Johanne Pothier

Johanne Pothier: le devoir accompli

Quand la prochaine année scolaire du Conservatoire débutera, à l'automne prochain, Johanne Pothier n'en sera plus la directrice. Elle se consacrera plutôt à une retraite aussi active que méritée au terme d'un mandat de plus de six ans qui aura certes été mouvementé mais qui se termine on ne peut mieux.
«Le Conservatoire va plutôt bien, constate-t-elle. Bien sûr, la situation économique actuelle du Québec n'est pas celle du milieu des années 60 quand moi j'étais élève du Conservatoire et qu'on vivait dans une période d'abondance pour la culture, mais ça va bien. À la lumière des auditions que nous avons tenues pour de futurs élèves, nous devrions en avoir davantage l'an prochain et nous avons beaucoup de projets en marche. On a engagé de nouveaux professeurs et on sent vraiment une énergie renouvelée au sein de l'équipe.»
Dans ce contexte, elle sentait qu'elle pouvait se permettre de quitter ses fonctions. «Ça ne l'aurait pas été il y a quelques années mais maintenant qu'on est passé à travers la crise,  je trouve que c'est le bon temps pour me consacrer à mes propres projets.» Ceux-ci impliquent forcément l'écriture puisqu'après avoir publié trois romans , elle en a deux autres en chantier dont un qui devrait se retrouver chez les libraires à l'automne 2018. «Ça fait tellement longtemps que je ne trouve jamais de temps pour écrire...»
La crise
La crise à laquelle elle fait référence, c'est celle de l'automne 2014. La direction nationale des Conservatoires avait préparé un rapport destiné à la ministre de la Culture de l'époque, Hélène David, dans lequel elle préconisait la fermeture des cinq Conservatoires de musique régionaux à Rimouski, Val d'Or, Saguenay, Gatineau et Trois-Rivières. Après une importante mobilisation du milieu et différentes manifestations, la ministre avait fini par déclarer le rapport irrecevable et avait rejeté l'hypothèse des fermetures.
Est-ce à dire que la partie est définitivement gagnée? «Mon opinion très personnelle, soutient Johanne Pothier, c'est qu'on a fait la preuve au ministère qu'on sait gérer l'argent qu'il nous consent. Comme un grand nombre d'organismes de toutes sortes, on cherche activement à faire plus avec moins d'argent. Il y a eu des coupures, un réaménagement de nos ressources aussi bien ici qu'à Montréal et on a exploré des solutions à long terme.»
«Par ailleurs, on a un nouveau directeur général en Marc Lalonde, qui apporte un regard neuf. Il arrivait du monde de la danse et il avait travaillé à l'École de cirque. Il est arrivé avec un oeil extérieur et a posées des questions que nous, qui sommes plongés dans notre réalité depuis longtemps, nous n'aurions peut-être même pas posé. Je suis convaincue qu'il va dans la bonne direction. Aujourd'hui, je peux dire avec conviction que j'ai zéro inquiétude quant à la survie des conservatoires en régions.»
Elle croit que la mobilisation, l'implication exceptionnelle des élèves et l'originalité de leurs manifestations ont su faire infléchir la volonté politique. «Mais il faut aussi dire que nous sommes tombés sur une ministre, Mme David, qui adore les Conservatoires. De notre côté, on a démontré clairement leur nécessité dans nos milieux. Mon collègue de Saguenay me disait tout récemment qu'il lui importe peu qu'il y ait moins d'élèves aujourd'hui qu'il y a vingt ans parce que de toute façon, les Conservatoires en régions sont le noyau de ce qui s'y fait en musique et je suis parfaitement d'accord avec lui.»
«Ce qui caractérise le cas de Trois-Rivières, c'est que nous sommes la région du Québec où on retrouve le plus de programmes musique-études, au niveau primaire comme secondaire. La relation qu'on a bâtie avec eux est excellente. On a tissé des liens forts. Ils ont donc plaidé l'importance du Conservatoire dans le milieu.»
Elle a ainsi atteint un objectif majeur qu'elle s'était fixée au moment de son arrivée en poste il y a sept ans. «Je tenais à ce qu'on tisse des liens dans le milieu. C'est sûr qu'on a un attachement naturel avec l'OSTR: Nathalie Rousseau et Jacques Lacombe son deux anciens de chez-nous. Mais on a multiplié les projets en collaboration avec des écoles de danse, avec Ciné-Campus, on a participé au concert de l'OSTR avec la musique de Richard Desjardins, nous nous sommes associés au Festival de poésie, à Culture Mauricie, à la Maison Coup de pouce, etc. On est vraiment sortis de notre zone de confort en créant des liens pas forcément naturels. Je crois que c'est ça, l'avenir des jeunes musiciens. Les disciplines artistiques se sont décloisonnées.»
«Si je regarde le parcours d'Antoine Bareil, de Sébastien Lépine ou du quatuor Eska (autrefois Quatr'Elles), pour ne nommer qu'eux, ils font de tout. L'image traditionnelle du pingouin, le musicien en tuxedo, ça fait peur aux jeunes et c'est normal. Il faut voir le Conservatoire simplement comme l'endroit pour obtenir la meilleure formation musicale possible.»
