Marie-Josée Croze

Marie-Josée Croze: la vérité, où qu'elle soit

Marie-Josée Croze est une très grosse vedette internationale qu'on ne s'attend pas à voir à l'affiche d'un petit film québécois comme Iqaluit dont le retentissement international risque d'être très limité. Quelle importance, si l'oeuvre peut contribuer à l'intime quête de vérité et de beauté qui est son moteur premier?
Iqaluit a été entièrement tourné sur place. On imagine mal toutes les contraintes d'un tournage dans un lieu aussi éloigné, froid et isolé. Des contraintes techniques et de logistique mais une épreuve aussi pour les interprètes. «Le travail d'interprète, ça semble facile, dit Marie-Josée Croze, mais c'est vraiment du travail et c'est souvent beaucoup plus dur qu'on pense. Le tournage à Iqaluit, par exemple, n'a pas été de tout repos. C'est vrai que de tourner là-bas avait l'avantage de nous plonger immédiatement dans la vérité de chaque scène mais par la suite, sont venues les difficultés liées à la fatigue, au froid, au vent, à la pluie, etc. On se battait un peu contre des éléments hostiles et comme je n'aime pas particulièrement le froid, j'ai trouvé ça difficile.»
On serait tenté de le croire à première vue, mais ce n'est pas qu'un caprice. «Pour jouer, il est important d'être détendu. C'est vrai même pour des scènes sombres ou de grande tension. Il ne faut surtout pas être crispé et le froid, bien... ça crispe! Par moments, je tremblais ou j'avais des petits maux de tête. Les gens vont dire que je me plains pour rien mais il n'y a rien de pire que de jouer malade ou avec un mal de tête. Je sais que ça brise un peu l'image idyllique qu'on se fait des interprètes de cinéma mais on est quand même des êtres de chair et d'os.»
Et tant qu'à briser un mythe, l'actrice va plus loin. «Un tournage facile, ça arrive une fois aux quinze ans, je dirais. Tourner, c'est vraiment beaucoup de travail! Quand on voit des acteurs qui s'entraînent fort physiquement, ce n'est pas que pour leur apparence, c'est pour avoir un bon tonus, arriver à conserver sa concentration malgré la fatigue des tournages. Ça n'a l'air de rien mais on tourne de jour, de nuit, à toutes heures alors qu'on est loin de chez soi, loin de notre confort habituel. Ce n'est pas un travail de paresseux.»
Marie-Josée Croze admet pourtant que la fatigue, dans une certaine mesure, favorise l'abandon, porteur de vérité à l'écran. «Je pense que c'est Grotowski qui disait qu'avant la fatigue, l'acteur a tendance à se réfugier dans les clichés. Il n'y a que la fatigue pour lui permettre d'accéder à quelque chose d'intéressant. Par contre, si tu es trop fatigué, tu as du mal à tenir.»
«Je me souviens au moment du tournage de Maelström de Denis Villeneuve, j'avais accepté de tourner dans un autre truc en même temps et de nuit, en plus. J'étais vraiment très fatiguée, trop, à un certain moment et je me souviens d'avoir choké dans certaines scènes. Le juste équilibre est quelque chose de vraiment délicat.»
Un rôle riche
Iqaluit lui a cependant offert un personnage fascinant, à couches multiples et c'est cela qui l'a convaincue d'accepter son offre. Ça et la personnalité du réalisateur Benoît Pilon. «C'est Denys Arcand, sur le tournage du Règne de la beauté qui m'avait parlé de Benoît et suggéré de tourner avec lui. J'ai lu son scénario, j'ai vu Ce qu'il faut pour vivre et je l'ai rencontré. J'ai eu envie de travailler avec lui. Le personnage de Carmen qu'il m'offrait était bien écrit et riche de nuances.»
«C'est une femme très urbaine qui s'est faite une idée de ce que faisait son mari quand il partait travailler à Iqaluit. Quand elle s'y rend, la réalité qu'elle occultait la frappe en plein front. Quand elle comprend que son mari l'a trompée, elle s'enfonce dans la colère et la révolte. Mais comme c'est rapidement insupportable, elle n'a pas le choix de cheminer.»
C'est ce chemin dur et tortueux entre la douleur et l'apaisement qui a intrigué l'interprète. «Comme actrice, je m'intéresse à la condition humaine, déjà. Par ailleurs, plus un personnage rencontre des difficultés à accomplir quelque chose, plus il est intéressant à jouer. Ici, il y a une démarche: un début, un milieu et une fin et on est témoin de son évolution. Ça m'a plu.»
