La chanteur Patrick Bruel.

Patrick Bruel: passer par Barbara pour parler de lui

Il est 10 h 40 quand le téléphone sonne. Patrick Bruel s'excuse du retard. L'entrevue était prévue à 10 h 30 mais il a eu un «pépin à régler avec Paris». Il n'établit pas de limite à la durée de la conversation; il n'a qu'un vol à prendre deux heures plus tard en direction de Los Angeles. Il ne manifeste rien qui puisse ressembler à de l'agacement devant des questions sans doute mille fois entendues. Le chanteur aux 12 millions d'albums vendus, l'acteur aux 42 films, l'ex-champion du monde de poker donne même l'impression d'être parfaitement heureux de discuter.
La raison de cette entrevue? Bruel sera à Trois-Rivières en avril pour présenter son spectacle Très souvent, je pense à vous... consacré en bonne partie aux chansons de la grande Barbara. Quatre mois avant l'unique représentation trifluvienne, si on demande deux billets, le site Internet nous envoie au balcon de la salle Thompson. Bruel s'en étonne. «Ah bon! Je ne savais pas. C'est merveilleux! L'affection qu'ont les gens d'ici à mon égard me fait très plaisir. Je ne suis pas allé si souvent chez vous: les gens pourraient m'avoir oublié. On dirait bien que non.»
Il faut quand même admettre qu'il fait ce qu'il faut. S'il est venu au Québec pendant cinq jours avant les Fêtes, c'est essentiellement pour une apparition dans l'émission En direct de l'univers qui a été diffusée le 31 décembre. Il n'était pas obligé mais il est quand même venu. 
«Vous savez, tous les prétextes sont bons pour venir au Québec. Je suis toujours vraiment content de venir ici.» On prend plaisir à le croire.
Barbara et lui
Patrick Bruel a 57 ans. Petit, la voix de Barbara, déjà connue, accompagnait le quotidien de sa mère et le sien. Ça marque. «Barbara m'habite depuis longtemps. En écrivant sur un mode incroyablement intime, elle arrivait à être universelle. Quand elle parle de l'enfance, on ne peut que se retrouver dans ses mots. Elle avait ce don d'écrire les choses en filigrane de sorte que chacun peut en faire l'interprétation qu'il veut et s'y retrouver.»
Au delà de leur rapport au public et de la dévorante passion pour la musique qu'ils ont partagés, Bruel ne voit pas tant de similitudes entre lui et la grande dame. «Elle a eu une existence et un parcours professionnel extrêmement difficiles, beaucoup plus que le mien. Je ne peux pas me comparer sur ce terrain-là, mais il y a dans son oeuvre tous les grands thèmes récurrents que partagent pratiquement tous les artistes.»
C'est au Québec que le chanteur terminera la tournée de ce spectacle qu'il promène depuis un an et demie en Europe. «Je n'aurais pas pu imaginer priver le Québec de ce qui est un étape importante dans ma carrière. Ce spectacle, c'est un voyage où je raconte mon histoire à travers ses chansons et de temps en temps, les miennes. On rentre dans une émotion très intime et surprenante pour le public.»
«C'est même difficile pour moi de parler de ce spectacle que vous n'avez pas vu ici parce que ça se passe à un niveau très émotif. Il y a plein de choses que je n'aurais pas besoin d'expliquer si vous l'aviez vu. Par exemple, en y assistant, vous allez comprendre à quel point ce spectacle-là était fait pour le Québec. Je ne sais pas trop comment l'expliquer, mais je le sens comme ça.»
Les nombreux fans de Patrick Bruel ne voudront sans doute pas le manquer parce que même dans les chansons d'une autre, derrière des paroles qui ne sont pas de lui, il demeure plus que jamais lui-même. «Je pense, admet-il, que je ne me suis jamais autant livré que dans ce spectacle. Le fait de chanter les mots de quelqu'un d'autre m'a fait mettre ma pudeur au vestiaire. Donc, paradoxalement, je me livre plus à travers ses chansons qu'à travers les miennes.»
Ce spectacle, c'est son histoire. «Comme je ne savais pas par où passer, je suis allé au plus simple en commençant par le début. Je parle de l'enfance et des disques que ma mère mettait sur l'électrophone. et qui sont le prétexte pour raconter les petites choses qui ont fait ma vie. Ça reste en surface, forcément; ce n'est pas une psychanalyse profonde encore que, par moments, ça pourrait y ressembler», laisse-t-il tomber en rigolant un peu; par pudeur, peut-être.
