Ariane Gélinas

Ariane Gélinas: d'imaginaire et de contradictions

Il ne faut surtout pas se laisser berner par son air juvénile ou hypnotiser par la longue tignasse rousse qui couronne sa frêle carrure. Ariane Gélinas maîtrise habilement les contradictions qu'elle projette. La Grandpiloise d'origine adore contempler l'eau, mais déteste s'y baigner. L'auteure incarne la délicatesse, mais se plaît à créer des meurtriers sans pitié. Bien trompeuses sont les apparences.
«On dit souvent que ce qu'on refoule va ressortir dans l'écriture. Mes personnages peuvent être cruels. On s'étonne que je sois si calme et posée et que mes personnages soient aussi sanguinaires. Moi, j'y vois un équilibre.» 
Cet équilibre est, selon elle, aussi naturel que l'est son imaginaire fertile. «J'ai commencé à raconter des histoires avant même de savoir écrire. Ma mère avait un vieux magnétophone et elle m'encourageait à y enregistrer des récits. Elle était technicienne en garderie. Elle a la patience à toute épreuve. J'avais une petite voix stridente et énormément d'idées, je pouvais lui raconter des histoires pendant une heure et demie, deux heures et, au lieu de se lasser, elle me disait: "raconte-m'en une autre". Ça m'a fait beaucoup de bien», se remémore-t-elle en soulignant que l'activité qui la passionnait tant n'avait pas le même attrait pour son frère cadet maintenant ébéniste.
«J'ai le goût de raconter des histoires depuis... C'est intrinsèque, inné. J'ai eu la chance d'évoluer dans un contexte familial propice. Je n'ai jamais senti de jugement par rapport aux mythes ou à tout ce qui était fantaisiste, à l'originalité.»
Son parcours, à son grand bonheur, a d'ailleurs été jalonné de personnes qui ont su reconnaître et mettre en valeur ses aptitudes autant que sa créativité qui avait une tangente plutôt inhabituelle pour une jeune fille de son âge.
«Au primaire, j'ai eu une professeure qui a reconnu que j'avais du talent. Elle m'a exemptée de toutes les récréations pendant un an pour que je puisse écrire mon roman. À la fin de l'année, on l'a imprimé sur une vieille imprimante. Un roman fantastique, une histoire de possession, inspirée par mon visionnement de l'Exorciste qui m'avait beaucoup impressionnée...», se souvient-elle, avouant également être très peureuse. Un autre de ses grands contrastes.
«Ça fait longtemps que je suis attirée par le fantastique, par l'horreur. Je suis très peureuse, mais je recherche ça. Personnellement, j'aime ça aller au bout de mes projets et c'est la même chose avec la peur. Ce n'est pas moi qui vais escamoter une scène d'horreur, une scène érotique ou une scène intense. Je vais la dépeindre dans sa totalité, si elle a sa raison d'être. Si je juge que ça s'intègre dans la trame narrative, je vais la mettre. Je ne me mets pas de barrières ou de frontières», affirme la directrice littéraire du Sabord.
L'atmosphère, le décor et le train
Si pour la grande majorité évasion rime avec sud et avion, Ariane Gélinas préfère le nord et le train. Surprenante dichotomie.
«Je ne tiens pas en place. J'aime l'idée de partir, comme ça... Récemment, je suis allée à Senneterre. J'adore le train qui relie Montréal à Senneterre. C'est un petit 10 h. Ce n'est pas pressé, c'est comme faire du jogging dans la forêt.»
«Ces escapades sont une sorte de recherche de mouvement, de découverte. Mes personnages sont vraiment comme ça, quand ils ont des envies de découvertes, ça vient pas mal de moi. Quand ils ont des envies de meurtres, ça ne vient pas de moi par contre», lance-t-elle en rigolant.