En Benoît Pilon, elle a trouvé un partenaire de travail attentif et communicatif. «Je crois quand même que la gratification pour un acteur ne vient pas tellement du regard des autres mais de soi-même. C'est mon cas, assurément. Il faut être solide dans ses baskets pour faire ce métier et savoir trouver sa gratification en soi-même. Moi, je dois être détachée de tout ce qui est ego ou attente par rapport aux autres. Au cinéma, on n'a pas les spectateurs devant nous qui nous offrent leur écoute. Autour de nous, il y a une équipe dont chacun est concentré à bien faire son travail. Quand je joue, toujours en accord avec le réalisateur, bien sûr, j'essaie juste de répondre à quelque chose de vrai à l'intérieur de moi.»
Dans les rudes paysages de l'Île de Baffin, Marie-Josée Croze a été confrontée aux éléments mais a pu explorer un personnage fascinant dans le film <em>Iqaluit</em> de Benoît Pilon.
La question qui tue
Si elle manifeste une indéniable intensité en entrevue, même au téléphone, Marie-Josée Croze demeure simple, charmante et fort sympathique. De plus, ce qui ne nuit pas, elle aime bien émailler d'humour des propos qu'elle cherche à conserver aussi vrais et sincères que possible.
On ne s'attend pas forcément à cela d'une star internationale, ce qu'elle est, sans l'ombre d'un doute. Elle est devenue une des actrices les plus sollicitées dans l'Hexagone et même en Europe. Non seulement elle tourne constamment trois ou même quatre films par année mais elle le fait avec plusieurs des plus grands réalisateurs du moment.
Il y a pourtant une question qui l'agace au plus haut point et lui enlève toute envie de rigoler. Une question toute bête: ressent-elle un plaisir particulier à revenir tourner au Québec? «Je ne sais pas trop pourquoi on me pose cette question, répond-elle sur un ton immédiatement agacé. Dans toutes les entrevues ici on me la pose et je n'en comprends pas l'intérêt. Si vous regardez bien ma filmographie, vous verrez que j'ai beaucoup tourné et dans des très grosses productions. Je ne suis pas une débutante et j'en ai marre qu'on me pose ces questions complètement idiotes!»
«Mon départ pour la France n'a jamais été un truc opportuniste. Je suis allée vivre en France parce que j'avais envie de vivre en France; je l'ai déjà répété cent fois! À 15 ans, j'ai découvert le cinéma français et j'ai trouvé ça merveilleux. Je suis allée en France très jeune et j'ai trouvé ça magnifique et je me suis promis d'y vivre un jour et ce, bien avant d'être actrice.»
«C'est maintenant en France qu'est ma maison. Je reçois des propositions de films qui viennent de tous les pays du monde et qui se passent dans tous les pays du monde et je ne choisis jamais en fonction de mon confort personnel. Ce serait idiot. On ne fait pas un métier artistique pour se complaire dans son petit confort personnel et matériel.»
«Si je suis une artiste, c'est pour faire des choses belles et si ces belles choses se tournent dans un autre pays, j'y vais! Je ne suis pas venue tourner au Québec pour pouvoir revoir mes amis. Mes amis, quand je veux les voir, je prends l'avion et je viens les voir, que ce soit ici, à Londres ou Los Angeles. Et je ne l'annonce pas à la presse.»
«Je paie mes impôts en France depuis 2004, j'ai la double nationalité depuis 2012. Il va falloir qu'on comprenne ça une fois pour toutes parce que là, je suis tannée de répondre à la question à savoir si j'aime tourner au Québec. Et j'espère que vous allez écrire ce que je vous dis pour qu'on passe enfin à autre chose.»
«Je ne suis pas partie en France faire un trip. Je suis partie depuis quinze ans et ce n'est pas anodin: c'est un choix de vie. Je suis partie et je n'ai rien fui. Je suis allée quelque part où j'avais envie d'être et pour l'instant, j'y reste. Quand j'aurai envie d'aller ailleurs, j'irai et je ne demanderai l'avis de personne.»
Informée que ses propos étaient bien enregistrés, l'actrice en a rigolé avant que l'entrevue ne prenne fin sur un ton tout à fait poli et même gentil. 
La question à savoir si elle a plaisir à revenir travailler au Québec ne lui sera plus posée par l'auteur de ces lignes. Jamais, jamais, jamais.