La comédienne Mylène Mackay, à gauche, et la réalisatrice Anne Émond ont uni leur talent pour faire revivre l'écrivaine Nelly Arcan dans Nelly.

Nelly: l'amour, la mort, l'obsession

En 2009, l'écrivaine Nelly Arcan a mis fin à ses jours après avoir brillé d'un éclat aussi vif qu'inhabituel dans les paysages littéraire et médiatique tant québécois qu'européens. Huit ans plus tard, elle retrouve la vie dans Nelly par les soins de la cinéaste Anne Émond et de l'interprète Mylène Mackay.
Cette nouvelle vie force à porter un nouveau regard sur cette femme au talent démesuré qui, comme sa vie dissolue, masquait plus ou moins adéquatement une vie intérieure faite de souffrances et d'obsessions. Dire qu'elle était complexe est sans doute un euphémisme.
Fan assumée de l'écrivaine, Anne Émond a bien tenté d'écrire une biographie conventionnelle. Une année complète à documenter son scénario selon les principes convenus, à rencontrer ses proches, ses collaborateurs, à tenter de cerner l'artiste comme la femme pour aboutir à un scénario qu'elle qualifie de «plate à mourir». Elle qui a senti ancré en elle au moment même du décès de l'écrivaine le désir de faire un film sur elle. Elle ne pouvait se résoudre à tracer de cette femme exceptionnelle un portrait banal. «La vérité factuelle n'était pas la meilleure façon de rendre compte de qui elle était», résume-t-elle aujourd'hui. 
Elle a opté pour un tout autre récit. Une histoire librement inspirée de la vie de l'écrivaine dont l'existence, à l'instar de l'oeuvre, était tout sauf conventionnelle. Anne Émond s'est plongée dans un scénario éclaté où quatre femmes distinctes se combinent pour dessiner l'être multiple qu'était Arcan: la star, l'amoureuse maladive, la prostituée et l'écrivaine. 
«D'une certaine façon, c'est aussi une vision d'elle plus poétique. Le film a un côté impressionniste ne serait-ce que parce qu'il n'a pas une structure avec un début, un milieu et une fin. Ce qui soude l'ensemble, ce sont les obsessions de Nelly.»
Chacune de ces femmes se définit à travers des émotions exacerbées. Même l'auteure, pourtant très cérébrale, est emportée par les doutes et l'anxiété dans les semaines qui précèdent comme celles qui suivent la parution de ses ouvrages. La prostituée, peut-être la plus désincarnée de ses identités, se réfugie dans l'illusion du contrôle qui finit forcément par lui échapper, l'entraînant dans des envies suicidaires. «Elle est un personnage tragique, ça ne fait pas de doute pour moi, explique Anne Émond en entrevue téléphonique. Elle portait en elle un vrai mal de vivre. C'est un personnage que tout tuait: tout ce qui était bon pour elle finissait par la tuer. Même l'écriture qui aurait pu être très salvatrice se transformait en angoisse destructrice.»
La serrer dans ses bras
Anne Émond aime Nelly Arcan. Elle l'a aimée dès la lecture de son premier roman. «Quand j'ai appris sa mort, je l'ai pris personnel. J'a pleuré comme pour le décès d'une de mes amies. Curieusement, sans l'avoir jamais rencontrée, j'ai vécu quelque chose de vraiment intime avec elle.»
Elle ne peut prétendre faire vivre une expérience similaire aux spectateurs, mais souhaite quand même les interpeller profondément. «Le film soulève plus de questions que de réponses. On se demande comment elle a pu en arriver à se donner la mort et personne ne peut vraiment répondre à ça. Le film n'en a pas la prétention. Elle est partie avec ses secrets mais je pense que le film peut donner certaines clés pour aider à la comprendre. Chacun d'entre nous peut probablement trouver en lui un soupçon des émotions qui se sont exprimées si fortement chez elle.»
Pour la scénariste, le film est une histoire de malheur qui se révèle couche par couche. «Je pense que sa vie s'est déroulée comme une spirale de malheurs, le martèlement de ses obsessions se répétant constamment. Elle était enfermée dans des obsessions qui la tiraient irrémédiablement vers le bas.»
