10 mois. C’est les vacances qu’il n’a jamais eues.»

Il s’est tué à l’ouvrage.

Pour sa femme et ses deux gars. «Il nous mettait toujours en premier. Des fois, quand il faisait de l’overtime, il s’apportait deux lunchs, un pour le dîner et un pour le souper, même si la compagnie fournissait le souper. Ils faisaient livrer du chinois de chez Linnan pour les gars, mon père nous ramenait sa portion, il savait qu’on aimait ça.»

C’était André. 

«Il avait tellement un grand cœur.»

Quand il a vu son père pour la dernière fois, Matthieu lui a dit merci. «J’aurais aimé ça lui dire : “Merci pour ci, merci pour ça.” Je lui ai simplement dit : “Merci pour tout.”»

Son père l’a regardé.

Il lui a répondu, satisfait. «Ouais.»

Entre les lignes

Mon ami... Mary Poppins

CHRONIQUE / « Maman, il serait temps que tu reviennes. Papa est vraiment gossant. En plus, il a passé la journée avec une de tes robes sur le dos et a insisté pour que je l’appelle Claudine. Il a dit que ça allait être notre petit secret. Reviens pis ça presse. »

Cet « appel à l’aide », je l’ai lu sur Facebook au retour des Fêtes. Il était accompagné d’une photo, celle d’un beau bébé joufflu de sept mois, l’air tristounet, tenant une pancarte sur laquelle on pouvait lire le mot HELP. Le E inversé.

Chroniques

1188 jours sans ses enfants

CHRONIQUE / Le jour où la DPJ et le tribunal ont fini par voir clair dans le jeu de son ex, Latif Lahrim a finalement obtenu la garde complète de ses deux enfants. Il était déjà trop tard.

Sept mois plus tôt, fin 2016, quand l’étau a commencé à se resserrer autour de la mère, elle a quitté le pays avec le petit Rayan, 18 mois, et sa sœur Zineb, trois ans et demi. «Vers la fin, je les avais avertis, je leur avais dit : “elle va prendre la fuite”... Ils ne m’ont pas écouté.» 

Houda Doumi et les enfants restent, à ce jour, introuvables.

Je vous ai déjà parlé de Latif, je lui avais donné le prénom de Tarek dans un dossier publié en avril 2017 sur les hommes qui font l’objet de fausses accusations. Son ex-femme n’y était pas allée de main morte, elle l’avait accusé de violence conjugale, de menace de mort, d’incitation à des gestes sexuels sur leur fille.

Même de menace terroriste.

Son cauchemar a commencé le 12 octobre 2015, lorsqu’il a trouvé la maison vide à son retour du travail. «J’ai appelé partout, j’étais inquiet. J’ai appelé la police pour savoir où mes enfants et ma femme étaient. Ils ont dit : “ne vous en faites pas, vos enfants sont en sécurité”. Ils m’ont demandé de me rendre près du poste, de me garer.» 

Il s’y est rendu sur-le-champ. «Quand je suis sorti de ma voiture, deux agents sont venus m’arrêter...» Il a passé trois jours en prison. «Personne ne voulait me croire, ni les enquêteurs de la police ni la DPJ. Psychologiquement, j’étais détruit. J’ai eu des envies de suicide. Ma vie était finie...»

Il a embauché un expert pour aller chercher des éléments dans le portable de son ex, il a fait analyser des photographies qu’elle avait déposées en preuves. 

Il s’est soumis deux fois au polygraphe, à ses frais.

Le vent a tourné au tribunal de la jeunesse. «L’intervenante de la DPJ, la même qui avait fait un rapport dévastateur contre moi à partir seulement de la version de mon ex, elle est venue me dire “on commence à avoir des doutes...”» La plaignante leur faisait de plus en plus faux bond, avec toutes sortes d’excuses. 

Après un an et demi de procédures ruineuses, après des milliers de dollars payés en frais d’avocats, les accusations ont été retirées. 

Latif a obtenu la garde complète.

Sauf qu’il n’a toujours pas ses enfants. Le 2 décembre 2016, Houda Doumi a quitté le pays, il a fallu presque deux semaines aux autorités pour s’en rendre compte. Des mandats d’arrestation ont aussitôt été lancés par la GRC et par le Service de police de Montréal pour enlèvement.

