Alexandre Da Costa

Un monde de beauté

Trois-Rivières — Il était considéré comme pur prodige dès l’adolescence. À 37 ans, après de nombreuses années de tournées à travers le monde, le violoniste québécois Alexandre Da Costa est devenu musicien, cet alchimique mélange de dextérité et d’émotion qui confère à la musique son âme.

Il convie le public trifluvien à un partage dans le cadre de son spectacle Stradivarius à l’opéra à la salle Thompson le 23 février prochain. Pour ce faire, il a choisi une formule où il occupe la scène avec neuf autres musiciens sous des éclairages tonitruants, avec projections vidéo futuristes, costumes, etc. «C’est un véritable show qu’on a monté, dit Alexandre Da Costa avec un malin plaisir, en intégrant divers éléments mais la musique demeure toujours le point central et essentiel.»

«Je ressens le besoin de démocratiser la musique classique, la partager avec le plus grand nombre pour qu’ils aient la chance de la savourer et de la découvrir. Avec un spectacle comme celui-là, on brise un peu le carcan qui est traditionnellement imposé dans ce domaine. Je reviens d’une série de grands concerts présentés à Berlin et Vienne, notamment, dans la rigueur qui sied habituellement à ce genre de prestations. Franchement, ça me rafraîchit de retrouver un autre format plus relaxe mais pas moins sérieux en terme de qualité d’interprétation. Je conserve toujours la conviction profonde que la musique doit être jouée très sérieusement mais ça n’empêche pas de la présenter à un large public dans un enrobage moderne et attrayant.»

Pour ce qui est du contenu de ce spectacle, Da Costa y explore les pièces de son tout dernier album, son 25e en solo, consacré à des airs d’opéra. «C’est étonnant mais je n’ai découvert l’opéra que tout récemment. J’ai été totalement séduit: c’est véritablement un monde de beauté. La musique est tellement touchante. Comme je peux, avec mon violon, interpréter aussi bien le répertoire de sopranos ou de barytons, ça me donne une belle latitude. J’ai choisi une douzaine d’airs et je propose au public de se laisser séduire. Ce qui est merveilleux, c’est que ça me permet de vivre ma propre initiation au genre en même temps que beaucoup de gens dans le public.»

L’émotion avant tout
Alexandre Da Costa passe encore et toujours quelques heures de chaque journée avec son Stradivarius. «À ce stade-ci de ma carrière, ce n’est plus pour améliorer ma technique qui est déjà solidement acquise, mais simplement pour conserver cette technique, explique l’instrumentiste considéré par plusieurs comme un des meilleurs violonistes de la planète. Jouer vite pour jouer vite c’est impressionnant mais ça n’a plus d’intérêt pour moi. Ce que je veux, c’est de laisser aux auditeurs quelque chose de plus durable. Pour moi, c’est par l’émotion qu’on peut y arriver. C’est plus profond, plus marquant que des prouesses techniques.»

Il est aussi vrai que tout musicien qu’il est, il n’en est pas moins un homme que la vie quotidienne contribue à modeler. «Ma vie a changé au cours des dernières années. Je suis maintenant un papa et j’ai pris conscience que la vie passe vite. Il est non seulement important de laisser quelque chose derrière soi mais aussi, il est impérieux d’aller à l’essentiel.»

«Je ne dis pas qu’un violoniste cesse de s’améliorer techniquement à 35 ans, je dirais même que c’est vers la soixantaine qu’on peut constater ce phénomène. Par contre, j’estime que j’ai profité d’une excellente formation et que ma technique est solide. Je veux l’utiliser pour véhiculer toute l’émotion de la musique. »

«Quelqu’un qui m’aurait entendu il y a dix ans et qui m’entendrait aujourd’hui constaterait une très grosse différence dans mon jeu. J’étais beaucoup plus préoccupé par la technique à cette époque. Je pense que je n’étais pas conscient de partager la musique avec d’autres humains. Aujourd’hui, quand je quitte la scène, ma préoccupation, c’est de savoir si j’ai su communiquer quelque chose d’important et de beau. Si j’hésite ou que je réponds par la négative, je retourne à mon lutrin pour répéter. Je ne pourrai jamais jouer sans viser la perfection technique mais si j’avais à choisir entre la technique et l’émotion, c’est sans aucun doute cette dernière qui l’emporterait.»

