Samedi, Yves Lambert sera sur la scène du Grenier, au magasin général Le Brun de Maskinongé.

Yves Lambert: assumer sérieusement sa folie

TROIS-RIVIÈRES — Pour faire une entrevue structurée avec des réponses précises à des questions précises, il faut éviter d’appeler Yves Lambert. Si vous voulez jaser, parler de la vie, des vraies affaires, par exemple, c’est votre homme.

Yves Lambert est un personnage. Il le sait. Il l’assume. «Le charisme, ça existe, dit-il en toute simplicité. Il faut simplement faire avec. Moi, j’en ai: je ne laisse pas les gens indifférents, ils me remarquent. Mon rêve, ça a toujours été d’être un musicien d’accompagnement discret, celui qu’on ne voit pas sur une scène, mais ça n’a jamais fonctionné. À un moment donné, j’ai compris que ça ne donnait rien de me battre avec ça et que je n’avais qu’à l’accepter.»

À 63 ans, le parrain de la musique traditionnelle au Québec est plus serein que jamais. Pas seulement parce qu’il a 43 ans de métier dans le corps mais parce qu’il a 63 ans de vie et une conscience aiguë de ce que ça a comme valeur. «On n’arrête jamais d’apprendre dans la vie quand on le veut. Encore récemment, je traînais une vieille rancœur qui datait du temps de La Bottine. Ça me pesait sur le cœur pis à la dernière période des Fêtes j’ai fini par faire la paix avec ça. Ça m’a pris du temps à comprendre, mais c’était de l’énergie perdue. La rancœur, le négatif qu’on charrie, ça ne mène à rien. Je me suis libéré de ça: c’est un vrai miracle!»

Comme le trac; il ne le côtoie presque plus. Encore de l’énergie perdue pour rien. «Mon énergie sur scène a décuplé depuis que j’ai compris que ça ne me donnait rien de m’en faire. Ça fait à peu près cinq ans que je fais les choses dans le pur plaisir. Non seulement, j’ai plus de fun à faire mes spectacles mais j’ai l’immense privilège de partager ça avec un public. C’est extraordinaire! S’il y a une chose que j’ai comprise à faire ce métier-là, c’est le respect qu’il faut avoir pour ces personnes qui paient pour venir nous écouter. Il faut leur faire attention. Moi, je chante toujours pour leur plaire parce qu’ils sont précieux.»

Toute l’entrevue que le musicien a donnée au Nouvelliste par téléphone a été constellée des rires sonores de l’homme tranquillement assis chez lui quelque part dans le bois, à Sainte-Mélanie. Yves Lambert est heureux et enthousiaste comme un ado.

«Tout est dans la façon de faire les choses, répond-il quand on lui demande bêtement à quoi il doit cette réjouissante attitude. Tu peux être fou tant que tu veux, en autant que t’es sérieux. Moi, je fais ma musique avec soin; mon défi, c’est d’être rigoureux dans ma folie. Je suis conscient aussi bien de mes qualités que de mes défauts et j’assume les deux. Je sais que je peux transgresser un peu les codes, que les gens s’attendent à ça de moi; je joue le jeu. Je suis un personnage mais ce personnage-là, il représente une partie de moi, celle qui aime le monde, qui aime être bien entourée. Il y en a une autre qui est solitaire qui préfère le bois avec mon chien Wellie.»

Au magasin général Le Brun

Samedi, Yves Lambert sera sur la scène du Grenier, au magasin général Le Brun de Maskinongé. Il s’y présentera en trio avec ses comparses Olivier Rondeau et Tommy Gauthier. «C’est mon trio de brousse!, rigole l’accordéoniste. C’est une formation qui passe partout. On aime cette salle-là, elle est unique. Il s’y passe quelque chose avant même qu’on ait commencé à chanter. Et on y retrouve toujours un bon public.»

Samedi soir, le trio va reprendre des chansons de son dernier album, Tentation, mais aussi beaucoup de chansons de La Bottine souriante. «Ça fait dix-sept ans qu’on joue ensemble, les trois. On se connaît par cœur et les deux autres sont des super musiciens. Ils jouent en ta... On va évidemment laisser de la place à l’improvisation mais on va jouer ce que les gens ont envie d’entendre pis aussi ce qui va nous tenter. C’est toujours dans la simplicité et le plaisir. Le plus difficile à accomplir dans ce métier-là, c’est la simplicité.»

Et tradition, pas tradition, ça se fera toujours à sa façon à lui. «Quand je chante une chanson traditionnelle, je la reprends à ma façon bien personnelle. Je ne me sens pas emprisonné par l’originale. C’est de l’appropriation culturelle peut-être, mais pour moi, c’est le privilège de l’interprète. Quelqu’un qui chante à moitié parce ce n’est pas lui qui a composé la chanson, ça paraît!»

«J’ai chanté La poule à Colin toute ma vie et ce n’était jamais deux fois pareil. Je la chante toujours comme si c’était la première fois. Je viens d’enregistrer l’émission En direct de l’univers et j’y ai chanté La cuisinière et dans le refrain, les paroles disent qu’il n’y a rien de mal à le faire avec la cuisinière dans un coin noir mais j’ai rajouté: avec son consentement! Je suis de mon temps.»

Un spectacle à venir

Par ailleurs, le pape de la musique trad travaille présentement sur un prochain spectacle avec une ferveur qui l’étonne lui-même. «C’est tellement l’fun. Je suis dans une super bonne période au niveau artistique. J’ai énormément d’idées et je suis bien accompagnée par une metteure en scène, Isabelle Longnus, une Marseillaise avec laquelle la connexion est excellente. Elle comprend parfaitement où je veux aller.»

«Je travaille sur tout: le contenu, la mise en scène, le décor, les éclairages. Le thème joue autour de l’idée de la tentation. On est quelque part entre le sacrifice et la débauche. Il y a beaucoup de référence aux idées du XIXe siècle avec la notion d’abstinence qui était forte et la tentation qui vient avec. Ce sont des idées vieilles comme le monde qui sont constamment au cœur de notre musique traditionnelle. Le dernier album du trio s’intitulait Tentation: ce n’est pas pour rien.»

«Là, je travaille sur la recherche d’artéfacts pour meubler ça. Je viens juste de dénicher une vraie croix noire de la tempérance chez un antiquaire. J’aime beaucoup la forme que c’est en train de prendre tout ça. Il va y avoir un côté esthétique plus poussé. J’espère que ça va être prêt pour l’automne prochain.»

Ce travail-là ne l’empêche pas de poursuivre les tournées. Il arrive d’un événement d’accordéonistes en Louisiane il y a deux semaines. Il a une série de huit spectacles au Danemark qui s’en vient, deux séjours en Espagne. «À l’international, ça roule beaucoup. Moi, j’aime moins ça un peu mais il y a de la demande. Il y a un gros circuit international: je le sais, parce que c’est nous qui l’avons ouvert avec La Bottine, à l’époque. C’est une musique qui est très appréciée et de plus en plus connue à travers le monde.»

«Pour ma part, j’aime bien jouer au Québec: c’est mon pays. Mon avantage, c’est que j’ai une position un peu particulière qui fait qu’on m’offre de faire des spectacles durant toute l’année et pas seulement aux Fêtes et dans les festivals d’été comme beaucoup de groupes trad d’ici.» Être pape doit avoir ses privilèges.