Martha Wainwright

Martha Wainwright: l'artiste, la femme

Il n'est pas simple de jongler avec un immense talent de musicienne et deux jeunes enfants à la maison. Il faut faire des choix. Quand Martha Wainwright a ressenti l'appel d'un nouvel album en 2016, elle a dû se résoudre à ne pas assumer l'entière création de l'opus et à faire appel à des collaborateurs.
En fin de compte, la décision a été payante artistiquement. Elle a eu l'avantage de combiner deux facettes de son talent: celui d'interprète et celui d'auteure et compositrice. Goodnight City est l'album de cette fusion comme il est celui de la dualité entre la mère de famille et l'artiste.
L'album, sorti en novembre dernier, refuse de favoriser l'interprète ou l'auteure, compositrice: il comporte six chansons entièrement créées par elle et six autres qu'elle doit à d'autres, des proches essentiellement. On retrouve dans la liste des collaborateurs son frère Rufus, Michael Ondaatje, Beth Orton, Glen Hansard ou Merrill Garbus. C'est bien d'avoir des amis talentueux.
«Normalement, aux quatre ans, je fais un album de mes propres chansons, racontait la fille de Kate McGarrigle plus tôt cette semaine. C'est comme mon rythme naturel. Entre-temps, j'ai quand même fait toutes sortes de beaux projets comme les chansons en français enregistrées pour la série télévisée Trauma ou une collaboration avec ma demi-soeur Lucy.»
«Quand je me suis vraiment attelée à la tâche pour créer Goodnight City, je venais d'avoir un deuxième enfant et j'avais forcément moins de temps à consacrer à l'album. J'avais plusieurs chansons en banque mais pour la première fois, j'ai demandé des chansons à des amis. Ce n'est pas qu'une question pratique: j'aimais l'idée de retrouver en même temps mon côté d'interprète et celui de l'auteure, compositrice sur un même album. J'ai toujours interprété la musique, que ce soit avec Piaf ou d'autres et c'est une facette spécifique de mon travail. Or, en allégeant la charge de travail que constitue la composition, ça m'a permis de chanter avec une contrainte en moins: la pression que je me mets moi-même sur les épaules comme créatrice de la chanson.»
L'idée a été de contacter des proches, des gens qui la connaissent intimement. Pour que les chansons lui ressemblent. Comme si elle les avait elle-même écrites de sorte qu'elles se marient bien avec les siennes. «De cette façon, je pouvais présenter ce que je suis mais à travers des personnages dessinés par d'autres. Comme ça, ce n'était pas complètement autobiographique comme mes albums précédents mais ça reste complètement moi.»
Elle s'est retrouvée avec plusieurs chansons entre les mains. L'exercice de la sélection a été simplifiée par une vision très précise: «J'ai pris les chansons qui me ressemblaient le plus. Pourtant, elles représentent aussi très bien les artistes qui les ont écrites. Tellement, en fait, que j'ai l'impression que ce sont des duos même si je suis seule à chanter sur l'enregistrement. Ça ne transparaît pas dans ma façon de chanter mais par la participation des compositeurs. Par exemples, Rufus joue le piano sur la chanson qu'il a écrite pour mon fils Francis alors que Merrill Garbus a fait les programmations pour la batterie dans Take the reins. Pour Beth Orton dans Alexandria, c'est différent, mais j'ai vraiment voulu avoir la noirceur qu'on retrouve dans sa musique. J'ai pensé à eux en les chantant comme eux ont pensé à moi en les écrivant.»
La femme
Appelée à identifier une ligne directrice derrière ce collage d'oeuvres, elle parle de la femme qui se devine derrière la musique. «Je ne sais pas si cette femme, c'est très exactement moi mais disons qu'on sent quand même une cohésion qui dessine une femme avec toute la complexité de sa personnalité.»
Pour y arriver, elle a pu compter sur un atout qu'elle ne possédait pas dans ses albums précédents: la maturité de sa voix. «Je pense que ma voix est vraiment bonne. Je fumais beaucoup dans le passé et ça affectait mes cordes vocales alors que là, la voix est plus solide aussi bien dans les hautes notes que les basses. Ça me permet beaucoup plus de nuances et de variété. En fait, une voix plus solide d'un bout à l'autre du registre permet d'être à l'aise dans différents styles.»
