Aexandre Jardin

Alexandre Jardin: l’écrivain libre

TROIS-RIVIÈRES — Sans doute se trouve-t-il des écrivains que le succès a éloigné de ceux qui les font vivre: les lecteurs. Pas Alexandre Jardin. Parfaitement conscient que le Salon du livre de Trois-Rivières n’a pas l’ampleur de ceux de Montréal ou de Québec qu’il connaît pour les avoir fréquentés, il n’en traversera pas moins l’Atlantique dans le seul but de venir assumer son rôle de président d’honneur du salon trifluvien. Et discuter avec ses lecteurs, bien sûr.

«C’est bizarre mais je ne connais pas Trois-Rivières alors que je connais pourtant bien le Québec, avouait-il au téléphone depuis un café parisien achalandé à en juger par le bruit environnant. Quand on m’a proposé d’assister à votre Salon du livre, j’ai donc accepté tout de suite: c’est une très belle occasion de présenter mon dernier livre mais surtout de découvrir une nouvelle ville. L’autre raison, c’est qu’ayant beaucoup lu sur le Québec, j’ai fantasmé sur Trois-Rivières. C’est un berceau du lien qui nous unit aux Québécois. Trois-Rivières est une capitale du français en Amérique du Nord et un des premiers endroits sur le continent où des liens se sont tissés entre la population locale et les Français.»

N’empêche, un écrivain de sa stature semble destiné à de plus prestigieux événements internationaux. «Je préfère, et de loin, ce format à celui du Salon du livre de Paris, par exemple, plaide-t-il avec conviction. Je suis allé au dernier et j’y suis resté 25 minutes, strictement par obligation. Je n’y ai eu aucun plaisir. Il ne se passe rien dans les gros salons. On ne peut avoir aucune conversation intime avec les lecteurs. C’est simplement commercial. Chez vous, je pourrai avoir un vrai contact avec les gens, des rencontres réelles. J’ai hâte.»

Écouter

«Mon principal intérêt à aller dans les salons du livre, c’est l’écoute. C’est un endroit où on peut s’écouter les uns les autres. Pour moi, c’est vrai avec le public mais ça l’est aussi avec les autres auteurs. Rien n’est plus passionnant que d’écouter d’autres auteurs parler de ce qui les inspire, de comment ils travaillent, etc. Or, ce n’est dans ce genre d’événements qu’on peut le faire. Même au sein des maisons d’édition, les auteurs ont peu de contacts entre eux.»

Un troisième motif vient en tête de l’écrivain pour justifier son intérêt pour le salon trifluvien. Un motif peut-être plus primordial que les autres: ce qu’il appelle le miracle des Québécois. 

Le miracle? « Oui, oui, tout à fait! Les Québécois se livrent beaucoup plus que les Français, explique-t-il. Même qu’il n’y a aucun rapport entre les deux publics à mes yeux. Les gens ont chez vous plus accès à leur vérité intime. C’est extraordinaire d’être rapidement en contact avec la vérité de quelqu’un. En décembre dernier, j’étais à Québec pour des séances de signature suite à la parution de mon dernier roman et ce que les gens m’y ont dit m’a sidéré.»

Spécifions que le livre, Ma mère avait raison, porte sur la maman de l’écrivain, une femme scandaleuse, foncièrement libre, parfaitement indifférente aux conventions. Le genre de femme à habiter dans la même maison que son mari et ses trois amants.

«Je me souviens d’une dame, relate Alexandre Jardin, au bout d’une file d’attente à Québec, une femme que je ne connaissais pas qui m’a dit qu’à la suite de la lecture du bouquin, elle avait décidé d’avouer à son chum ce qu’elle ne lui avait encore jamais dit: que ce qu’elle aime pendant la relation sexuelle, c’est qu’on la gifle sur tout le corps! Le livre lui avait donné ce courage. Il y a même un homme qui m’a demandé de dédicacer le livre à sa femme décédée. Évidemment, je lui ai demandé pourquoi. Il m’a répondu que si elle revenait à la vie, il voudrait qu’elle lise mon roman. Il était dans sa vérité intime sans aucune forme de gêne.»

«Et ce qui est bien chez vous, c’est que ce n’est pas générationnel, je pense que c’est culturel. On le constate aussi bien chez les jeunes que les plus vieux. C’est ce à quoi je m’attends à Trois-Rivières.»

Enseigner

Le président d’honneur du Salon du livre de Trois-Rivières 2018 sera très présent lors de l’événement. En plus de se prêter à bon nombre d’entretiens, de faire la lecture à un groupe de tout petits, il offrira une classe de maître. Qu’a-t-il à révéler à des écrivains? «Un exemple de ce que je vais leur dire, c’est de toujours être très clairs quant au sujet dont il traite à travers leur intrigue. Souvent, les livres sont dévorés par leur propre intrigue. Ce qui compte, c’est le sujet et le lien avec le moi profond de l’écrivain.»

«Prenez Cyrano, illustre-t-il. Si on dit que c’est une pièce sur un homme avec un grand nez, on reste dans l’intrigue. Le sujet, c’est notre beauté cachée, un sujet immense et universel. Il faut que l’écrivain aille beaucoup plus loin en lui-même pour révéler son point de vue particulier sur le sujet choisi. Si je prends mon dernier roman qui apparaît comme un livre sur ma mère, en fait, c’est un roman sur la possibilité d’être radicalement soi-même.»