Isabelle Blais

Isabelle Blais: au terme d’une grande année

Trois-Rivières — S’il n’y a pas de petit rôle selon Stanislavsky, il n’y a probablement pas de petits films non plus. La comédienne d’origine trifluvienne Isabelle Blais peut en témoigner, elle qui brille dans "Tadoussac", un film à tout petit budget dont personne ne savait, au moment de son tournage, s’il pourrait seulement être distribué un jour dans des salles commerciales.

Or, il vient de sortir dans cinq salles, dont au Tapis Rouge, à Trois-Rivières. 

Ce long métrage tourné en deux semaines avec quelque chose comme 250 000 $ de budget a remporté le prix Coup de cœur du public à l’événement Trois-Rivières - Images, fêtes et films (TR-IFF), il y a deux semaines. Il était le film de clôture de l’événement Cinéma du Québec à Cannes 2017, son actrice principale a remporté un prix d’interprétation au Festival international du film francophone de Namur, et le film a décroché le Prix Spécial du jury du Festival du Film Canadien de Dieppe en plus d’être dans les sélections officielles de festivals en Abitibi-Témiscamingue, à Sao Paulo, en Thessalonique en plus d’être à Cinémania à Montréal. Pas mal pour un tout petit film sans ambition; et sa carrière ne fait que commencer.

Difficile, en le voyant, de ne pas être bouleversé par les deux principales interprètes, la jeune Camille Mongeau et Isabelle Blais qui, malgré son statut, a suivi l’astreignant processus des auditions pour décrocher le rôle. 

«Au Québec, c’est assez rare qu’on se fasse offrir des rôles sans audition, en tout cas, pour moi, disait-elle en entrevue téléphonique avec Le Nouvelliste la semaine dernière. On convient que ce n’est pas ce qu’il y a de plus agréable dans le métier mais je comprends très bien que ce soit nécessaire. Je ne connaissais pas le réalisateur Martin Laroche et qu’on le veuille ou non, c’est important qu’on ait une certaine chimie dans un projet comme ça.»

«En plus, il fallait bien voir si le duo des deux personnages principaux fonctionne bien à l’écran, si les énergies sont compatibles. Ce n’est pas une question de talent qu’on évalue mais de voir si telle interprète est la meilleure pour incarner tel personnage. Si j’avais été moi-même la réalisatrice, j’aurais voulu faire des auditions même en sachant que c’est difficile pour les interprètes.»

Pour le défi

Pour ce rôle très intense et riche dans une production à tout petit budget, la question de la rémunération était secondaire pour l’actrice. «C’était clair que c’était un gros défi et c’est ça, je pense, qui m’a attirée. C’est un personnage complexe avec beaucoup de nuances qui n’était pas évident à aborder. En plus, on a une scène à deux très longue et très intense dans le film et je savais d’avance que ça ne serait difficile à jouer.»

«Le plus intéressant, poursuit la comédienne, c’est que mon personnage a deux facettes assez distinctes. Elle manifeste une attitude de légèreté et d’insouciance qui masque de douloureux souvenirs profondément enfouis en elle.»

«Il fallait que ce soit présent, mais je n’avais pas à jouer la douleur des souvenirs sauf dans la scène finale. C’est probablement un des rôles les plus difficiles qu’il m’ait été donné d’interpréter. Comme le tournage a été très court, une quinzaine de jours, on a beaucoup travaillé en répétitions pour être prêtes au tournage et limiter le nombre de prises. J’avoue qu’à la fin de certaines journées de tournage, j’étais vidée physiquement. Pas bouleversée parce que l’émotion de mon personnage ne reste pas en moi une fois la scène terminée, mais certainement fatiguée.»

L’expérience a-t-elle été aussi gratifiante que le défi anticipé le laissait deviner? «Oui. J’ai beaucoup aimé jouer ça à cause notamment de l’habileté démontré par Martin dans l’écriture. Il a écrit de très beaux personnages de femmes, ce qui n’est pas si fréquent. J’ai aussi connu toute une équipe très jeune et très talentueuse qui m’a offert un beau défi. C’est très stimulant parce que ça permet de ne pas s’encrasser dans la facilité de rôles qui nous sont familiers.»