«Je demeure convaincue que les rock stars qui durent sont encore celles qui ont une solide formation musicale. Nous sommes l'endroit où un jeune peut venir chercher le bagage technique qui va lui permettre de faire ce qu'il veut en musique. Regardez Marc Langis, un ancien d'ici qui a été bassiste de Céline Dion pendant de nombreuses années et qui est aujourd'hui directeur du Conservatoire de Gatineau. Quiconque a un rêve dans le monde de la musique doit posséder un bon bagage technique pour le réaliser. Si le rêve est sérieux, il exige un certain investissement en efforts, mais c'est ainsi qu'il peut se réaliser.»
En terminant sa carrière au sein du Conservatoire où elle a été formée comme musicienne, Johanne Pothier peut dire qu'elle a bouclé la boucle.
Bouclée, la boucle
Johanne Pothier quitte aujourd'hui son poste dans les meilleures conditions: celles qu'elle a choisies. Depuis un an, elle a diminué sa charge de travail à quatre jours par semaine et elle quittera définitivement ses fonctions à 64 ans, plus tôt qu'elle ne l'imaginait il y a encore quelques mois. «Je me suis écoutée», confie-t-elle avec un sourire qui trahit sa satisfaction.
Comme tombée du rideau, elle ne pouvait espérer mieux: elle a d'abord été formée à Trois-Rivières comme violoniste avant de quitter pour l'Université McGill et poursuivre ensuite sa formation à Salzbourg, en Autriche. Elle a joué et enseigné un peu partout au Québec avant de revenir à Trois-Rivières et peut affirmer qu'elle quitte en ayant bouclé la boucle d'une carrière pleinement satisfaisante.
Quand elle a hérité du fauteuil de directrice en 2011, elle blaguait à demi en souhaitant qu'au moment de son départ, les gens sachent où est situé le Conservatoire à Trois-Rivières. «Je rêvais de ne pas avoir à expliquer à un chauffeur de taxi comment s'y rendre. Avec tout ce qui est arrivé en 2014, la couverture médiatique que les événements ont suscitée, je peux dire fièrement que c'est mission accomplie.»
Ça ne l'empêche pas d'entretenir encore quelques souhaits pour le futur de l'établissement. «J'aimerais que ça redevienne ce que c'était. À une certaine époque, quand on était accepté au Conservatoire, c'était comme si on était des «élus». Non pas que les autres écoles de musique n'étaient pas bonnes, loin de là, mais il y avait un prestige particulier à être au Conservatoire parce qu'on lui reconnaissait une valeur particulière. Ce n'est plus comme ça aujourd'hui. Je voudrais qu'être choisi pour fréquenter le Conservatoire, ce soit perçu comme quand un jeune joueur de hockey ou de basket est sélectionné dans le AAA. Dans nos têtes, ça signifie automatiquement qu'ils ont du talent et qu'ils seront bien formés dans leur discipline.»
La directrice est la première à convenir que tous les «élus» qui accèdent au Conservatoire ne deviendront pas musiciens professionnels et ça ne la désole pas le moins du monde. «Je pense que la formation qu'ils reçoivent ici les prépare bien pour ce qu'ils feront dans la vie qui que ce soit. On a des anciens élèves qui sont devenus d'excellents médecins, avocats, professeurs, etc. Peu importe leur avenir professionnel, ce qui ne fait aucun doute dans mon esprit, c'est qu'ici, ils apprennent à être à leur meilleur sous pression. C'est une excellente école pour apprendre à gérer le stress et ça, c'est bénéfique peu importe le parcours.»
Contempler la fin, c'est l'occasion d'apprécier ses réussites. «Ce dont je suis la plus fière, confie-t-elle, c'est que le Conservatoire est devenu une famille pour tout le monde. C'est encore synonyme de rigueur et d'une volonté d'excellence mais ça s'est démocratisé auprès du grand public. On le voit par ceux qui viennent voir nos concerts: on ne donne plus l'impression d'être dans une tour d'ivoire. C'est désormais clair que le Conservatoire appartient à toute la région et que tous peuvent lui demander des services.»
Pour ce qui est de la succession, il est bien clair pour elle que c'est une étape qui ne lui appartient plus. «Une chose est sûre, c'est que je ne serai pas une belle-mère! Un comité d'orientation formé de gens du milieu trifluvien a été formé, a étudié la question et a fait ses recommandations quant au profil à rechercher chez mon successeur et je sais que Marc Lalonde les a écoutés.»
Le prochain directeur doit-il être Mauricien?
«Pas forcément, dit la Trifluvienne, mais s'il ne vient pas d'ici, il doit manifester un profond intérêt pour le milieu. Il devra faire en sorte de le connaître très rapidement, aussi bien que s'il venait d'ici. Par ailleurs, j'estime qu'en termes d'orientation, il faut poursuivre ce qu'on a entrepris mais aussi afficher une vision pour mettre en place des projets nouveaux, innovateurs et, surtout, éclatés.»