Interpol a lancé quelques mois plus tard un mandat pour la mère et pour les enfants. «Selon les informations que j’ai obtenues d’Interpol, elle s’est d’abord rendue en Égypte, puis à Oman. La dernière fois que j’ai eu des nouvelles d’eux, en juin dernier, ils étaient à Dubaï. Et il n’y a eu aucun mouvement depuis.»

Ça fait plus de six mois, Latif attend toujours.

Houda a l’appelé deux fois le 11 juin. Elle lui a envoyé deux photos et lui a demandé d’aller la rejoindre au Maroc pour «régler ça», Latif lui a plutôt demandé de contacter l’organisme Enfant-retour pour s’informer de la marche à suivre pour un retour au Canada. Houda a promis d’appeler le lendemain, elle ne l’a pas fait.

Elle a reconnu être partie quand elle a senti la soupe chaude. «Avec tout ce que j’ai fait, ils allaient m’enlever les enfants.» Latif lui a répété qu’elle faisait l’objet accusations d’enlèvement, que le mandat s’étendait à plusieurs pays. «C’est à toi de coopérer, la balle est dans ton camp.» Ce à quoi elle a répondu : «Là où je suis, il n’y a pas de camp.»

Depuis, silence radio.

Selon toute vraisemblance, elle est toujours à Dubaï. «On me dit qu’ils n’ont pas passé la frontière», indique Latif, qui n’a pas revu sa fille depuis octobre 2015, et qui n’a eu que neuf visites avec son fils pendant les procédures. «Quand ils m’ont arrêté, il avait six mois. Je l’ai revu pour la première fois à 12 mois.»

Sa fille aura six ans en mars, son gars quatre ans en février.

Latif dépend d’Interpol, qui dépend de la collaboration des autorités locales. «Ça ne bouge pas et on ne sait pas pourquoi. On ne sait pas si c’est à cause de la police locale qui ne collabore pas ou si elle a donné une mauvaise adresse. La GRC et le SPVM ont fait plusieurs demandes, ils talonnent, mais ça ne bouge pas.»

À court de ressources, Latif a décidé de rendre publics les mandats d’arrestations et de recherche et de lancer un appel au public. Il a monté un site Internet, www.jamaissansmesenfants.com, dans lequel il invite les internautes à partager le plus possible l’information.

Il fait aussi appel à la générosité des gens pour pouvoir se rendre là-bas retrouver ses enfants. Advenant que la police locale n’applique pas le mandat d’Interpol, il devra réclamer la garde de ses enfants là-bas. «Je devrai tout recommencer de zéro, il faudra que je porte plainte, que je fasse les démarches pour pouvoir les rapatrier.»

La chose est possible, il y a quelques précédents.

Au cours d’une des deux conversations du 11 juin, Latif a supplié Houda de revenir au Canada pour faire face à la justice et de laisser à un juge le soin de déterminer la suite des choses. Elle avait déjà consulté un avocat pour évaluer ses options. De celles-là, elle a laissé entendre qu’elle pourrait prendre le chemin du Maroc, où elle et ses enfants ont la nationalité, en plus de la nationalité canadienne.

Non, Latif n’est pas au bout de ses peines.

La griffe à Beaudoin

Ça rentre ou ça pète quand?

Il faisait plus froid la nuit dernière qu’il y a un an, jour pour jour, heure pour heure, quand la direction de l’Aluminerie de Bécancour a décrété son lock-out.

C’est dire qu’il n’y a pas eu de progrès du côté météo, mais dans les relations rompues entre l’employeur et le syndicat des métallos qui représente les 1030 employés mis en piquetage forcé, s’il fallait en plus d’ajouter à l’écart de température extérieure celui «ressenti» dans les relations de travail, on atteindrait un froid extrême.

Isabelle Légaré

Sandra, 39 ans, et la vie avec l’Alzheimer

CHRONIQUE / Une note est apposée sur le mur, juste à côté de l’interrupteur, à droite de la porte. Impossible de ne pas la voir au moment d’éteindre les lumières et de quitter la maison.

«Bain. Lecture des nouvelles. Verres de contact. Brossage de dents. Étirements. Je m’habille et je choisis mes bijoux. Je rassemble mon lunch. Je prends mes médicaments.»

Chronique

Ces enfants qu'on interne

CHRONIQUE / À 14 ans, Héloïse* a senti une grande tristesse. «C’était comme une grande mélancolie. Je ne comprenais pas pourquoi.»

