Chronique

Sois gentil, ferme-la!

Sois gentil, ferme-la! Le spectacle venait de commencer au parc de la Francophonie, j’avais hâte de me remplir les oreilles de l’électro-lounge planant de Bonobo. Mais à côté de moi, il y avait une bande de vingtenaires qui jasaient en gueulant comme dans un bar.

Ils se racontaient leurs péripéties de la semaine et riaient à gorge déployée. Autour d’eux, tout le monde les regardait avec des gros yeux.

Mais les trois gars et les deux filles avaient du fun à jacasser et à se taper les cuisses en buvant leur Coors Light. Bonobo avait beau déployer toute son artillerie musicale sur scène — ils n’en avaient rien à foutre. Ils étaient juste là pour socialiser.
Irrité, j’ai fait signe à un des gars de baisser le ton. Il a roulé les yeux et s’est retourné vers ses amis, l’air de dire : c’est quoi le rapport.

Le rapport, c’est que la plupart des spectateurs du Festival d’été — ou dans n’importe quel show, d’ailleurs — vont là pour écouter la musique d’un artiste. Pas pour t’entendre raconter ta semaine ou des jokes de mononcle.

C’est peut-être parce que je vieillis que je deviens plus grincheux. Mais j’ai l’impression qu’il y a de plus en plus de jeunes gens qui ne savent pas se comporter dans une foule. Il me semble que c’est la moindre politesse de cesser de bavarder quand les premières notes résonnent, non?

Évidemment, on n’est pas dans un concert de classique. Tu peux gueuler tant que tu veux pour encenser un artiste, demander un rappel ou lui lancer un «ON T’AIIIIME» (insérez le nom de votre musicien préféré) à lui fendre le cœur.

Évidemment que le plaisir d’un spectacle n’est pas qu’auditif. Il est aussi dans le sentiment de communion avec l’audience et ceux qui s’agitent sur scène. Mais si t’as envie de jaser d’autre chose avec tes amigos, s’il vous plaît, fais ça ailleurs — ça gâche la communion.

Oh, et si tu reçois un appel sur ton cell, pas obligé de le prendre non plus… C’est le bon moment de texter.

Cette semaine, mon ancien collègue et animateur à la radio de Radio-Canada, Guillaume Dumas, a mis sur Facebook un article de Stephen Thomson, de la radio publique américaine NPR. Le journaliste et critique de musique répondait à un lecteur qui lui demandait : «Puis-je demander à des personnes qui parlent fort à un concert en plein air de se la fermer?»

Thomson expliquait que c’était pire de bavasser à haute voix lors d’un spectacle à l’intérieur. Les conversations dans une salle sont un peu comme de la «fumée secondaire», illustrait-il. «Mais à l’extérieur, le calcul est plus compliqué, considérant notamment l’espace dont vous disposez».

Le critique musical suggère des moyens pacifiques de faire part de votre mécontentement : dévisager, faire un «chut!» ou y aller avec des affirmations qui commencent par «je», comme : «J’ai de la misère à entendre le spectacle»...

«Prononcer quelques mots doux à la poursuite de la quiétude n’est pas un vice», écrit Thomson.

Et si on n’est pas trop coincé, on peut juste changer de place. Heureusement, le parc de la Francophonie respirait un peu pour Bonobo, et c’est ce qu’on a fait. 

Au milieu du spectacle, j’ai regardé en arrière et j’ai vu le club social qui jacassait encore. Un des gars m’a vu. 

Cette fois, c’est moi qui ai roulé les yeux.

Chronique

Le doigt de Justin Trudeau

CHRONIQUE / Justin Trudeau s’est acquis une respectable autorité morale. Au nom de valeurs cardinales — diversité, égalité, justice, paix… — il pointe les fautifs du doigt du juste. Il porte la voix des minorités et des opprimés de par le monde. Il jure, larme à l’œil, qu’il construira une harmonie durable entre la société blanche et les Premiers peuples. Il jure, l’arme à l’épaule, qu’il contribuera à la paix et à la sécurité en Lettonie et en Irak. Il porte les espoirs de chacune des lettres et chiffre du LGBTQ2. Il affronte le rustre président philippin qui confond justice et assassinat sommaire. Il accueille, entre novembre 2015 et janvier 2017, plus de 40 000 réfugiés de l’horreur syrienne. Il tient tête à Donald Trump au G7 puis au Sommet de l’OTAN et refuse de multiplier des dépenses militaires dont les Canadiens et les Québécois ne veulent pas…

Il y promet d’ailleurs de «protéger les “principes démocratiques” des pays occidentaux». Ouais. Bon. On y reviendra.

Il affirme aussi que «lorsque les femmes prennent la parole, nous avons le devoir de les écouter et de les croire». Ouais. Bon. On y reviendra.

