Alain Morisod et Sweet People: une histoire d'amour et de chance

Certains ont parlé d'une tournée québécoise d'adieu pour Alain Morisod et Sweet People qui s'arrête à la salle Thompson samedi. Les fans n'y ont évidemment jamais cru parce qu'ils savent que le groupe déborde d'autant d'enthousiasme que d'inspiration, lui qui vient tout juste de lancer un tout nouvel album, La route m'a donné rendez-vous.
Précisons quand même quelque chose: la présente tournée canadienne est bel et bien la dernière du groupe sous sa forme actuelle puisque Jean-Jacques Egli quittera au terme de celle-ci. À 74 ans, le guitariste ressent un peu le poids des années et a choisi de se la couler douce.
On peut le comprendre. Prenez l'actuelle tournée au Québec, au Nouveau-Brunswick et en Ontario: 45 spectacles en 52 jours! Infernal! Alain Morisod, toujours tellement disponible, en convenait au bout du fil depuis Sept-Îles mardi matin. «Je suis conscient que j'en demande beaucoup à mon équipe. Nous allons faire environ 12 000 kilomètres pour 45 spectacles d'ici au 27 mai. C'est énorme! À un moment donné, il y a des limites physiques qui entrent en ligne de compte. Jean-Jacques a 74 ans mais moi, je ne suis pas tellement plus frais: je vais bientôt en avoir 68! Tout d'un coup, je trouve que les marches d'escaliers sont plus hautes et les textes des journaux m'apparaissent de plus en plus petits!»
«Je rassure les gens: nous allons sans doute revenir au Québec dans le futur mais pas dans le cadre d'aussi grosses tournées. Je nous vois revenir pour 20 ou 25 spectacles, peut-être, mais arrêter? Non, on ne pourrait pas. Il y a des attentes:  la tournée marche d'une façon incroyable. C'est salle comble après salle comble. Les diffuseurs nous le disent: c'est la tournée qui marche le mieux. On vient de jouer à Drummondville où on nous a appris que nos spectacles sont ceux qui y ont été présentés le plus souvent après Broue! C'est incroyable! Nous sommes tellement reconnaissants envers les Québécois qui nous ont adoptés comme si on était de la famille.»
Depuis 1978 et la sortie de la chanson Le lac de Côme, les Suisses préférés des Québécois ont présenté quelque 1800 spectacles et vendu pas moins de 3,5 millions d'albums au Québec. Sur des ventes totales qui dépassent les 20 millions, c'est un pourcentage qui raconte une immense histoire d'amour.
La chance
Que Sweet People ait pu connaître une aussi fabuleuse carrière, Alain Morisod le met sur le compte de la chance. «Je n'ai jamais rien prémédité. J'ai fait un petit disque entre amis pendant mes études et on en a vendu deux millions d'exemplaires. Les choses se sont bien enchaînées par la suite, j'ai fait de belles rencontre, j'ai eu de bons feelings, et voilà! On croit toujours qu'on peut tout expliquer dans ce métier alors qu'on n'explique rien du tout. Les choses se passent ou pas. Je continue de croire que tout pourrait se terminer n'importe quand. C'est ça, la loi de ce métier. Nous sommes chanceux: la demande du public est là, encore.» Voilà un luxe dont ne pourront sans doute pas profiter les artistes de la nouvelle génération. «Je trouve qu'il y a plein de jeunes avec énormément de talent qui sortent d'émissions comme The Voice ou autres. Malheureusement, je crains que l'horizon soit un peu bouché pour eux. Il leur faudra beaucoup de chance parce que dans ce métier, on est tributaire de tellement d'éléments incontrôlables. Internet permet des choses fantastiques mais l'usage qu'on en fait est très souvent épouvantable. Pourquoi les gens achèteraient des CD s'ils peuvent pirater ou voler des albums sur Internet? Je pense que l'industrie est en train de se tirer une grosse balle dans le pied.»
«Nous avons profité de conditions tellement plus favorables. Oui, on a vendu des millions d'album mais on avait droit à une extraordinaire diffusion: on débarquait à Mirabel une journée et le lendemain, on passait à De bonne humeur à TVA dès le matin puis, sur l'émission de Jean-Pierre Coallier à 10 h puis à Sherbrooke aux Anges du matin et on faisait les Démons du midi avec mon ami Gilles Latulippe. On avait une visibilité fantastique avec énormément de retombées, ce que les artistes n'ont plus. C'est dommage.»
