Fred Pellerin

La vie, l'amour, la mort, le rire

La vie d'un homme se mesure en années. Celle d'un conteur, en spectacles. Fred Pellerin est plus vieux que son âge puisqu'il s'apprête à présenter son sixième spectacle, Un village en trois dés, à compter du 27 août.
Dans ce nouvel opus de la vie de Saint-Élie sublimée par l'imagination ébouriffée de Fred, on assistera, en quelque sorte, à la création du village. 
«Ça parle de comment les gens de Saint-Barnabé qui sont venus bûcher de plus en plus loin de leur village ont fini par en créer un nouveau, Saint-Élie, et comment le premier curé y est arrivé.»
«On va retrouver plusieurs personnages connus qui vont revenir comme Toussaint Brodeur, la Belle Lurette, Méo le coiffeur mais aussi un nouveau personnage, celui de la postière. Autre nouveau venu, le gros Charles, une sorte de fascinateur également ventriloque. Un personnage d'une grande culture.» 
Pour savoir comment tout ça est lié, faudra voir le spectacle.
Laisser mûrir
Contrairement aux humoristes qui apprennent leur texte par coeur jusqu'à ce qu'il semble être improvisé, Fred a raffiné une technique qui lui est propre: il n'apprend pas de texte. Il a rodé son spectacle jusqu'en juin dernier. 
«À la fin, j'avais une bonne centaine de pages de notes, explique-t-il. Depuis, je les ai laissées dormir. D'ici au 27 août, je vais mettre de l'ordre dans les notes et les repasser.»
«Par exemple, si, dans mes notes, j'ai 50 idées pour décrire la belle Alice, la postière, au moment de présenter le spectacle un soir donné, je vais en prendre une dizaine là-dedans. L'avantage de cette méthode, c'est qu'en révisant mes notes, ça me permet aussi de revoir les structures de base du spectacle.» Pour le reste, il va improviser.
L'élément suivant sur sa liste des choses à faire, c'est de répéter les quatre nouvelles chansons qui sont incluses dans le spectacle et auxquelles s'en ajoute une ancienne, Le cerf-volant.
Avec Un village en trois dés, Fred dit qu'il va explorer des zones d'émotions quelque peu abandonnées dans De peigne et de misère. «Avec L'arracheuse de temps, j'ai exploré des émotions plus lourdes avec notamment le thème de la mort. J'ai présenté le spectacle tellement de fois qu'au moment d'écrire le suivant, De peigne et de misère, j'avais envie de quelque chose de plus léger. Je ne dis pas qu'il n'avait pas un propos, mais c'était nettement plus lumineux. C'en était un d'espoir, bâti sur l'image du jour qui va se lever pour nous sauver de la fin du monde, pour peu que nous regardions tous dans la même direction.»
Cette fois-ci, il revient à une réflexion sur de grands thèmes universels: l'amour, la mort, la guerre. Mais, rassurez-vous, c'est toujours sérieusement teinté d'humour. «C'est sûr que c'est très enrobé dans de la fantaisie avec le personnage du fascinateur et Méo qui revient. Il est tellement fort, comme personnage, Méo, que je ne peux pas m'en passer. C'est juste qu'à travers ce jonglage heureux, il y a une réflexion. Je suis très content du dosage de sérieux et de fantaisie.»
S'il sent le besoin d'inclure des éléments plus sérieux dans son contenu, ce n'est ni pour plaire à des critiques, ni pour conserver l'intérêt du public. C'est beaucoup plus égoïste que ça: c'est ce qui lui est venu en tête en écrivant. Il faut croire que ces réflexions l'habitaient. «Je touche à une sorte de réflexion sur le social: à quel moment un village se fait? À quel moment, se crée cette entité qui est plus que la somme des individus qui la compose? Qu'est-ce qui fait le sens commun? J'en arrive à une sorte d'hypothèse, disons. Un argument un peu incontestable qui ferait qu'on ne peut pratiquement pas refuser de créer un village.» Intrigant.
À Paris
Le spectacle n'a pas encore entrepris sa vie publique que la demande explose. L'horaire du Caxtonien est rempli jusqu'à la fin de l'année. 2017? Non: 2018! Et on empiète déjà pas mal sur 2019.