Comme un tunnel gris.

Elle a gardé ça pour elle pendant un bout, en a parlé au psychoéducateur de l’école. Mais le tunnel s’est rapidement rétréci. «Je ne me sentais pas bien, ça a été assez drastique. J’ai commencé à m’automutiler avec un Xacto, je me réfugiais là-dedans. C’est comme si j’avais besoin d’une souffrance que je pouvais comprendre.»

Je sais, c’est rough. Mais c’est ça.

Elle a fini par en parler à ses parents, ils étaient inquiets, assez pour l’emmener en psychiatrie à l’hôpital. «Le pédopsychiatre m’a gardée cinq jours à cause des idées noires. J’entrais dans le système. J’étais terrorisée.» Elle a été transférée dans une unité d’hospitalisation de Québec pour les jeunes de 12 à 18 ans.

Elle y est restée deux semaines. «Je ne voulais pas rester là, j’avais tellement peur. Pour sortir, j’ai dit que ça allait bien.»

Mais ça n’allait pas.

La seule façon qu’elle a trouvée pour reprendre un peu le contrôle sur sa tête, c’est de prendre le contrôle de son corps. De l’affamer. «Je ne mangeais plus. Je perdais du poids à une vitesse alarmante. J’ai perdu 20 livres le premier mois, 40 au total. Mais extérieurement, je fonctionnais mieux. J’avais moins de tristesse, j’étais en contrôle. J’atteignais des objectifs.»

Elle est descendue à 88 livres.

Elle a dû être hospitalisée encore, «quasiment deux mois» cette fois-là. Elle allait à l’école le jour, à l’hôpital le soir. «C’était comme une double vie.» Elle a réussi sa troisième secondaire, est retournée chez elle en mai. Mais en octobre, elle en a eu assez de broyer du noir.

Elle a avalé tous les comprimés qu’elle accumulait depuis quatre mois. «Je voyais ça comme un filet de sécurité», comme une porte de sortie.

Ça a été la porte d’entrée de l’hôpital, encore. Pendant un an. Sans sortir. «J’avais des hallucinations visuelles et auditives, c’était rough. Je n’étais pas la même personne. Je me foutais de tout, je prenais du poids, je ne cachais plus mes idées suicidaires. Cette hospitalisation a été intense au niveau des traitements…»

Elle en fait encore des cauchemars.

Elle cherchait toujours des façons de se faire du mal, comme si c’était la seule chose qui l’intéressait. «Je cachais des objets dans mes bas, dans mes pantoufles. Je faisais des plans, ma vie était focusée là-dessus.»

Le «traitement» était draconien. «On me maintenait à plat ventre, on m’ouvrait les mains, on me mettait en salle d’isolement. Quand je me frappais la tête, on me mettait les contentions et ça accentuait ma colère. Et qu’est-ce que je faisais pour contrôler ma colère? Je me frappais encore plus la tête.»

Une spirale infernale.

«Il s’ensuivait des heures de contention, attachée au sol… S’ils soupçonnaient que je dissimulais un objet, je devais mettre la jaquette anti-suicide et après, il y avait la contention. C’était tellement souffrant. Je me suis habituée à ça. Ça commençait vers 22h et je revenais dans ma chambre autour de 2h du matin. Ça arrivait environ trois fois par semaine, pendant six à huit mois.»

Quand elle refusait d’avaler les calmants, on les lui injectait dans la cuisse. «C’était de l’Haldol, un médicament qui assomme.»

Un agent restait à côté d’elle. «J’essayais de sortir de ma contention, de faufiler mon bras, je criais. Une fois, quelqu’un a donné des bouchons pour oreilles à l’agent. Comment ne pas sentir que tu déranges? Il y a un concept d’humiliation là-dedans. C’est beaucoup pour une fille de 15, 16 ans.»

L’hôpital, c’était sa vie. Elle tournait en rond, avec à peu près aucun contact humain. «L’amour, je le prenais dans le toucher des infirmiers qui m’attachaient. Au moins, pendant ces moments-là, je n’étais pas toute seule.»

Il a fallu deux signalements à la DPJ pour qu’elle sorte de l’hôpital, dont un fait par sa mère. «Elle n’en pouvait plus de me voir là.»