«Par contre, peut-être que ça donne plus de valeur aux spectacles en salles et nous, c'est encore ce qu'on fait le plus. Il reste qu'on a déjà occupé la salle Thompson chez vous sept soirs consécutifs! C'était toute une époque. Aujourd'hui, on se compte extrêmement chanceux de pouvoir encore la faire un soir avec une salle pleine.»
Un petit regret
L'optimisme gaillard qu'affiche Alain Morisod masque un tout petit regret.
«Je trouve quand même un peu dommage que l'ADISQ ne reconnaisse pas ce qu'on a réalisé au Québec. Autant de spectacles à travers les années, tous ces albums vendus... Et on remplit encore nos salles après tout ce temps. On a représenté quelque chose pour l'industrie du spectacle au Québec, on fait partie du décor. Et ces succès ont eu un impact considérable, pour les salles de spectacle en premier. Alors que l'humour occupe toujours la tête d'affiche et que la musique continue de régresser, nous, on arrive à maintenir le cap. C'est quand même une belle réussite.»
Aussi bien Alain Morisod que son épouse Mady tiennent une forme exemplaire qui leur permet de soutenir le rythme infernal des tournées auxquelles leur succès phénoménal leur donne accès.
Équipés pour veiller tard!
«Je dis toujours aux gens de ne rien prévoir après le spectacle parce que nous, on finit très tard, avertit Alain Morisod en riant. Nos spectacles, c'est toujours plus de trois heures de musique. Samedi soir à la salle Thompson, on va offrir aux gens ce qu'ils ont envie d'entendre de nous. C'est ce qu'on a toujours fait.»
«Moi, mon petit talent, c'est que j'ai le pif comme on dit chez nous. Je sens ce que le public a envie d'entendre. Et je sais combien les gens aiment qu'on mette les chansons en contexte alors je m'en occupe aussi. Après 40 ans, je connais bien nos fans.»
Ce que les gens qui ne suivent pas systématiquement le groupe ne savent pas, c'est que celui-ci évolue constamment. Par la présence de gens comme Fred Vonlanthen et Julien Laurence, notamment, qui apportent une grande polyvalence. «L'avantage d'un groupe comme le nôtre, c'est qu'on peut aller dans tous les sens, poursuit le pianiste. Les gens ne peuvent jamais savoir quelle direction on va prendre. Cette fois-ci, on leur réserve quelques surprises. On va leur présenter notre version de Hotel California qui sonne vraiment super bien. Tout le monde va jouer de la guitare, même Mady. On va aussi leur faire Final Countdown: c'est un moment super fort du spectacle où tous les spectateurs se lèvent: c'est génial!»
«On sent un peu partout qu'il y a une mouvance de nostalgie des années 60 et 70 et ça se reflète dans le spectacle. Mais en même temps, comme on peut compter sur des voix extraordinaires dans le groupe, on se permet un numéro un peu inspiré de ce que fait Il Divo. Quand on interprète Il Mondo, comme on dit: ça se passe!»
Alain Morisod parle avec tant d'enthousiasme de ce spectacle qu'on sent sa ferveur inaltérable. «Mon métier, dit-il, c'est une passion. Il y a longtemps que j'aurais pu ralentir le rythme mais l'envie n'est pas là. Je suis comme un enfant qui monte dans un beau carrousel: la dernière chose dont il a envie, c'est d'en descendre. Alors,  je joue les prolongations», illustre-t-il, trahissant une autre dévorante passion: le foot.  
Le groupe n'est pourtant pas complètement à l'abri des soubresauts qui bousculent l'industrie. Le groupe n'arrive pas à distribuer au Québec son tout nouvel album qui devait être en magasin fin mars. «L'industrie connaît des difficultés. On a vu la fermeture de HMV et voici que notre distributeur, DEP, a fait faillite. Ça bloque notre distribution. Notez, nous sommes dans la même situation qu'Éric Lapointe ou les Cowboys Fringants. Ne vous en faites pas: on va s'en sortir. Nous sommes en train de négocier une entente avec les Disques Sélect de façon à ce que notre plus récent album La route m'a donné rendez-vous soit en magasin le plus rapidement possible.»