On doit y revenir parce que l’autorité morale de Justin Trudeau est percée, craquée, ternie.

Il lui en reste. Beaucoup. Au Canada, on peut croire que Justin Trudeau incarne encore des valeurs passablement consensuelles. Si dans la genèse même du multiculturalisme canadien on ne trouvait pas une manœuvre pour noyer enfin la minorité française parmi toutes les minorités de la mosaïque canadienne, on pourrait y voir des valeurs d’accueil. Si le multiculturalisme n’était pas devenu un accessoire électoral qui épargne aux immigrants l’effort de l’intégration en échange d’un attachement durable au PLC, on pourrait y déceler une volonté humanitaire. Mais voilà : le multiculturalisme canadien ne parvient tant bien que mal à intégrer les immigrants que parce que la langue commune de l’Amérique est l’anglais. C’est cette faiblesse relative du français qui permet à la dynastie Trudeau de pointer un doigt accusateur sur le Québec qui se veut français et doit recourir à la contrainte. Raisonnable, mais contrainte.

En outre, sur la foi ajoutée aux dénonciations de victimes de comportements à caractère sexuel et malvenus, le portrait s’assombrit. On ne sait pas et ne saura jamais ce qui s’est passé un soir de l’an 2000 à Creston BC, dans une activité de la Fondation Avalanche. On ne saura jamais parce qu’aucun des protagonistes ne souhaite préciser ce que monsieur Trudeau a fait ou pas. On ne saura jamais si le «pelotage» — le mot est de La Presse canadienne — est affaire d’initiative insistante ou de perception de Rose Knight, alors journaliste au Creston Valley Advance.

Ce qu’on sait est qu’il dit s’être excusé d’un geste qui ne serait répréhensible que dans la perception de celle qui s’en affirme victime, anonyme jusqu’à tout récemment. Et qu’elle soutient que le geste fut réel, déplacé, et objet explicite des excuses. Et que le geste n’aurait pas été posé si le futur premier ministre avait su que madame Knight était journaliste. C’est bien assez pour douter, mais pas assez pour accuser.

Sauf aussi que Justin Trudeau a en effet lui-même dit à La Presse, le 28 janvier 2018, que «le harcèlement sexuel est un problème systémique. Il est inacceptable. Lorsque les femmes prennent la parole, nous avons la responsabilité de les écouter et de les croire.»… «et de les croire». Faut-il alors croire Rose Knight? Qu’en pensent les deux députés expulsés de son caucus pour des motifs comparables?

Justin Trudeau s’est aussi dressé en défenseur des principes démocratiques des pays occidentaux lors du sommet de l’OTAN. Est-ce que les principes démocratiques des pays occidentaux permettent ou cautionnent l’emprisonnement et l’exil d’élus catalans par les autorités espagnoles? Est-ce que le président de Catalogne, Carles Puigdemont, est un chef d’État moins légitime que Justin Trudeau? Est-ce que le droit à l’autodétermination du peuple catalan est moins valable que celui du Québec ou de l’Écosse qui ont, eux, tenu des référendums sur leur indépendance politique? On retiendra que les élus de l’Association des parlementaires de la Francophonie, réunis cette semaine à Québec, n’ont pas fait mieux en refusant de dénoncer le gouvernement de Madrid et que le délégué du Québec, docile, s’est abstenu lors du vote.

Malgré un sourire aveuglant et une dégaine qui ferait bonne figure dans la série Suits, Justin Trudeau a beaucoup perdu de sa superbe humanitaire et morale. Pour pointer du doigt le Québec, le président des États-Unis, celui de Russie ou des Philippines, il faut être irréprochable. Pour se poser en héros des diversités, des minorités vulnérables et des femmes qui — ­enfin! — dénoncent les agresseurs, il ne faut pas prétendre que «les gens comprennent que chaque situation est différente et que nous devons réfléchir et prendre au sérieux chaque situation au cas par cas», donc qu’il ne saurait être coupable de quelque geste répréhensible. Pour pointer du doigt la Russie en Crimée, il doit faire étalage d’un courage conséquent à l’encontre de l’Espagne en Catalogne.

À court de hauteur dans ses prétentions, le doigt accusateur pointé vers tout ce qui n’est pas conforme davantage à ses paroles qu’à ses gestes, son autorité morale fait figure de simple arrogance. À l’endroit d’un journaliste dont la question lui avait déplu, c’est aussi de l’arrogance que son père, Pierre Trudeau, a exprimée avec son doigt. Celui du milieu, pointé vers le haut. Le fils n’en a pas l’envergure.

Le gagnant…

Justin Trudeau qui se sort encore et encore, à grands coups de sourires et de larmes, de ses incohérences. Par un doigt… Il lui reste encore un capital important pour redorer l’image du Canada et la sienne.