Une journée d’octobre 2014, le 17 plus précisément, elle a pris le chemin d’un centre jeunesse. «Ils m’ont rencontrée, ils m’ont dit : “Il y a deux transporteurs qui t’attendent.” Ils m’ont donné deux sacs à poubelle pour que je mette mes choses…»

Sans la prévenir.

Elle s’est retrouvée en cure fermée pendant un mois, puis dans une unité un peu moins contrôlée. «Je n’ai pas eu de contention, ou si peu, peut-être trois fois en un an. Je me sentais plus écoutée, ce n’était plus des infirmiers qui s’occupaient de moi, mais des éducateurs spécialisés. C’était un milieu qui était plus structuré, il y avait des activités et l’importance de l’école était vraiment priorisée.»

Elle y est restée un an. «Les crises ont arrêté du jour au lendemain. Mon but, c’était de ne plus retourner à l’hôpital, de retourner à la maison.» Elle est sortie pour de bon en octobre 2015, quelques mois avant d’avoir 18 ans.

Mais elle garde encore de vives cicatrices de ces deux années où elle a été internée. «Il n’y a pas un jour que je n’y pense pas. Je me souviens de tout dans les moindres détails, je me revois… J’ai envie de prendre cette Héloïse-là dans mes bras. […] Je fais des cauchemars la nuit. J’ai des spasmes, mon corps est toujours en état d’alerte.»

Même quand c’est sa mère qui lui caresse le cou.

«On a tenu pour acquis que j’étais habituée aux contentions, à tout ça, vu que c’était la même chose chaque soir. Mais chaque fois, c’était difficile. Chaque fois, j’avais mal. Et il n’y avait jamais de retour qui était fait avec moi le lendemain. Parler aurait pu être un remède, me demander comment je me sens. Pour que je ne me sente pas juste bonne à être enfermée…»

Elle en paye encore le prix. «L’hospitalisation m’a détériorée, ça a été admis.»

Aujourd’hui, Héloïse a 20 ans, elle va mieux, elle a terminé son cours secondaire aux adultes et a commencé un bac à l’université. Encore fragile, elle a un suivi psychologique régulier. «Je suis beaucoup plus stable, j’arrive à gérer mieux mes comportements destructeurs.»

Quand elle tombe, elle se relève.

Elle sait que demain peut être meilleur. «Depuis que je suis sortie, ça m’a permis de me révéler, de comprendre que ça vaut la peine d’essayer.»

*nom fictif

La griffe à Beaudoin

Ça rentre ou ça pète quand?

Il faisait plus froid la nuit dernière qu’il y a un an, jour pour jour, heure pour heure, quand la direction de l’Aluminerie de Bécancour a décrété son lock-out.

C’est dire qu’il n’y a pas eu de progrès du côté météo, mais dans les relations rompues entre l’employeur et le syndicat des métallos qui représente les 1030 employés mis en piquetage forcé, s’il fallait en plus d’ajouter à l’écart de température extérieure celui «ressenti» dans les relations de travail, on atteindrait un froid extrême.

Isabelle Légaré

Sandra, 39 ans, et la vie avec l’Alzheimer

CHRONIQUE / Une note est apposée sur le mur, juste à côté de l’interrupteur, à droite de la porte. Impossible de ne pas la voir au moment d’éteindre les lumières et de quitter la maison.

«Bain. Lecture des nouvelles. Verres de contact. Brossage de dents. Étirements. Je m’habille et je choisis mes bijoux. Je rassemble mon lunch. Je prends mes médicaments.»

Chronique

16 papas, 25 enfants

CHRONIQUE / François Boucher et Mathieu Thériault savent déjà ce qu’ils feront la fin de semaine du 7 et 8 septembre.

Ils seront dans le bois.

Et ils ne seront pas tout seuls. Si la tendance se maintient, dans ce qui est devenu une tradition, ils seront au moins une quinzaine de papas avec leur marmaille à camper dans le parc de la Jacques-Cartier.

Sans les mamans.

Ça a commencé tout doucement en 2016, ils étaient une poignée de vieux chums et leurs enfants. «Il pleuvait, et ça ne nous a pas dérangés du tout. On s’était installé une bâche avec un arbre au milieu. On a passé un super beau moment.» Assez pour remettre ça l’année suivante et l’autre après.

Cet été, ils étaient 16 papas et 25 enfants, de 3 à 12 ans. Les pères se tiennent ensemble depuis des années et leurs enfants, depuis leur naissance. Ils se retrouvent donc en terrain connu. «On loue tous les terrains sur le site le plus éloigné, explique Mathieu. C’est très boisé, à l’écart. C’est parfait.»