La réception que le public semble vouloir réserver au film est très bonne comme Isabelle Blais a pu le constater quand elle est venue assister à la projection du film dans le cadre de l’événement TR-IFF. «J’étais un peu fébrile en attendant la réaction du public et quand le film s’est terminé, il y a eu un long et profond silence. Personne n’a bougé jusqu’à la fin du générique. J’ai vraiment senti que l’émotion avait passé et ça m’a fait très plaisir. C’était vraiment une belle rencontre, d’ailleurs, avec un beau public de cinéphiles. J’avoue que j’étais assez contente de revenir à Trois-Rivières pour présenter ce film-là à mes proches et à des amis. Surtout que ça faisait longtemps que je n’avais pas fait de films. C’est un beau retour.»

L’actrice dit d’ailleurs de 2017 qu’elle a été une année professionnelle parmi les plus enrichissantes depuis qu’elle exerce ce métier. «Alors qu’on peut passer de longues périodes sans avoir de propositions intéressantes ou de propositions tout court, cette année, j’ai eu la chance d’interpréter trois gros rôles. Au début de l’année, au théâtre, j’ai joué dans La bonne âme du Sé-Tchouan que Lorraine Pintal a mise en scène au Théâtre du Nouveau Monde, certainement un des plus grands rôles de ma carrière.»

«Ensuite, dans un tout autre registre, il y a eu la série Faits divers à la télévision qui a connu un très beau succès et que j’ai eu énormément de plaisir à jouer. C’était exigeant aussi parce que mon personnage était beaucoup à l’écran. C’était un rôle de policière mais avec de la texture parce qu’elle vivait des choses difficiles en parallèle de son travail d’enquête. C’était complètement différent des deux autres rôles et ça, c’est un privilège assez rare pour une comédienne que de pouvoir se renouveler rapidement. Vraiment, je dois avouer que je suis très chanceuse.»

Cet automne, elle a présenté, avec Pierre-Luc Brillant, son conjoint, une quinzaine de représentations musicales, principalement dans de petites salles comme des maisons de la culture.

Tant de cordes à son arc

Le métier de comédienne en est un d’incertitudes et d’instabilité. On peut être débordée de travail pendant une période et passer des mois à attendre que le téléphone sonne. La stabilité est rare et donc précieuse. Isabelle Blais a trouvé la sienne dans une passion qui fait partie non seulement de son parcours professionnel mais de sa vie: la musique.

«La seule véritable constante dans ma vie professionnelle, c’est la musique qui n’est jamais loin, constate-t-elle. Quand je suis moins occupée comme comédienne, ça me donne du temps pour des spectacles. Cet automne, avec Pierre-Luc (Brillant, son conjoint), on en a présenté une quinzaine de représentations, principalement dans de petites salles comme des maisons de la culture. C’était bien parce qu’on jouait le plus souvent devant des salles pleines. On va reprendre ça au printemps. Présentement, comme j’ai un hiver plus tranquille en terme de tournages, je suis dans une période de création où j’écris des chansons pour un prochain album.»

«Ce qui est bien avec la musique, c’est qu’elle me permet de ne pas être en attente de quelqu’un et qu’il n’y a personne non plus pour me diriger. C’est mon espace de création pure. C’est complémentaire à mon travail de comédienne mais je le considère aussi comme essentiel à mon équilibre. Ça va toujours être présent dans ma vie.»

D’autant qu’elle est auteure, compositrice mais aussi interprète et que depuis les premières prestations de Caïman Fu, avec des copains trifluviens en l’an 2000, elle a gagné en technique et en confiance. «Je sens que je maîtrise ma voix comme jamais et que ça ouvre des possibilités créatives. Dans l’écriture, c’est pareil : j’ai envie d’explorer davantage. Mettre les mots en musique, c’est toujours un gros défi mais c’est quelque chose d’assez exaltant. D’autant que j’aime tout particulièrement travailler à faire vibrer la langue française. On a une si belle langue et je veux la mettre en valeur.»

Création qui ne s’arrête d’ailleurs pas là chez cette artiste polyvalente puisqu’elle avoue timidement avoir écrit le scénario d’un long-métrage auquel il ne manque que la finale. «Je l’ai écrit il y a deux ans et l’ai mis de côté pour voir s’il passerait le test du temps. Or, j’avoue que ça tient la route. Je vais donc le terminer et en toute franchise, j’aimerais en faire la réalisation. J’ai appris à travers mes expériences de tournage et j’ai été chanceuse de côtoyer de bons réalisateurs qui m’ont laissé de la place pour proposer des choses. Je saisis bien divers aspects comme la composition des plans, le montage et j’ai confiance que je puisse être une bonne directrice d’acteurs. J’ai le goût de le faire et je crois vraiment que je pourrais faire du bon travail. Je sais cependant que c’est un métier difficile alors, je vais y aller étape par étape.»