…et le perdant

Ç’aurait pu être Rose Knight, écharde au doigt d’un premier ministre au-dessus de ses propres principes. À défaut d’une dénonciation claire de sa part, ce sera le président du gouvernement de Catalogne, Carles Puigdemont. Pendant que Justin Trudeau faisait la morale au Monde à Bruxelles, dans le pays voisin, il attendait le verdict du tribunal allemand allant, ou non, l’extrader vers l’Espagne où la prison le guette.

La griffe à Beaudoin

Bettez: une suite risquée

CHRONIQUE / Avec l’ampleur des moyens déployés par la Sûreté du Québec pour tenter de coincer Jonathan Bettez qui ont été rendus publics cette semaine, si l’on demandait au tribunal populaire de rendre son verdict, ses délibérations ne seraient pas longues.

Aux yeux d’une majorité, l’homme serait déclaré coupable du meurtre de la petite Cédrika Provencher sans autre forme de discussions et, avec un minimum d’efforts, on pourrait entendre les coups de marteau sur l’échafaud qu’on serait en train d’ériger sur la place publique pour exécuter la sentence qu’on lui aurait réservée.

Éditorial

Mais il y a la manière...

ÉDITORIAL / Sur le fond, le président américain Donald Trump a raison : les pays de l’Alliance atlantique (OTAN) doivent dépenser davantage pour leur propre défense. Mais la manière qu’il y met est à ce point grossière et contreproductive qu’on ne peut s’empêcher d’y lire une profonde incompréhension des enjeux internationaux — dans le meilleur des cas.

Cette semaine, avant même d’arriver au sommet de l’OTAN qui a lieu à Bruxelles, M. Trump a (encore) trouvé le moyen d’insulter les alliés historiques des États-Unis. «Plusieurs pays de l’OTAN, qui s’attendent à ce que nous les défendions, non seulement ne respectent pas leur engagement [d’allouer 2 % de leur PIB aux dépenses militaires] mais sont aussi coupables de plusieurs années de paiements non-remis», a-t-il tweeté mardi. À peine débarqué au sommet, hier, il a accusé (sans fondement) l’Allemagne d’être «totalement sous contrôle» de la Russie.

Tout ce que dit M. Trump fait vivement réagir et cette dernière scène n’a pas fait exception à la règle, mais le fait est qu’il n’est pas le premier à évoquer ce 2 % — même s’il semble confondre les dépenses militaires nationales et le budget de l’Alliance. En 2014, lors d’un sommet de l’OTAN, son prédécesseur Barack Obama et le premier ministre britannique du temps David Cameron avaient demandé aux autres pays membres de faire leur «juste part». «Je vais être franc, des fois l’Europe a été complaisante en matière de défense», avait répété M. Obama au début de 2016.

D’autres que M. Trump — et des gens sérieux — ont fait le même constat dans le passé, et il faut admettre qu’il n’est pas sans mérite : rassurés par la présence américaine, certains pays ont réduit abusivement leurs dépenses militaires. Il n’y a pas de mal à vouloir que ça se corrige.

Mais en diplomatie, la manière de dire les choses est souvent aussi importante que le fond. Depuis quand insulte-t-on des alliés fidèles pour passer ses messages? La méthode plus douce, plus respectueuse avait pourtant commencé à porter fruit : après l’appel de MM. Obama et Cameron, les pays de l’OTAN avaient augmenté leurs dépenses militaires totales pour la première fois en 20 ans, en 2015 et en 2016. Tous ne l’ont pas fait également et plusieurs (dont le Canada) sont encore loin de la cible des 2%, mais ils se sont engagés à y arriver d’ici 2024.

En outre, l’idée que le pauvre Oncle Sam se fait exploiter contre son gré passe à côté d’un point fondamental : si les États-Unis ont tant de bases militaires en Europe (et partout dans le monde, en fait), c’est qu’ils ont calculé que c’était dans leur intérêt. Avoir une base dans une région donnée facilite d’éventuelles interventions militaires, ce qui amène une stabilité dans ladite région et y augmente l’influence politique américaine.

Il est possible, comme le supputait cette semaine l’ancien ambassadeur américain en Israël Dan Shapiro, que les insultes de M. Trump cachent quelque chose de plus délibéré qu’une simple incompréhension de la politique internationale. Peut-être ce numéro vise-t-il à faire éclater l’OTAN, de la même manière que M. Trump a saboté le dernier sommet du G7. Compte tenu de son isolationnisme notoire, ce serait logique.

Si c’est bien le cas, les prochaines années risquent d’être fort chaotiques. On parle ici d’une administration qui, dans la crise des migrants, a séparé de jeunes enfants de leurs parents sans même prévoir de mécanisme pour les rassembler. Alors on ne peut pas présumer qu’avant d’annoncer un retrait de l’OTAN, M. Trump en envisagera sérieusement les conséquences.

