Jean-Pierre Ferland vient de lancer un nouvel album, Chansons jalouses.

Jean-Pierre Ferland enfin réconcilié avec sa voix

Malgré ce qu'affirment les documents officiels, Jean-Pierre Ferland n'a pas 82 ans. Il est bien né le 24 juin 1934, mais un homme de 82 ans ne se lève pas à 4 h du matin pour venir de Saint-Norbert à Trois-Rivières enfiler six entrevues dans les médias sans même avoir pris le temps de déjeuner. Mais surtout, un homme de 82 ans n'enregistre pas un nouvel album de chansons et n'entretient pas, envers celui-ci, un enthousiasme aussi juvénile que celui qu'il manifeste pour Chansons jalouses.
Ce disque est un hommage à certains de ses pairs pendant qu'il le peut encore. Un hommage, certes, mais pas seulement. «J'ai toujours eu un complexe avec ma voix, raconte-t-il, parce que jeune, on m'a dit que je ne chantais pas bien. Puis, l'âge mûr, pour se faire pardonner de ce qu'il m'inflige, a changé ma voix. Je chante mieux que jamais. Plusieurs disent que c'est à 65 ans que la voix d'un chanteur est la plus charmante et la plus belle. Disons que je suis un arriéré: ça m'a pris jusqu'à 82!» 
«Je ne me suis jamais considéré comme un chanteur, confie-t-il, mais comme un homme qui écrit des chansons et qui les chante. En interprétant les chansons des autres, j'ai découvert que ma voix est belle. J'ai écouté le contenu de l'album en boucle et franchement, j'ai aimé ma voix, pour la première fois de ma vie.» 
Quand on l'y pousse, Jean-Pierre Ferland arrive à identifier un aspect précis: sa voix d'aujourd'hui lui apparaît plus sensible, plus sincère que jamais. Sans doute l'est-il lui-même, est-on porté à croire en l'écoutant se livrer en entrevue. 
L'album Chansons jalouses est né d'une profonde envie de chanter après deux ans d'écriture consacrées à sa comédie musicale La femme du roi. «Un album de nouvelles chansons implique au moins un an de travail; c'était trop long. Pourquoi ne pas chanter les chansons des autres?» Il a choisi certaines qu'il aurait voulu lui-même écrire. 
On devine que le bassin des chansons potentielles devait être immense, surtout qu'il a puisé tant au Québec qu'en Europe. Ferland réagit net. «Ah non: pas du tout! Il est tout petit, ce bassin, J'aurais même de la difficulté à faire deux albums avec des chansons que j'aurais aimé écrire. La plupart m'ont habité depuis des années.» Il puise donc à plusieurs époques, depuis Est-ce ainsi que les hommes vivent? que Léo Ferré lui a fait écouter chez lui, en Italie, en 1967 alors qu'il venait de la composer jusqu'à la récente Si Dieu existe, de Claude Dubois.
Dix histoires 
Chacune des dix chansons jalouses a une histoire pour Ferland. Il voulait une chanson de son ami Félix Leclerc. Il a choisi Bozo, en souvenir du groupe des Bozos dont Ferland faisait partie avec Clémence Desrochers, Raymond Lévesque, Claude Léveillée et d'autres dans les années 60. «J'ai toujours trouvé que Félix avait un côté country et j'ai repris Bozo dans ce style-là. Je suis persuadé qu'il me prendrait dans ses bras s'il l'entendait.»
Diane Tell, elle, aurait pleuré à chaudes larmes en entendant Si j'étais un homme que Ferland a transformée par la simple mais habile substitution du «un» du titre par «ton». «Je suis très content de ce coup-là parce que j'adore la chanson et comme c'est un thème tellement féminin, je ne pensais pas pouvoir la chanter.»
Pour être en mesure de chanter les dix pièces empruntées - disons neuf puisque la dixième est La musique, la chanson qu'il dit préférer parmi les quelque 400 qu'il a lui-même composées - Ferland a relu encore et encore les paroles, l'ADN fondamental des chansons qu'il aime. «Les musiques peuvent évoluer avec le temps, la musique, c'est vivant. Les paroles, elles, demeurent immuables. En plus, la poésie, ça laisse place à toutes sortes d'interprétations: il faut faire siennes les paroles. C'est pour ça que les chansons poétiques ont une plus grande durée de vie que bien des chansons populaires dont les paroles ont un sens évident.
«En m'arrêtant sur Ordinaire, par exemple, j'ai constaté qu'elle a été écrite par plusieurs personnes parce qu'elle présente plus d'un point de vue qui s'opposent. Il y a celui du gars ordinaire, modeste et celui du grand chanteur populaire qui veut voir le reste du monde et que les hommes soient tous des frères. Pour le rendre, on a choisi de jouer avec l'enflure des arrangements qui distinguent les deux points de vue.»