Parce qu'elle aborde la tendance suicidaire de cette femme excessive et paradoxale de front, sans fausse pudeur, elle croit que Nelly peut être un film difficile à regarder. La cinéaste reprend ici le thème du suicide qui a marqué son oeuvre jusqu'ici jusqu'à être l'axe central de son précédent long métrage, son deuxième, Les êtres chers. «Je suis habitée par le suicide, confie-t-elle carrément. C'est un sujet qui me préoccupe pour l'avoir vécu de très près et pour cette raison, je me sens légitimée d'en parler. C'est quand on ne parle pas de la maladie mentale qu'en quelque sorte, on condamne ceux qui en souffrent. Je pense que la maladie mentale est présente chez presque tout le monde à différents degrés. La souffrance, la difficulté à comprendre la vie, le sentiment de solitude, c'est assez universel. Dans le cas de Nelly, c'était simplement extrême.»
Peut-être précisément pour cette raison, la cinéaste éprouve toujours pour le personnage une profonde affection. «Depuis cinq ans que je suis plongée dans le projet, mon opinion sur elle n'a en rien changé. J'aurais voulu lire plus de romans écrits par elle. Je pense encore à elle avec beaucoup d'amour et j'aurais aimé la serrer dans mes bras. Je l'aime et je l'admire.»
L'interprétation de la comédienne québécoise Mylène Mackay dans <em>Nelly</em> est si impressionnante qu'il serait surprenant qu'elle ne constitue pas un jalon dans sa carrière.
La psyché d'une femme
Le temps seul saura le dire mais il apparaît probable que le rôle de Nelly Arcan marquera la carrière de son interprète, Mylène Mackay. Contrainte de donner une vie plausible à quatre personnages différents et pourtant semblables, elle les habite avec une ferveur qui suscite l'admiration.
La comédienne de 29 ans parle d'une préparation minutieuse comme ingrédient essentiel dans le succès de son interprétation. «Ce n'était pas simple, parce que le tournage a été très intense et la densité émotive de chaque scène a fait en sorte que je ne pouvais prendre de recul. Pourtant, j'étais tellement bien préparée que ça s'est fait quasiment naturellement. J'imagine que j'étais tout simplement prête à la jouer.»
Cette notion de préparation couvre beaucoup plus que le travail spécifique exécuté après la lecture du scénario. On pourrait presque dire que toute la carrière de la jeune femme l'a menée à camper ce rôle. «J'ai l'impression que j'ai fait tout un chemin qui m'a permis d'arriver là parce que j'ai eu une compagnie de théâtre féministe au sein de laquelle on a travaillé à partir des oeuvres de Nelly Arcand et d'autres auteures. Je me sentais donc déjà liée à elle en quelque sorte par les thèmes explorés. Je pense que j'ai eu besoin de tout ce processus pour arriver à l'incarner.»
Elle se remémore certains numéros particulièrement difficiles à jouer sur scène à l'époque, des moments qu'elle ne pouvait rendre qu'en s'abandonnant complètement, ce qui l'a rendue apte à faire de même devant la caméra d'Anne Émond. Celle-ci l'a choisie pour une fragilité que la cinéaste a senti en elle, derrière une personnalité qu'Émond qualifie pourtant de pétillante. «Elle n'est vraiment pas très proche de Nelly, mais j'ai senti qu'elle était en mesure de rendre toute sa folie et sa fragilité. En fait, je pourrais dire que je l'ai sentie assez forte pour être aussi fragile qu'elle.»
L'actrice n'en garde pas l'impression d'une communion avec Nelly Arcan même mais plutôt avec son oeuvre. «Elle m'a semblé si complexe et indéfinissable qu'encore aujourd'hui, j'ai l'impression de ne pas la connaître entièrement. J'adhère cependant à plusieurs thèmes qu'elle a exploités et je ressens de l'intérieur plusieurs de ses positions. Nelly est un film important parce qu'il parle des femmes d'une façon unique et très pertinente.»
«Ça reste une oeuvre créée à partir d'une oeuvre. Ce sont les romans de l'écrivaine qui sont ici dominants; le film ne se veut pas un portrait méticuleux de la femme. C'est sans doute la raison pour laquelle j'ai joué sans jamais ressentir la pression d'avoir Nelly au-dessus de moi à chaque jour de tournage.»
Mylène Mackay a refusé de rencontrer des proches de Nelly Arcan dans une démarche pour la connaître mieux tout simplement, argue-t-elle, parce qu'elle n'était pas «...dans cette zone-là de l'interprétation. Je vois le film comme un voyage dans la psyché d'une femme. Depuis la grande première du film à Toronto en septembre, j'ai voyagé un peu avec le film qui a été présenté dans une vingtaine de pays et partout, les gens sortent émus et ébranlés. Au-delà de l'histoire de Nelly Arcan, c'est un film qui parle des pulsions de vie, de mort, de désir et des obsessions d'une femme, finalement.»  
«Ce que je peux dire avec assurance, c'est que je suis en paix avec le travail que j'ai accompli.»