C'est sans doute pour cette même raison qu'il s'empresse de préciser qu'on rit beaucoup dans son spectacle. «Parce que je le ponctue par des enchaînements qui mettent en perspective ce qu'on est en train de faire. Je suis un peu sur le mode stand-up deux ou trois fois au cours de la représentation et ça a beaucoup d'effet sur le public. C'est un peu une bienfaisante respiration que je donne au spectacle.»
Il a choisi une formule relativement modeste avec quatre musiciens sur scène: des claviers, des percussions, une contrebasse, des vents (fûtes, hautbois) ainsi que la guitare ou le piano pour le chanteur. Tout juste ce qu'il faut pour livrer l'intime. 
Il rêve déjà de ce qui suivra cette tournée après le printemps québécois. «J'ai envie d'écrire de nouvelles chansons, d'enregistrer un album et de partir sur une très grosse tournée comme celle qui nous avait emmené jusque sur les Plaines d'Abraham lors de ce très très grand moment de ma carrière.» C'était en 2015. Comme quoi Patrick Bruel ne reste jamais tellement longtemps loin de ceux qu'il aime.
Patrick Bruel
Respect et audace
En 2015, Patrick Bruel a lancé l'album qui allait devenir spectacle. Quinze chansons majeures de Barbara. Un grand défi.  
Bruel l'a abordé en étant aussi personnel que possible. Aux antipodes de la passion de l'auteure et compositrice, il chante avec une extrême douceur. «J'ai complètement laissé de côté l'interprète Barbara. Il fallait. J'ai constamment senti sa présence en me demandant si elle aurait aimé ce que je fais avec ses chansons. L'avantage d'être un homme qui chante une femme, c'est qu'on n'est pas du tout confronté au danger de l'imitation. C'est donc forcément une interprétation très personnelle.»
On l'imagine facilement intimidé par le défi de chanter une artiste qu'il a posée sur un piédestal. Il nuance. «Pas vraiment intimidé: je pars du principe que j'aime les chansons et que je peux me les approprier. Elle est une très grande auteure alors, c'est comme si j'attaquais Shakespeare, Molière ou Baudelaire. Je la visite à ma façon. Après, vient la question du respect de l'oeuvre et de l'artiste. Je voulais être respectueux mais pas obséquieux.»
«Respecter Barbara, c'est respecter son audace son côté très rock'n roll. Elle avait une manière très violente de faire les choses. Plus on est audacieux avec son oeuvre, peu importe la direction qu'on prend, plus on se rapproche d'elle.»
«J'aurais sans doute pu faire ce spectacle il y a quinze ans, mais différemment. Il y a assurément une part de maturité qui joue aujourd'hui. Plus j'avance dans ma carrière, plus j'essaie d'épurer, d'enlever ce qui pourrait être artificiel. Je crois que c'est le but de notre métier: se rapprocher d'une forme de pureté dans l'expression. On épure. On est alors dans une sincérité qui me fait dire qu'aujourd'hui, je ne pourrais pas faire Barbara autrement.» 
Patrick Bruel a connu Barbara, a été son ami. D'ailleurs, le titre de son album est tiré d'un message qu'elle lui avait envoyé un soir qu'il chantait au Zénith. La chanter a-t-il changé quelque chose à cette relation qui s'est terminée avec la mort de la chanteuse en 1997? «Je la connais mieux maintenant. La chanter, je le fais depuis longtemps mais le jour où on s'approprie vraiment les chansons, on voit une autre dimension. Tous les soirs où je les chante, je vois les petites touches, le second degré, les petits traits de génie, les non-dits, etc. C'est si riche que j'arrive encore à m'en nourrir aujourd'hui après plus d'un an et demie de tournée.» 
«Le public qui vient me voir habituellement est venu en masse, on en est très content mais un nouveau public de fans de Barbara est venu également. C'est un public qui était curieux et qui n'a pas l'habitude de venir me voir en concert. C'était bien que la curiosité les ait menés jusque là parce qu'ils en ressortent presque tous en disant: "Merci de nous avoir convaincu de venir parce qu'on n'aurait pas pu imaginer ce que vous faites de ses chansons."»