«J'ai un attachement particulier pour le nord et je dirais pour le nord de notre région, notamment à cause du territoire forestier. Je m'intéresse à l'arrière-pays et le nord a un magnétisme. J'ai commencé à m'y intéresser avant que ça devienne un sujet à la mode dans la littérature québécoise. Je comprends l'esprit des découvreurs, qui quittent tout pour aller travailler sur des chantiers. Ç'a quelque chose de fascinant.» L'auteure exploite d'ailleurs cet intérêt pour les terres éloignées dans plusieurs de ses oeuvres, notamment dans le collectif Les murmurantes, sorti l'automne dernier, qu'elle a coordonné aux éditions Les six brumes et dans lequel elle signe un texte. Ce recueil de nouvelles se déploie sur l'ensemble du territoire mauricien, du nord au sud.
«Je m'intéresse beaucoup aux ruines, au passé, aux villages fantômes. Oui, il y a une petite touche de gothique derrière ça, mais c'est surtout au niveau de l'histoire et pas de la peur grandiloquente. C'est comme ça que j'écris. Je pars avec mon appareil photo dans un lieu, comme Clova en Haute-Mauricie. Là-bas, il y a un quartier fantôme avec une douzaine de maisons abandonnées. Faire de la photographie de maisons abandonnées, ça nourrit ce que je fais. Je joue beaucoup sur les atmosphères. On me dit souvent que ce qu'on retient de mes textes, ce sont les atmosphères auxquelles je réussis à donner une densité.»
Si son style est surtout fantastique, elle l'ancre dans un canevas bien tangible. «Je ne triche pas avec les lieux. Ils sont comme ça au moment où je les décris. C'est le phénomène qui est fantastique. Le lieu n'est jamais gratuit dans un texte et il va influencer l'histoire», souligne-t-elle.
Inclassable authenticité
Après un court passage dans l'univers de la musique au secondaire, Ariane Gélinas s'est engagée dans une technique de documentation pour devenir bibliothécaire, ce qui lui laisserait du temps pour écrire. Finalement, le désir de tenter sa chance comme auteure était trop fort. «J'avais envie d'être dans le milieu littéraire, mais je dirais une littérature avec une petite intensité, une petite fulgurance. Ça fait partie de ce que j'ai besoin pour avoir le goût de mener à terme, un texte. Tu sais, quand on pense à quelque chose et qu'on se dit: "Il faut que je le fasse", cet élan créatif...», raconte celle qui terminera dans quelques mois son long parcours universitaire en littérature avec un doctorat. 
Elle est consciente que les thèmes qui l'inspirent son loin de rejoindre un public de masse. «Je veux divertir. Je veux faire passer un moment inspirant, s'ils en ont besoin à ce moment-là de leur vie. Je suis bien consciente que je ne m'adresse pas à tout le monde et je ne m'adresse pas à tout le monde à n'importe quel moment. Quand on fait quelque chose d'un peu inclassable, il faut avoir envie d'audace et de dépaysement. Si quelqu'un en a besoin à ce moment, il pourra fréquenter mon univers. Je ne tiens pas à être lue de façon massive nécessairement», explique-t-elle pour décrire sa volonté d'être authentique.
Ariane Gélinas sera au Salon du livre de Trois-Rivières notamment pour présenter trois de ses ouvrages.
Une place à prendre
Au Salon du livre de Trois-Rivières, Ariane Gélinas ne jouera pas les touristes. En plus d'y présenter trois de ses ouvrages, elle a été choisie comme auteure en résidence. Elle produira quatre textes dont la forme lui est libre. «C'est un mandat auquel on réfléchit et il faut se préparer psychologiquement pour être capable de le remplir. Je veux m'inspirer du thème Un monde d'images puisque les arts visuels sont un univers que je connais bien.»
Si le défi de la création demeure stimulant, elle ne se cache pas que sa nervosité vient davantage de la livraison qu'elle doit en faire devant le public. «Malgré mes expériences de prof et de conférencière, il reste que beaucoup d'auteurs, moi aux premières loges, sont à la base des introvertis extrêmement timides», lance-t-elle sourire en coin. «Je veux livrer le meilleur de moi-même à ce public. C'est un auditoire différent, disparate et varié. Ça va me permettre de toucher d'autres personnes, celles qui sont réceptives à ce moment-là.»