Ils s’installent tout un campement. «Le vendredi, raconte François, on part ça de zéro. On a deux heures de portage, et on amène du stock! On a des barbecues au gaz et aux briquettes, des bûches, les tentes, des matelas, la bouffe, on amène même des brouettes! Les enfants nous aident, ils amènent leurs affaires.»

Et, imaginez donc, il n’y a pas de réseau.

Aucun cellulaire.

Il y a une chaudière à bonbons par contre, qui fait d’ailleurs l’objet du seul règlement de la fin de semaine, tient à préciser Mathieu. «Quand on arrive, on leur fait un discours solennel. On prend un ton sérieux et on leur dit : “Vous devez savoir que, pendant la fin de semaine… il n’y a aucune règle. À part de mettre parfois le couvercle sur la chaudière!”»

Et le respect de la nature. 

Mais les papas ne sont jamais loin. «On garde un œil…»

Les enfants s’habillent quand ils ont froid, se couchent quand ils sont fatigués. «Ma fille est venue me voir, elle voulait aller se coucher. Je suis allé avec elle et je lui ai expliqué comment garder sa chaleur, je suis resté un peu avec elle, jusqu’à ce qu’elle s’endorme. C’est un beau moment, un moment tendre.»

Chaque papa le fait.

Et après? On sort les côtes de bœuf. «On s’achète des belles pièces de viande, on se fait ça quand les enfants sont couchés, raconte François. Les papas en profitent, c’est aussi une fin de semaine entre chums! Et nos blondes en profitent aussi…»

C’est gagnant-gagnant.

Les enfants, eux, ont quelque chose de rare, un sentiment de liberté. «Ils vivent leur fin de semaine entre eux. Il n’y a à peu près pas de chicanes, c’est du pur bonheur!» résume Mathieu. Le campement est sur un terrain plat, à côté d’un petit cap, et les enfants peuvent s’y aventurer.

Ils ont même fait leur feu. «On les a laissés faire un feu tout seul cette année, sans les aider. Ça leur a pris deux heures à gosser. Au début, il y avait juste de la boucane, puis ils ont réussi, il y avait une belle flamme de trois pieds. À un moment donné, leur feu était mieux que le nôtre, mais on s’est repris…»

Quand même.

Tout le monde mange ensemble. «Le gros défi technique, c’est la bouffe. On veut garder l’esprit communautaire, ça serait moins l’fun si chacun faisait ses choses de son bord.» Les menus sont des valeurs sûres.

Ne cherchez pas les légumes.

Le samedi, comme chaque année, ils partent en randonnée. Et pas la plus facile. Cette année, ils ont emprunté le Scotora, un des plus longs sentiers du parc de la Jacques-Cartier, 16 kilomètres aller-retour, niveau difficile.

Ils sont partis les 40. 

«Chacun y va à son rythme, me dit Mathieu. Les premiers couraient en avant, les autres suivaient. Ma fille de cinq ans, je ne l’ai pas vue de la montée, je l’ai rejointe en haut. Ça s’est fait avec une étonnante facilité. Au retour, on avait même planifié certains arrêts, mais ils n’arrêtaient pas!»

Le petit de trois ans a eu droit aux épaules de papa.

Le gars de François aussi, juste vers la fin. Il a 4 ans. «Les jeunes s’encourageaient entre eux.»

Quand ils partent le dimanche, il ne reste aucune trace de leur passage, «même pas un papier de bonbon». Les papas ne font pas de compromis là-dessus. «On insiste beaucoup là-dessus, ils comprennent que c’est important.»

Les traces, elles restent entre leurs deux oreilles.

Comme celles laissées par une autre forêt, quand Mathieu et François se sont connus. «C’était en 1996, on était en secondaire III. Il n’y a pas un soir où on ne s’appelait pas, c’était assez intense. Il y avait une petite rivière pas loin de chez Mathieu, on était une gang de chums, on se rejoignait quand il faisait beau. On se faisait des feux, on n’était pas en danger. On disait : “On va-tu dans le bois?” On passait nos étés-là.»

Les chums d’hier sont devenus papas.

Et, pendant les trois jours où ils sont dans le bois avec leurs enfants, c’est un peu là qu’ils retournent.