À plus court terme, il y aura d'abord Saint-Eustache, puis Val d'Or, La Sarre, Gatineau, Paris. Fred présentera son nouveau spectacle à Paris avant Montréal, Québec ou Shawinigan, repoussée aux 8 et 9 décembre 2017. Il s'installera au Théâtre de l'Atelier, dans Montmartre, pendant un mois et demie. Il racontera son Village en trois dés à 563 spectateurs vingt-cinq fois à raison de cinq représentations par semaine.
Il explique ainsi ce choix étonnant. «Il y a eu une demande du programmateur du Théâtre de l'Atelier mais il était essentiel que j'y sois pendant un mois et demi. Mon whoraire de 2018 et une partie de 2019 est plein: impossible de me libérer pour aussi longtemps. La seule façon, c'était de le faire avant que la tournée du spectacle ne commence au Québec.»
N'est-ce pas plus délicat de «casser» un spectacle à Paris avec les petits ajustements que cela implique pour le public français? «Non, répond carrément Fred. Ça me stresse bien plus de présenter le spectacle à Montréal qu'à Paris. Et le présenter à Saint-Élie me stresserait beaucoup plus que de le présenter à Montréal. Plus on se rapproche des siens, plus c'est stressant, je trouve.»
De toute façon, les nouveaux spectacles ne perturbent plus tellement le blondinet de 40 ans. «Je n'ai jamais été pris par le gros trac mais en vieillissant, je stresse encore moins. Cinq minutes avant chacune des six premières représentations, peut-être, mais pas tellement plus. Puis, j'ai appris à mieux canaliser mon énervement. L'autre chose, c'est qu'on a une équipe avec laquelle je travaille depuis longtemps. Ils sont bons, ils ont de l'expérience: je n'ai aucune raison de stresser.»
Fred Pellerin
Pieds nus dans les légendes
Hyperactif de l'imaginaire, Fred Pellerin est aussi un cuniculophile: il aime courir plusieurs lapins à la fois. Pendant que d'un côté, il termine la préparation de son nouveau spectacle, il met la dernière main à la deuxième saison de la série Saint-Élie de légendes et suit la postproduction de Pieds nus dans l'aube qu'il a coscénarisé avec Francis Leclerc, le réalisateur, et dont on attend la sortie le 27 octobre.
«J'ai vu la dernière mouture du film qui est quasiment prêt. Franchement, j'ai été impressionné: c'est très poétique. L'objectif premier du film, c'était de rendre la poésie du livre dans la version cinématographique et c'est ce que Francis a su faire. Le résultat est très beau et il a su traduire en langage cinématographique la poésie de son père. C'est vraiment beau. Ça donne envie de vivre à cette époque-là.»
Le scénariste dit reconnaître sa touche dans le produit final. «Ç'a été un vrai travail à quatre mains au point où on ne pourrait pas dire ce qui vient de moi ou de Francis dans le scénario. Moi, dans le film, je reconnais ma petite touche. Cela dit, il n'était pas question d'écrire à notre façon mais bien de se mettre au service de Félix. Je suis très fier du film.»
Par ailleurs, une deuxième mouture de Saint-Élie de légendes est en train de prendre forme. Quatre nouveaux épisodes seront présentés sur ICI Radio-Canada télé en décembre prochain. «Il nous reste quatre jours de tournage à faire et à enregistrer la narration, explique le conteux, et deux des épisodes sont déjà complétés.»
On nous fera donc connaître quatre nouveaux personnages du Caxton susceptibles de se «légendifier» un jour. «Ce qui est intéressant d'une deuxième saison, c'est qu'on a déjà des personnages auxquels on s'est attaché et ils reviennent non pas en vedette mais comme personnages secondaires en même temps qu'on présente de nouveaux joueurs.»
«Je trouve qu'on explore de nouvelles couleurs à travers les personnages qu'on a choisis. Je pense qu'on va étonner les gens. Par exemple, je peux révéler qu'on a choisi un jeune garçon. Je trouve que ça élargit pas mal la palette des possibles dans ce concept-là.»
Autre nouveauté intéressante: au moins un des épisodes se passera en hiver, saison occultée dans la première mouture de la série. «On a commencé le tournage au moment des premières neiges. C'est important de montrer l'hiver parce que ça fait partie de notre réalité et c'est l'fun de voir évoluer les personnages dans ce contexte-là. Et puis, ça donne une autre dimension à la série qui témoigne un peu plus du temps qui passe et qui rythme la vie du village.»
En autant que la neige à l'écran ne hâte pas l'arrivée de la vraie, c'est parfaitement acceptable.