Chronique

Il en va de la presse comme de l’eau

CHRONIQUE / On a appris ça cette semaine, le gouvernement québécois demande des redevances dérisoires à des multinationales qui s’enrichissent avec notre eau.

Même pas une cenne le litre.

Ainsi, en 2017, pour plus de 2 milliards de litres, le Québec a reçu moins de 146 000$.

Et le gouvernement n’a pas l’air d’avoir l’intention d’en demander davantage, même si la ministre de l’Environnement, Isabelle Melançon, a affirmé à Radio-Canada par courriel que «l’eau est une richesse collective inestimable et il est de notre devoir de tout mettre en œuvre pour assurer sa protection et son utilisation durable».

Il y a loin de la coupe aux lèvres.

On croirait entendre la ministre du Patrimoine canadien, Mélanie Joly, quand elle parle de la presse, quand elle répète à quel point c’est important, mais qu’elle ne s’émeut pas outre mesure que les géants du Web, les Facebook et Google de ce monde, s’enrichissent impunément à partir de contenu produit à grands frais par les médias.

Parce que oui, produire une information de qualité, ça coûte de l’argent.

Et pendant que les médias traditionnels se fendent en quatre pour continuer à produire de l’information, les fausses nouvelles viennent brouiller les cartes. On avait besoin de ça comme d’un mal de dents. Non seulement faut-il trouver des nouvelles, il faut débusquer en plus celles qui n’en sont pas.

La ministre Joly est au courant du problème et, évidemment, comme s’il s’agissait d’une hydre à sept têtes, elle ne fera rien. 

La Presse canadienne, qui n’a d’ailleurs pas été épargnée par la crise, a révélé en février que son ministère a déjà baissé les bras. «Selon les documents obtenus par La Presse canadienne, grâce à une demande d’accès à l’information, le gouvernement fédéral reconnaît que les fausses nouvelles pourraient menacer les institutions démocratiques du Canada, dans un contexte où les médias traditionnels font face à des restrictions budgétaires et des défis financiers. Les notes ajoutent cependant que le gouvernement ne croit pas pouvoir faire en sorte de les stopper.»

On laisse ça à Facebook, encore.

Voyez l’ironie, Facebook mandate des journalistes pour identifier des fausses nouvelles en affamant les salles de rédaction.

Jusqu’ici, les quelques miettes distribuées à la presse par le gouvernement de Justin Trudeau ne visent que les médias locaux et encore, des montants tellement modestes qu’ils ne feront pas une réelle différence.

Un diachylon sur une hémorragie.

Pourtant, on n’hésite pas à subventionner les magazines, ceux de Québecor ont reçu 12,6 millions $ l’an dernier, à offrir des crédits d’impôt à ceux qui produisent des émissions télé, à soutenir les éditeurs, les producteurs de films. Ottawa vient d’annoncer 125 millions $ pour l’exportation de la créativité.

Quand les médias demandent de l’aide, on réplique qu’on ne veut pas soutenir une entreprise qui n’est pas viable, au lieu de dénoncer le détournement de fonds des géants du Web. Il est bon de rappeler que la chef de cabinet de Mélanie Joly, Leslie Church, était directrice des affaires publiques de Google jusqu’en 2015.

Ce sont aux vampires à payer pour le contenu avec lequel ils s’enrichissent.

Point.

Non seulement Ottawa donne des millions en publicité à Facebook, Google et Twitter, les crédits d’impôt octroyés aux compagnies qui font de même privent le trésor de 1,3 milliard $. Des déductions qui découlent de l’interprétation large d’un article de la loi sur le revenu.

Sans compter les millions que génère l’utilisation du contenu des journaux, des revenus estimés à 23 millions $ pour Facebook au Québec seulement, par Jean-Hugues Roy, professeur à l’UQAM, à partir des chiffres fournis par l’entreprise de Mark Zuckerberg. Les médias ne devraient-ils pas avoir leur part du gâteau?

Oui.

C’est ce que les médias demandent. Pas la charité, mais un partage équitable des revenus qu’ils génèrent. 

Il en va de la presse comme de l’eau. En s’obstinant à ne pas la reconnaître à sa juste valeur, à permettre à qui le veut bien de se l’approprier, de l’exploiter, les sources finiront par se tarir.

Chronique

Le cœur grand comme ça

CHRONIQUE / Quand Karine Miville et Chantal Lambert sont allées chercher Élisabeth* à l’hôpital, elle avait six mois, elle y était depuis qu’elle était née.

Quand elles la prenaient, la petite pleurait.

«C’était un petit animal sauvage. Elle n’avait pas été habituée aux contacts humains à l’hôpital. Elle était farouche, elle n’aimait pas ça. Il a fallu l’habituer tranquillement à se faire prendre. Il a fallu lui apprendre l’amour.»