C'est à son pianiste et directeur musical André Leclair qu'il a confié le soin de créer les arrangements des dix chansons de cet album. «Il fallait quelqu'un à qui je puisse faire entièrement confiance. Je lui ai dit ce que je voulais. Pour que je puisse m'approprier les chansons, mais avec respect. Il fallait que les arrangements suggèrent la parenté entre moi et la chanson tout en demeurant modernes. André a parfaitement saisi. En plus, il connaît très bien ma voix alors, il s'est assuré que je demeure strictement dans le registre qui m'est confortable.»
Cela donne des chansons où la voix de l'interprète est dominante, bien en avant des instruments. Elle est parfois délicatement appuyée par une simple guitare, parfois soutenue par des cordes rondes et enveloppante sans jamais écraser le chanteur. 
Ferland a complètement intégré les chansons: c'est sa façon de faire. «Je possédais tellement les chansons qu'en studio, le premier jour, j'en ai enregistrées trois! Les trois en une seule prise. Les techniciens n'avaient jamais vu ça. Après ça, je me suis calmé et on en a fait juste une par jour, pendant une semaine.» 
Chacune de ces chansons l'ont inspiré à un moment ou un autre de sa carrière. Le disque lui donnera peut-être l'élan pour amener sur la scène sa comédie musicale, son prochain défi. Cet homme n'a pas 82 ans.
Jean-Pierre Ferland s'est offert une pause dans l'écriture de sa comédie musicale <em>La femme du roi</em> en enregistrant <em>Chansons jalouses</em>, un album regroupant des chansons qu'il aurait aimé écrire.
L'oeuvre de sa vie
L'album qu'il vient de lancer est un beau hiatus dans un projet qui consume la passion et l'énergie de Jean-Pierre Ferland depuis quelques années: il écrit sa comédie musicale, La femme du roi. L'oeuvre de sa vie, clame-t-il sans hésitation.
«Je tiens absolument à monter ma propre comédie musicale. J'en ai écrit une autre il y quelques années, Gala, qui a été un échec mais qui était bonne, pourtant. Celle-ci sera peut-être ma revanche, je ne sais pas trop, mais elle est primordiale pour moi. Je veux léguer ce succès à mes petits-enfants. J'y ai investi trop de temps, d'énergie et d'argent. D'ailleurs, ce sera peut-être la toute dernière oeuvre de ma vie», laisse-t-il entendre en tournant son regard contrit vers son amoureuse Julie Anne Saumur, qui assiste à l'entrevue.
L'oeuvre porte sur l'histoire d'amour du Duc de Windsor et de Wallis Simpson, une Américaine divorcée pour laquelle le roi a abdiqué le trône d'Angleterre en 1936. «Ça représente quatorze chansons et je veux aussi en assurer la mise en scène. J'ai choisi mes interprètes qui incluent des gens comme Rémy Girard et Benoît Brière, deux excellents chanteurs méconnus. Julie Anne (sa conjointe) en sera aussi. Moi, je me suis gardé un petit rôle de vieux majordome.»
Habité par son sujet, Ferland voit toutes sortes de signes démontrant un lien occulte entre lui et Edouard VIII. Par exemple, les deux ont habité la même rue de la Faisanderie dans le 16e arrondissement de Paris. «Je l'ai même rencontré une fois à Paris. Lui et sa femme mangeaient au Rendez-vous des Porquerolles et il était venu s'asseoir à notre table pour discuter. Je l'ai intrigué parce que je venais du Québec. Il m'a parlé de son attachement pour un ranch qu'il possédait en Alberta. On a bien dû jaser une demi-heure.»
Ce qui est sûr, c'est que le projet le passionne et il est convaincu qu'il y a présentement un contexte très favorable pour assurer le succès d'une comédie musicale d'envergure au Québec. «J'ai justement appelé Serge Postigo, le metteur en scène de Mary Poppins qui a connu un gros succès l'été dernier, pour avoir des chiffres sur l'investissement à prévoir. Je sais maintenant que je peux réaliser mon projet pour beaucoup moins cher que ce qu'eux ont dû 
investir.
«Mon plan est de faire un spectacle génial et raisonnable. Je l'ai monté en lecture publique dans un théâtre il y a deux ans et j'ai recueilli les réactions du public. Le spectacle n'était pas à point et on a modifié plusieurs choses depuis. Il me reste trois numéros et trois autres chansons à écrire pour avoir le livret complet. Ce n'est que quand j'aurai réalisé ce grand rêve-là que je pourrai m'asseoir tranquillement pour me reposer un peu.»