Il constate d’ailleurs avec un plaisir non dissimulé que cette approche lui vaut un renouvellement de son public. «Je vois beaucoup de nouveaux visages qui viennent à mes spectacles et je constate que plusieurs viennent s’initier à la musique classique à travers mes prestations. J’ai élargi mon public quelque peu et ça me fait vraiment très plaisir.»

Alexandre Da Costa passe encore et toujours quelques heures de chaque journée avec son Stradivarius.

Un stradivarius et un ami

Si Alexandre Da Costa joue aujourd’hui sur un des violons les plus prestigieux et dispendieux qui puisse se trouver sur la surface du globe, un stradivarius 1701, il le doit à un ami cher, l’homme d’affaires mauricien Guy Deveault, président et chef de la direction de Meubles Canadel, de Louiseville. Celui-ci a acheté l’instrument d’une valeur de plusieurs millions de dollars et l’a offert au violoniste québécois pour une période de dix ans.

Da Costa joue sur des stradivarius depuis 2003 mais c’est la première fois qu’il a le privilège de donner vie à sa musique sur un même instrument pendant une aussi longue période. «En n’ayant pas la pression du temps limité, ça me permet de construire quelque chose avec l’instrument. Il y a toujours une période d’acclimatation d’environ six mois pour bien cerner les caractéristiques du violon mais par la suite, la relation continue d’évoluer à un autre niveau. Chaque instrument est un monde en soi. Il y a autant de différences entre deux stradivarius qu’il y en a avec des violons faits par d’autres maîtres luthiers.»

«Chaque instrument a sa propre puissance, son timbre et c’est à moi de l’apprivoiser et d’en tirer le maximum mais pour cela, il faut qu’il y ait une communion entre la personnalité de l’instrument et celle du violoniste. Cette fois, j’ai trouvé l’instrument parfait pour exprimer ma sensibilité. Je pourrais dire que, comme Harry Potter a trouvé sa baguette magique, j’ai trouvé la mienne et je pense qu’elle aussi m’a choisi. C’est certainement un privilège que de jouer sur un stradivarius mais plus encore sur ce stradivarius-là. Ce violon de 1701 a une longue et très riche histoire.»

«L’instrument lui-même s’est transformé avec le temps: l’âge, l’entretien, les variations d’humidité, de température, tout ça agit sur les matériaux et ça change carrément le son du violon. C’est vrai aussi de l’usage qu’en ont fait ses différents propriétaires à travers le temps. Il a donc un vécu que je dois considérer. J’ai l’immense privilège de pouvoir dire que je serai un chapitre de son histoire, plus grande que celle des humains qui l’ont utilisé. Je ne suis qu’un maillon d’une immense chaîne: quand moi, je serai mort, l’instrument, lui, va continuer de vivre.»

À travers son violon, Da Costa a aussi hérité d’une très précieuse amitié en rencontrant Guy Deveault.

«On a vraiment développé une relation qui m’est très chère. Quand j’ai des questions d’ordre professionnel, la première personne à qui je m’adresse, c’est Guy Deveault. C’est un brillant administrateur et il est de précieux conseil. Il me consacre du temps de façon très généreuse même si son temps est précieux. Il me donne de sages avis et m’appuie dans mes démarches. Nous avons d’ailleurs plusieurs projets ensemble. Je suis très conscient qu’il me fait ainsi un immense cadeau, qui va bien au delà du simple prêt d’un instrument si exceptionnel soit-il.»

«Guy est humain. Il comprend les tensions qu’un artiste peut vivre. Je pense que c’est là une des assises de sa réussite: c’est quelqu’un qui voit au delà des aspects techniques. Sa spécialité, c’est peut-être les chiffres ou l’administration et la mienne, les notes mais il sait voir l’humanité derrière ça. Quand je visite son entreprise, je note que les gens sont heureux de travailler pour cette famille-là. Pour moi, c’est révélateur de la qualité des hommes qui les dirigent. C’est extraordinaire de rencontrer quelqu’un comme Guy au cours de sa vie. Bien sûr, il est très généreux mais il met sa générosité au service de quelque chose de noble.»