Il faut beaucoup d’amour pour enseigner l’amour.

Aujourd’hui, elle a deux ans. «Elle veut toujours nous coller et elle sourit tout le temps! C’est notre petit rayon de soleil.» Chantal et Karine ne savent pas combien de temps elles pourront l’étreindre, Élisabeth est atteinte de neurodystrophie, une maladie dégénérative qui finira par leur enlever.

Chantal et Karine vivent un jour à la fois.

Karine et Chantal sont en train de l’adopter, comme elles ont adopté leurs trois garçons, James, Christopher et Dominique, tous atteints de paralysie cérébrale. James vient de Montréal, il est aveugle, Dominique a les poumons si fragiles que les médecins ont dit qu’il ne passerait pas le premier hiver à la maison. Il est branché à une bonbonne d’oxygène 24 heures sur 24. «Lui aussi était à l’hôpital depuis un an et demi, depuis qu’il était né, ils n’arrivaient pas à lui trouver une place ailleurs. On a décidé de l’adopter quand même. On s’est dit qu’il passerait le temps qu’il lui reste dans une vraie famille.»

Il a six ans.

Et il y a leur plus grand, Christopher, huit ans. «Christopher, c’est le seul avec qui on peut communiquer. Il se fait comprendre, il a appris quelques signes à l’école et il peut exprimer ses besoins.»

Les quatre sont aux couches. 

Et gavés.

Juste préparer les médicaments, ça prend une heure par jour.

Je suis allée les voir dans leur maison de Saint-Marc-des-Carrières la semaine passée, c’est Chantal qui m’avait écrit pour m’inviter à venir rencontrer sa bande de joyeux lurons, parce qu’ils sont tous joyeux, même s’ils auraient toutes les raisons du monde de ne pas l’être. Ils pourraient faire pitié, on ne s’en formaliserait pas.

Mais non, pas une seconde. Même pas un millième de seconde. «C’est tous des colleux, nos enfants.»

Elles les aiment, pour de vrai.

Karine et Chantal ont commencé ça il y a une dizaine d’années, elles ont d’abord été une famille d’accueil pour Laura, atteinte de paralysie cérébrale, ses parents étaient totalement épuisés. «Quand j’ai vu l’annonce du CRDI où on cherchait un endroit pour leur offrir du répit, j’en ai parlé à Karine. On s’est dit que ça serait un beau projet de couple, on cherchait justement quelque chose.»

Vite comme ça, Karine n’avait pas le profil de l’emploi, elle travaillait en informatique, devant un écran et des pitons. Elle a tout laissé pour suivre une formation de préposée aux bénéficiaires, une formation de 1500 heures, pour se consacrer entièrement à la petite Laura.

Laura est décédée il y a cinq ans d’une infection pulmonaire. 

Puis il y a eu Antoine, il avait sept ans quand il est arrivé. «Il est rendu à 17-18 ans, il est atteint du syndrome Cornelia de Lange, qui fait qu’il mesure à peu près trois pieds. Il vient une fin de semaine sur deux ici, pour donner du répit à ses parents». 

Chantal le prend à Québec le vendredi en finissant de travailler, elle le ramène le lundi.

Elle travaille à temps plein.

Vu l’épaisseur du dossier médical de chaque enfant, et la quantité de soins qu’ils nécessitent, Chantal et Karine ont de l’aide de 7h à 19h30 la semaine, deux Laurie, Laurie jour et Laurie soir, qui leur donnent un coup de main dans tout ce qu’il y a à faire pour s’occuper de la marmaille.

Pendant que nous jasions autour de la table, le livreur de la pharmacie est entré sans cogner, il connaît les airs, pareil pour le monsieur venu porter les quatre grosses boîtes de couches pour Christopher.

Christopher avait deux ans quand il est arrivé.

Quand on s’est rencontrés, la famille revenait d’une semaine de vacances dans un chalet à Nicolet. «Ce n’était pas un chalet adapté, on s’est débrouillées. On en a choisi un où on avait accès à une piscine intérieure, au cas où il n’aurait pas fait beau. Il n’y a pas grand-chose qu’on ne leur fait pas faire...»

Elles ont même racheté un autobus adapté de la société des transports de Montréal pour se promener en famille.

Quand ils ne sont pas sur la trotte, ils profitent de leur belle maison, de l’air climatisé quand il fait trop chaud, et de la piscine aussi, qu’ils ont obtenue grâce à la Fondation rêve d’enfants. Le patio, c’est la Fondation Maurice Tanguay. «On joue dehors, on leur lit des histoires. On s’entoure de choses pour les stimuler.»