En plus de ce privilège qui lui a été confié, la coorganisatrice du prix Clément-Marchand et administratice de la Société des écrivains de la Mauricie présentera trois ouvrages. Elle y fera connaître son roman, Les Cendres de Sedna qui a été nommé livre de l'année lors de la remise annuelle des prix Arts Excellence de Culture Mauricie, la semaine dernière à Shawinigan. En plus, elle exposera deux collectifs, Poste restante et Les murmurantes.
Ces projets collectifs rejoignent sa volonté de s'impliquer pour aider les autres auteurs et les autres intervenants du milieu tout en poursuivant ses propres projets. 
Dans Les murmurantes, elle a voulu mettre à l'avant-plan la région et sa propension assez marquée pour le fantastique. «Je me suis dit que ça pouvait être plus assumé. Juste en regardant autour de moi, j'ai réalisé qu'il y avait matière à faire un recueil que j'aurais aimé lire aussi, avec six novellas (longues nouvelles) fantastiques dont je dirigerais le collectif. Je suis partie du principe que je voulais des auteurs aguerris, Michel Châteauneuf et Frédérick Durand, des auteurs émergents, comme Mathieu Croisetière et moi-même, qui sommes à la mi-carrière, et des auteurs de la relève, Raphaëlle B. Adam et François Martin. Je voulais aussi avoir un équilibre dans la région. Il y a deux textes en Haute-Mauricie, deux textes en moyenne Mauricie (Mékinac) et deux textes dans le coin de Trois-Rivières. Je me suis dit que j'allais faire exister un recueil de nouvelles fantastiques et que si je ne le faisais pas, il n'y aurait probablement personne qui allait le faire maintenant», élabore-t-elle en mentionnant la collaboration de sa bonne amie Joanie Gélinas pour les illustrations.
Ariane Gélinas n'a jamais douté qu'elle pourrait vivre de sa passion, mais elle sait désormais qu'elle doit se diversifier pour y arriver. 
«Une désillusion que j'ai eue pendant mon bac, c'était de me rendre compte que le milieu des études littéraires est fait pour devenir professeur ou chercheur. J'ai compris que je devais amalgamer l'écriture à autre chose, à moins d'un coup de chance inouï, comme Patrick Senécal, Marie Laberge ou encore mieux Michel Tremblay.» Cette diversification ne la rend pas malheureuse pour autant, non moins qu'elle ne l'empêche de voir son travail traverser les frontières. «J'aime que ce soit éclectique ce que je fais. Je ne pourrais pas passer cinq jours par semaine à écrire mon roman, mais j'aimerais bien en passer trois dans le meilleur des mondes. Ça, je ne dirais pas non. J'ai besoin de participer à des collectifs, de temps en temps, et le milieu de l'édition m'intéresse beaucoup. Quand on fait de la direction littéraire, tu pousses les textes des autres à leur paroxysme. On travaille ensemble pour que ce soit flamboyant.»
«Je suis consciente que je suis chanceuse, parce qu'en région, il n'y a pas tant de maison d'édition que ça. Il n'y a pas deux postes comme le mien au Sabord. J'aime beaucoup allier le travail au Sabord avec d'autres tâches d'éditions, en plus de l'écriture.»
«La gratification de travailler sur des livres, j'aime beaucoup. Ça me rejoint beaucoup et ça rejoint la petite Ariane qui était dans ses histoires et qui déjà faisait des petits livres sur des feuilles lignées brochées comme le font plusieurs enfants.» Plus rares sont ceux, par contre, qui, rendus grands, se retrouvent au Salon du livre de Trois-Rivières ou de Bruxelles.
Quatre romans marquants
1) Alexis-Vincent-Charles Berbiguier de Terre-Neuve du Thym,  Les farfadets ou tous les démons ne sont pas de l'autre monde, 1821.
2) Jean Lorrain, Contes d'un buveur d'éther, 1895.
3) Frédérick Durand, La nuit soupire quand elle s'arrête, 2008.
4) Martine Desjardins, Maleficium, 2009.