Paul-Robert Raymond
Des travailleurs démontent le kiosque du constructeur Lexus, peu de temps après l’annonce de l’annulation du Salon de Genève, le 28 février dernier. Cet événement représente le début de la dégringolade.
Des travailleurs démontent le kiosque du constructeur Lexus, peu de temps après l’annonce de l’annulation du Salon de Genève, le 28 février dernier. Cet événement représente le début de la dégringolade.

Journalistes automobiles en temps de pandémie

CHRONIQUE / Habitués à voyager continuellement, les journalistes assignés à l’automobile se retrouvent confinés et en plus sans emploi pour la très grande majorité durant une période indéterminée. Comme une grande partie de la population.

L’hécatombe a vraiment débuté avec l’annulation du Salon de Genève qui devait commencer durant la première semaine de mars.

Éric Lefrançois, chroniqueur automobile à La Presse, a vu le tout commencer même avant le Salon de Genève. «J’ai eu quatre ou cinq lancements de modèles prévus en Europe qui ont été annulés avant la fin février. Le dernier auquel j’ai assisté, c’est celui du VUS Kia Seltos, à Austin au Texas.»

Benoit Charette, rédacteur en chef de L’annuel de l’automobile, a lui aussi pris part à ce lancement au Texas qui a été le dernier pour lui également.

Ensuite, les constructeurs ont tous annulé les invitations. «Tous les événements ont été annulés jusqu’en juin. Il m’en reste deux, mais je parie qu’ils le seront eux aussi», ajoute M. Lefrançois.

Toutes ces annulations désolent aussi Jesse Caron, expert automobile et coordonnateur des essais routiers chez CAA-Québec. «C’est sûr que c’est plate de ne pas avoir le contact régulier avec les gens de la confrérie. Mais ces voyages permettent aussi de parler avec les concepteurs, les ingénieurs et les responsables de la mise en marché des véhicules qui nous sont présentés», dit-il, en ajoutant qu’il assiste à moins de lancements que les deux autres spécialistes interrogés.

Mais au-delà du côté glamour des voyages de presse, il demeure que plusieurs journalistes automobiles sont dorénavant sans emploi, la plupart étant des pigistes à temps plein.

«C’est un temps vraiment particulier. Je ne vois pas de voie de sortie. C’est peut-être plus facile quand tu as une tribune ou pour les [rares] journalistes staff. Et même quand tu as une tribune...» dit le chroniqueur de La Presse, dont la section Auto sera publiée toutes les deux semaines.

«Certains pensent même à changer de vocation, car c’est difficile dans les médias automobiles», analyse M. Caron.

Il reste quelques collaborations pour Benoit Charette, mais il subit plusieurs annulations ou reports de chroniques. «À [la radio] Cogeco 98,5, j’avais une chronique tous les dimanches. Avec la programmation spéciale sur la COVID-19, cette chronique est mise sur la glace. Il me reste une collaboration à Radio-Canada et dans Auto 123. Mais celles dans Metro et dans AutoHebdo ont été annulées.»

Quant à la publication du livre L’annuel de l’automobile, elle ne serait pas en péril, selon M. Charette. «C’est sûr que pour les modèles courants, on est capables de se débrouiller avec les informations disponibles. Pour les nouveautés, il faudra voir avec les relationnistes si on pourra avoir accès aux modèles localement et aux informations. Ce ne sera pas le temps d’aller à Vancouver pour essayer des autos», explique-t-il en ajoutant que la parution du livre sera repoussée à plus tard cet automne.

Essais annulés

La situation ne touche pas uniquement les voyages de lancement de modèles. Pratiquement tous les constructeurs ont arrêté tour à tour les prêts de véhicules pour les essais routiers. Question de diminuer le risque de se passer des voitures qui pourraient être contaminées.

«Nous pensons que cette mesure contribuera à atténuer le risque de propagation de la COVID-19 dans la communauté. Nous le faisons dans l’intérêt des journalistes et de leur famille qui conduisent, testent et apprécient nos véhicules, ainsi que pour nos employés et associés qui gèrent la flotte et sont quotidiennement en contact avec vous», écrivait John Bordignon, porte-parole pour Honda Canada, le 16 mars. C’était le premier communiqué de la sorte reçu pour ma part et la semaine suivante, la grande majorité des constructeurs envoyaient le même genre de communication.

Certains «chanceux» sont restés avec le véhicule qu’ils avaient au moment des annulations, comme moi, avec un Mazda CX-5.

«[Des essais], j’en ai en banque jusqu’à la mi-juin. Mais l’annulation de Genève et d’autres voyages ont mis en péril ou sur la glace des projets que j’aurais pu développer en rencontrant des contacts durant ce salon», explique M. Lefrançois.

Les salons en péril?

Après Genève, plusieurs autres grands salons de l’auto ont été annulés ou reportés. Celui de New York a été reporté en août. Detroit, qui avait été déplacé de janvier à juin, est annulé. Même celui de Paris, le Mondial de l’automobile en octobre, a été annulé.

«À ce jour, il reste celui de Los Angeles [en novembre] qui n’a pas été annulé. Et là encore, est-ce que les constructeurs vont dépenser des millions de dollars pour aller dans les salons alors que les usines sont en ce moment fermées, les concessionnaires aussi?» s’interroge Benoit Charette. «Les usines en Chine commencent tout juste à produire. Si Los Angeles est annulé, ça risque d’être le clou dans le cercueil des grands salons.»

«C’est la même chose dans le cinéma. La sortie du nouveau James Bond [et d’autres films] a été reportée. Les lancements qui étaient prévus, imaginez, c’est beaucoup d’argent! Les hôtels qui étaient monopolisés, les sièges d’avions réservés…» opine Éric Lefrançois.

Enfin, le but de cette chronique aujourd’hui, ce n’était de s’apitoyer sur le sort des journalistes automobiles, mais plutôt de souligner que le simple fait d’informer les consommateurs sur l’automobile ne se fera probablement plus de la même façon quand la crise sera terminée.

Comme dans plusieurs sphères d’activités d’ailleurs.