Il y a les nombreux rendez-vous aussi, à l’hôpital et un peu partout, Karine a un agenda bien rempli, tellement que Chantal ou Laurie jour doit parfois venir en renfort quand il y en a deux en même temps. Il y a les séjours à l’hôpital, pour Dominique surtout, plus fragile que les autres.»

Surtout l’hiver. 

Il y a aussi la bureaucratie, de plus en plus lourde. «C’est plus compliqué, et plus long. Il y a tellement de coupures, les délais d’attente s’allongent. Tout est plus ardu. Quand on a demandé le fauteuil adapté pour Élisabeth, ça a pris six mois pour l’avoir, il était trop petit quand on l’a eu. Il a fallu en demander un autre...»

C’est un exemple parmi d’autres.

Elles m’ont parlé d’un jeune garçon qui a une jambe amputée et qui arrive, avec ses «béquilles canadiennes» à jouer au soccer. «Il les a cassées en jouant, on a refusé de lui en donner d’autres, en disant que c’était un usage excessif.»

Quand elles ont voulu avoir une marchette pour Christopher, on exigeait qu’il puisse avancer de sept mètres avec. «On leur a dit qu’il fallait une marchette pour qu’il apprenne à marcher, c’était impossible. On a réussi à s’en faire prêter une et, quand il a pu faire sept mètres, il a eu la sienne.

Christopher adore sa marchette. «Quand on va au parc, il est à la hauteur des autres enfants. Il peut interagir avec eux.»

C’est toute la différence du monde.

Actualités

L’infirmière aux biceps d’acier

L’infirmière n’a pas besoin de bras supplémentaires pour soulever et déplacer un patient cloué au lit. On fait plutôt appel aux siens pour prêter main-forte.

«On aime ça quand t’es là. C’est pratique!», lui disent parfois des collègues. Elle s’appelle Josée De Lachevrotière et la largeur de ses épaules ne laisse planer aucun doute. «Je m’entraîne pour devenir la femme la plus forte au Canada.» Elle est sur la bonne voie.

Chronique

Mes clins d’oeil de la semaine

Ma plaque personnalisée

Ainsi donc, les Québécois pourront obtenir des plaques d’immatriculation personnalisées à compter du 27 juillet. Pour la modique somme de... 250 $ et des frais annuels de 34,50 $. Et puisque nous sommes dans le monde de plaques en métal et non pas numériques, les inscriptions autorisées devront compter entre deux et sept caractères.

Pas de problème pour moi, mon nom compte sept caractères… Et même si on vous a baptisé Onésime, ça va également. Mais dommage pour les Jean-François, Marie-Dominique, Anne-Louise, Charles-Édouard et compagnie, il faudra vous trouver un diminutif. Même problème pour Pierre Karl Péladeau, mais dans son cas, PKP fait l’affaire depuis longtemps.

Question : désirez-vous véritablement avoir votre prénom sur la plaque d’immatriculation de votre automobile, de votre motoneige ou de votre moto? Pas moi. Je n’écrirais surtout pas «retraité» sur la mienne parce que ça fait huit caractères, et surtout que ça fait déjà trop mal au cœur d’avoir atteint cet âge.

Encore la peinture…

Là je m’excuse, parce que c’est la quatrième fois en autant de semaines que j’en parle. Mais les courriels continuent d’entrer. La Ville de Québec, notre capitale nationale, se traîne encore les pieds dans la peinture des passages protégés pour les piétons.

Voici quelques témoignages :

«Décidément cette année la Ville a fait plusieurs oublis. Nous attendons toujours la peinture à l’intersection de la rue Fraser et Salaberry ainsi qu’à l’intersection des rues Maisonneuve et Salaberry. Un coin particulièrement dangereux surtout aux heures de pointe».

«Je viens de vous lire sur les passages piétonniers, et à Cap-Rouge face au stationnement municipal, on ne voit plus rien aussi!»

«Bonjour Monsieur Lavoie, un peu de potinage, pour pousser un peu plus l’absurde de l’administration Labeaume, pas capable de peindre les lignes mais qui envisage sérieusement de déneiger des pistes cyclables en hiver. Racontez ça à un cheval de bois et il va se mettre à ruer.»

Même si la Ville tarde avec sa peinture, un lecteur optimiste propose une nouvelle signalisation pour les passages à piétons. Je ne sais pas où il a pris ça, mais c’est plutôt convaincant. Mais si la capitale nationale du roi Régis a de la difficulté avec la signalisation actuelle, c’est rêver en couleur que d’espérer un tel effort d’originalité. Je vous transmets quand même la suggestion.