«Mais plus important à mes yeux, j'espère qu'elle me permet des interprétations plus personnelles que jamais. Je suis une actrice quand je chante: c'est comme inscrit dans ma personnalité. Plus ma voix est malléable, plus d'intentions différentes je peux exprimer. Tout ça réuni, je trouve que ça présente les diverses facettes de la personne que je suis.»
Puisque l'émotion caractérise son interprétation plus que quoi que ce soit d'autre, ce sont les chansons qui la touchaient le plus qu'elle a conservées pour les graver. Si elles l'ont ainsi émue, c'est qu'elles traitent de ce qui la préoccupe: les enfants, les difficultés de couple, les peines, les peurs. «Évidemment, c'est très prenant de chanter tout ça; ça draine beaucoup d'énergie mais c'est ça mon travail. C'est possible de chanter avec moins d'émotion que ce que je fais, mais ce qu'on en retire comme interprète est moindre aussi.»
Et moindre est un mot qu'elle ne connaît pas, ni en français ni en anglais.
Retrouver son public
Martha Wainwright chante à travers le monde. Elle rentre d'une tournée en Australie. Pourtant, elle tient à retrouver régulièrement le public du Québec comme en témoigne la tournée québécoise qu'elle entame cette semaine et qui l'amènera à la Maison de la culture trifluvienne le 13 avril. C'est son public, qu'il soit anglophone ou francophone.
«Je dépends beaucoup du public québécois: j'ai besoin de lui. Il ne fait aucun doute que je suis une artiste anglophone, précise-t-elle dans un excellent français, mais le public francophone m'accepte et j'oserais dire qu'il m'aime et ça me touche beaucoup. On partage un amour sincère mais il tient sûrement en partie au fait que je suis une des rares artistes de scène à faire un pont entre les francophones et les anglophones du Québec. Moi, je suis faite un peu des deux cultures puisque j'ai fréquenté l'école française et j'écoutais Passe-Partout mais on ne parlait que l'anglais à la maison.»
Elle estime, comme plusieurs artistes de scène, que le public québécois francophone est plus chaleureux. «Le fait d'être à l'extérieur de Montréal y est peut-être pour quelque chose aussi. On s'arrête souvent dans de petites salles, dans des maisons de la culture et j'aime beaucoup cette proximité. Je m'efforce vraiment de monter de beaux spectacles et je sens une très belle connivence avec le public.»
Elle qui a si brillamment interprété Piaf dans un album paru il y a quelques années, a ainsi démontré un attachement à la culture francophone. «Piaf était très francophone! Tellement, en fait, que les Français n'ont pas aimé ce que j'en ai fait mais j'estime que cette étape de ma carrière a fait de moi une meilleure chanteuse. Il y a beaucoup de mots dans les chansons de Piaf et souvent chantés sur un rythme rapide. J'ai dû travailler certains muscles de mon visage beaucoup moins sollicités en anglais.»
«En plus, j'ai appris à habiter la scène sans avoir une guitare dans les mains. Ça n'a l'air de rien mais ç'a été une formation très précieuse acquise par l'effort. J'espère qu'il me reste toujours quelque chose de ce que j'ai appris en chantant ses chansons.»
Lors du spectacle trifluvien, avec trois autres musiciens sur scène, elle assure qu'elle chantera du Piaf. Quelles chansons? Elle ne le sait tout simplement pas. «Ça va sans doute changer d'un soir à l'autre, dépendant de notre humeur du moment, de comment les choses vont se passer dans les spectacles précédents. On va essayer des choses lors des premières représentations. Ce qui est sûr, c'est que je vais présenter plusieurs chansons de mon dernier album mais que je vais aussi piquer des chansons dans chacun de mes albums précédents. On a 90 minutes de spectacle alors, on a tout le loisir de se promener dans tout le répertoire.»
Et comment se fait la transposition de ses plus récentes chansons vers la scène? «Ça dépend des soirs mais surtout du sujet. Si le sujet est poignant, l'interprétation sur scène risque d'être plus chargée. Même si l'instrumentation est plus limitée.»