En faisant revivre le Québec des années 70 dans C'est le coeur qui meurt en dernier, Alexis Durand Brault jette un regard plutôt sombre sur une période où les mères de famille portaient beaucoup de responsabilités familiales sans recevoir tellement de gratifications en retour.

Alexis Durand Brault: diriger avec le coeur

Avec la prolifique carrière de réalisateur à la télévision (Au secours de Béatrice, La galère) qui occupe la plus grande partie de son agenda, on se demande quelle nécessité peut bien pousser Alexis Durand Brault à se lancer dans la direction de longs métrages comme Ma fille, mon ange (2007), La petite reine (2014) et C'est le coeur qui meurt en dernier sorti hier sur nos écrans.
Sa réponse est simple: «Le film, c'est la création ultime pour moi. C'est plus difficile que la télévision et c'est plus beau à faire. En fait, c'est une oeuvre qui reste, contrairement à des séries télévisées. En plus, ce sont des sujets que je choisis qui me parlent à moi personnellement.»
Ça explique son choix d'adapter le roman de Robert Lalonde puisque le sujet et surtout l'époque dans laquelle l'oeuvre plonge le spectateur lui est très familière. «Quand j'ai lu le livre de Robert, j'ai carrément reconnu ma famille avec plusieurs des archétypes de toute une époque. Pour moi, ce récit avec ces femmes confrontées à leurs contradictions intimes, c'est comme une suite des Belles-soeurs de Michel Tremblay à cause de la vision d'une époque qu'il offre aussi.»
Durand Brault dessine un portrait sombre d'une époque qu'on nous a souvent évoquée sous un jour plus joyeux dans le cinéma québécois. «Moi, je trouve qu'il y avait une tristesse latente dans ces années 60 et 70, des années où rien d'important ne bougeait au niveau de certaines valeurs. Les femmes étaient souvent confinées à la maison où elles portaient les responsabilités de la famille avec, souvent, des maris absents, trop pris par leur travail. Plusieurs s'ennuyaient et dans le film, la maman trouve une évasion en écoutant la musique de Harry Belafonte qui la fait rêver un peu.»
«C'est pour cette raison que j'ai filmé l'intérieur de la maison familiale dans une lumière très sombre, reflet de la tristesse de cette époque où beaucoup de familles baignaient dans le non-dit alors que de lourds secrets prenaient parfois beaucoup de place. J'ai voulu porter un regard réaliste sur une vie pas très facile mais un regard qui reste tendre, cependant.»
Même si le personnage va faire jaser, le réalisateur n'a pas cherché à porter un jugement sur la mère dans ce film. Pour lui, la leçon à retenir de l'oeuvre réside dans cette quête de maturité du fils qui doit en arriver à pardonner les faiblesses de sa mère et à l'accepter comme elle est, avec qualités et défauts. Et ce, même s'il a beaucoup souffert. «J'ai voulu comprendre cette femme. Quand, comme enfant, tu arrives au point où tu peux regarder tes parents pour ce qu'ils sont et non pour ce que tu aurais voulu qu'ils soient, c'est un grand pas. Et c'est pour ça que j'ai tenu à garder dans le film, en voix off, certains mots du roman qui expriment précisément ça. C'est là-dessus que je me suis ancré pour concevoir tout le film.»
Plusieurs se demanderont ce que c'est que de diriger Denise Filiatrault. Alexis Durand Brault assure n'avoir eu aucune difficulté. «Au départ, il était évident que Denise était l'actrice pour ce rôle d'autant que, comme je le disais à Sophie (Lorain, sa conjointe), elles ont toutes deux le même gros nez! Je trouve que Denise rend à merveille l'archétype de la mère québécoise typique dans le bon comme dans le mauvais.»
«Par ailleurs, je m'entoure toujours de gens qui ne sont pas racoleurs et qui me disent ce qu'ils pensent. C'était déjà le cas avec Sophie et Gabriel sur Au secours de Béatrice avec lesquels j'ai une relation de confiance et il en a été de même avec Denise. Ce sont tous des pros; c'est sûr qu'il faut que tu saches où tu t'en vas comme réalisateur mais quand c'est le cas, il n'y a pas de problème.»
«Denise, elle parle avec son coeur et moi, je dirige avec mon coeur. Quand tu es sincère, tu ne te fais pas ramasser. Bien sûr, elle connaît tous les rouages du cinéma mais elle a été très coopérative. Je suis bien conscient que c'est probablement son dernier rôle alors, je me sentais très responsable d'elle.»
«J'ai un peu le même tempérament qu'elle: je sais ce que je veux et j'aime que le travail soit efficace pour qu'on puisse rentrer pas trop tard à la maison. Je n'ai pas eu à prendre des gants blancs: je lui disais ce qui me plaisais moins et elle faisait ce que je lui demandais. Par ailleurs, Denise et moi, on rigole toujours énormément ensemble alors, tout ça s'est fait dans la bonne humeur.»