Chronique

Lac-Mégantic: l’angoisse persistante

CHRONIQUE / Depuis 2013, chaque année, à l’approche du 6 juillet, la petite angoisse revient. Persistante. Rien de terrible. Eux, à Mégantic comme on dit, ils ont vécu et sont condamnés à porter bien pire. Pour toute la vie. Juste ma petite angoisse à moi dans la foulée du drame de Lac-Mégantic. Chaque année, je sais que je devrai me souvenir, tenter d’expliquer, commenter, dénoncer ou apaiser, reliquat du rôle de ministre de l’Environnement du gouvernement de Pauline Marois. Gérer mes propres incertitudes, le petit serrement aux tripes.

Cinq ans après le drame de Lac-Mégantic, je suis toujours incapable de simplement me construire et croire en une explication, un sommaire rationnel, un récit qui, dur peut-être, colmatera tant bien que mal la brèche d’une réflexion qui ne semble jamais achevée.

Ce sont des images qui se bousculent d’abord.

Les regards vides dans les salles et les couloirs de la polyvalente de la petite ville, vides de détresse, vides d’une vie soutirée, vides de ne pouvoir se tourner vers un voisin qui n’est pas moins affligé.

Les milliers de litres d’eau sale qui, après le pétrole en flammes, se déversent dans le lac et la rivière Chaudière, un peu retenus, espère-t-on, par des estacades d’un jaune de parc d’amusement puis pompée, espère-t-on, pour éviter le pire en aval.

Le panache de fumée sombre et menaçante qui forcera l’évacuation de quartiers complets, ajoutant à la colère des gens. On nous interdira d’y aller sans tout un attirail jusqu’à ce qu’à bout de patience, je transgresse les limites pour aller voir, percevoir, comprendre ce qu’on y trouvera.

Les terrasses abandonnées, bières, verres, parfois sacoche ou veste oubliées dans la fuite d’un incendie d’une envergure inimaginable et des cris de gens avalés par le feu du pétrole.

Les décombres calcinés, les objets du quotidien noircis, fondus, brûlés, au fond des trous qui témoignent qu’ici, il y a quelques jours encore, vivait une famille.

Les reflets aux couleurs d’un arc-en-ciel sombre à la surface des eaux, une si mince couche d’huile alors que du pétrole — combien de pétrole? — est charrié, roulé et déposé au fond du lac et de la rivière. On ne saura jamais combien. Minimiser n’est pas plus responsable qu’alarmer. On sait toutefois que la rivière a repris son rôle auprès des riverains, du barrage de Lac-Mégantic jusqu’au Saint-Laurent. L’espace de quelques jours, on craignait même qu’une nappe de pétrole ne vienne ruiner la saison touristique de Québec. Bien sûr, rien de tel ne s’est produit…

Je me souviens avoir eu maille à partir avec quelques militants écologistes. Des gens que je respecte, mais qui, alors que beaucoup collaboraient discrètement pour le bien commun, ajoutaient, pour ainsi dire, de l’huile sur le feu de la détresse avec, me semblait-il, trop peu d’égards pour la connaissance et la science. Nous avons fait notre paix depuis.

Puis vinrent les jours, semaines, mois et années des bilans. Des retours dans le temps à la recherche d’informations qui nous faisaient cruellement défaut dans le feu de l’action. Ho! Je crois que toute l’équipe du gouvernement Marois et les fonctionnaires et experts du ministère de l’Environnement ont fait un travail absolument exemplaire et courageux. Mais avec ce qu’on avait. Avec ce qu’on savait.

Je me souviens d’une ordonnance — un acte exécutoire rendant les entreprises financièrement responsables des dommages matériels et environnementaux — que j’ai émise le 13 août 2013. J’en avais déjà émis plusieurs. Les médias disaient qu’on ne verrait jamais un sou de cet argent. Je crois que ce qui a été perçu depuis ne l’aurait peut-être pas été sans ces ordonnances. Celle du 13 août est particulière. Elle vise le Canadien Pacifique. Un géant ferroviaire avide de profits qui réfute toujours toute responsabilité dans l’affaire.

À l’époque, j’ai agi pour des raisons environnementales, morales et aussi politiques. Beaucoup par intuition aussi. Aujourd’hui, je prends connaissance d’un livre important écrit par Anne-Marie Saint-Cerny, une de ces militants qui m’ont donné du fil à retordre justement. Un livre appelé tout simplement Mégantic. On sera d’accord ou pas avec la colère, mais il a cette vertu salutaire de lever le voile sur la genèse du drame. À bien des égards, il pourrait avoir été en gestation des années, en gestation dans l’insouciance, l’avidité, l’hypocrisie d’actionnaires et de gestionnaires. L’affaire n’est pas finie. Les tribunaux trancheront.

Et qu’a-t-on fait depuis? On a détourné l’attention avec le procès de gens ayant agi conformément à la culture de négligence dangereuse d’une entreprise digne de toutes les injures et son patron digne de tous les mépris : la détestable MMA. Négligence des vérifications de sécurité, négligence de l’entretien des rails, alourdissement des convois, rallongement des convois, multiplication des convois, réduction du personnel… Une bombe à retardement qu’on a ignorée tant que des vies humaines n’ont pas été emportées.

On a aussi promis, enfin, une voie de contournement pour la communauté de Lac-Mégantic. Un apaisement. Un sommeil plus serein.

Mais à part ça? Davantage de trains transportent davantage de pétrole sur les rails et à travers les centres-ville du Québec, n’en informant les autorités locales qu’après leur passage.

Rien pour se débarrasser d’une petite angoisse persistante… Pour m’offrir ce recul libérateur, concilier colère et désir de compréhension à partager, peut-être que ce dont j’aurai besoin, c’est de retourner marcher sur le bout du quai de Lac-Mégantic d’où l’hélicoptère de la SQ me prenait pour mesurer l’ampleur du drame. Retourner voir le lac. Parler seul comme si je revisitais la trame avec ces si grandes dames qu’ont été Colette Roy Laroche et Pauline Marois. Aller battre un peu la semelle dans ce nouveau centre-ville qui n’a pas une âme, mais bien 47.

Les perdants…

47 familles auxquelles on a arraché ces âmes.

…les gagnants

Des actionnaires qui n’en ont pas.

Chronique

Pas de changements climatiques en Ontario…

CHRONIQUE / Prévisible, mais tellement décevant : l’Ontario se retire du marché du carbone. Il fallait un Ford, de la famille automobile du même nom, pour nous infliger une telle décision. Je comprends que le nouveau premier ministre ontarien en ait fait une promesse électorale, mais on aurait pu espérer qu’il y réfléchisse un peu, qu’il analyse soigneusement la question avant d’aller de l’avant. Mais non.

Nous avons vécu la même déception lorsque Donald Trump a retiré son pays de l’accord de Paris sur les changements climatiques. Mais au moins, les États américains ne le suivent pas tous dans sa décision. C’est différent dans le cas de l’Ontario : toute la province devra suivre la politique du gouvernement de la province.

«Nous sommes la première génération à constater les changements climatiques, et nous sommes la dernière génération qui peut faire quelque chose à ce sujet», avait déclaré Barack Obama à la Conférence de Paris. Tous les espoirs semblaient alors permis. Les leaders de la planète semblaient convaincus qu’il fallait agir, et qu’il en coûterait beaucoup moins cher d’intervenir immédiatement au lieu de ne rien faire et d’attendre les dégâts. L’autre grande conclusion de cette conférence était que le virage vers les énergies vertes entraînerait la création de nouveaux secteurs industriels très payants pour les pays qui accepteraient de le prendre.

Doug Ford n’était pas à Paris. Je parie qu’il n’a même pas suivi les travaux de cette conférence. Mais peu importe, sa décision nous renvoie au discours classique des gens qui n’ont que l’économie en priorité : pour eux, une taxe sur le carbone augmente les coûts de production de nos industries, donc leur capacité concurrentielle à l’international. Elle cause aussi une hausse du prix de l’essence à la pompe, ce qui est vrai. Mais qui a dit que la lutte aux gaz à effet de serre se ferait sans difficultés et sans investissements de la part des gouvernements, des entreprises et des individus? Personne! Il était clair, à Paris, que la réduction des GES demanderait des efforts considérables à tous les niveaux. Alors vous comprenez que si un pays riche comme le Canada se dit incapable d’assumer sa part de cet effort international, personne ne le fera.

Le plus surprenant, c’est que le gouvernement ontarien devra dépenser une fortune pour sortir du marché du carbone. Les entreprises ontariennes ont déjà investi 2,9 milliards $ pour acquérir les droits d’émission sur ce marché auquel l’Ontario s’était joint, aux côtés du Québec et de la Californie. Or il leur est maintenant interdit de revendre ces droits ou crédits puisque leur province s’en retire. Elles pourraient donc réclamer une forme de compensation auprès de leur gouvernement. Une belle bataille juridique en perspective.

D’autre part, Doug Ford devra s’engager dans une longue querelle avec le gouvernement Trudeau qui imposera sa taxe sur le carbone à compter du 1er janvier, aux provinces qui n’en auront pas. Doug Ford entend contester cette taxe jusqu’à la Cour suprême. À moins que les tribunaux n’ordonnent au fédéral de surseoir à l’application de cette nouvelle taxe, ce qui n’est pas acquis, le gouvernement Ford verra celui d’Ottawa empocher et redistribuer à sa guise des revenus qui auraient normalement dû être encaissés par la province.

Si les politiciens sont incapables de mener la lutte contre les changements climatiques, il faudra s’en remettre aux nouvelles technologies pour réduire les émissions. Il se fait de belles choses de ce côté, mais ce sera trop tard. Si ce ne l’est pas déjà…