L’Américain Kevin Augustine semble redéfinir les limites du théâtre de marionnettes avec le spectacle Body Concert qu’il offre pour deux représentations vendredi et samedi soirs à l’église St. James.

Vers l’indéfini et au delà

TROIS-RIVIÈRES — Le théâtre de marionnettes est un monde infiniment plus vaste que l’idée que le commun des mortels s’en fait. Un monde qui peut être complexe, poétique, grave autant que ludique. La démonstration qu’en fait le spectacle Body Concert de la compagnie new-yorkaise Lone Wolf Tribe de Kevin Augustine est, à ce titre, plus que convaincante.

Rappelons que l’artiste américain est en résidence à Trois-Rivières depuis le début du mois de novembre pour peaufiner ce premier spectacle solo et les représentations qu’il a données devant différents publics au cours de la dernière semaine de même que les deux de la fin de semaine ouvertes au grand public font partie du processus de création.

L’œuvre n’est pas parfaitement aboutie mais Body Concert est un spectacle parfaitement légitime dans sa forme actuelle, tout près de l’aboutissement. La proposition est si forte qu’elle envoûte déjà.

L’œuvre est fascinante pour la fenêtre qu’elle ouvre sur la discipline. Body Concert peut être vu comme un spectacle de danse pour et avec des marionnettes. Entièrement couvert de vêtements noirs sur une scène où aucune couleur n’apparaît, le manipulateur se dessine néanmoins clairement en silhouette derrière ses marionnettes qui se déploient dans la lumière. Il agit avec elles tout en les contrôlant.

Body Concert se présente comme une série de tableaux de quelques minutes chacun. Si aucune parole n’accompagne les mouvements des marionnettes et du manipulateur, le spectacle est loin d’être silencieux puisque la musique originale de Mark Bruckner, davantage qu’un accompagnement, est un élément constituant de la narration.

La représentation de jeudi matin était offerte à un public de jeunes de première et deuxième secondaire de la concentration théâtre de l’école Chavigny. Un public particulièrement attentif et remarquablement allumé quand est venu le temps de questionner l’artiste au terme de la représentation d’une cinquantaine de minutes. Les jeunes ont apparemment beaucoup apprécié et ce n’est pas une considération banale parce que le spectacle a une facture qui pourrait être rébarbative. La mise en scène est extrêmement dépouillée et distille une atmosphère troublante et grave. Essentiellement, le concepteur et interprète entraîne le public dans un sombre rêve sur la base d’une réflexion sur la vie et la mort.

Je répète: les élèves de première et deuxième secondaire ont donné tous les indices laissant croire qu’ils ont beaucoup apprécié ces 50 minutes sans la moindre parole. Près d’une heure de lente et profonde méditation sur la notion de vie.

La plupart des tableaux se dessinent avec un minimum d’éléments: un crâne humain, un bras ainsi qu’une jambe décharnés, laissant apparaître muscles, tissus et os. Des membres qui prennent vie sous l’impulsion que leur donne le manipulateur. Dans une patiente lourdeur, il assure le mouvement toujours très graduel des membres poussés à la résurrection par un quelconque souffle. D’où origine la vie?

Plus tard, c’est un œil énorme qui apparaît dans les mains de l’interprète. Plus tard encore, un bébé, translucide. Tout cela vous apparaît scabreux? Par un quelconque miracle, ça ne l’est pas. Audacieux, ça, oui. Étonnant, bouleversant aussi, mais pas du tout scabreux. Le créateur arrive à transcender l’apparence de ses accessoires pour nous entraîner dans la réflexion.

C’est peut-être là son plus grand mérite, d’ailleurs, au delà même de sa technique de travail pourtant renversante. Dans ses mouvements chorégraphiés, il utilise aussi bien ses pieds que ses mains pour animer les objets. De sa maestria technique ne ressort qu’une admirable simplicité et une éclatante absence de tape à l’œil. Il fait tout pour que son athlétique labeur disparaisse derrière la représentation. Lui fait discrètement partie de la narration, en nécessaire filigrane. Il est le partenaire de danse de ses choses. L’âme qui insuffle la vie.

Pour qui n’est pas un adepte de ce type de théâtre, Kevin Augustine le mène dans des zones jusque là insoupçonnées. Il redessine les limites du médium, proposant une réflexion sur la discipline au même titre que le thème de son rêve conscient. Body Concert est un spectacle littéralement fascinant qui ouvre des portes là où on ne voyait qu’un mur.

On découvre, à travers cette exploration, combien le projet des Sages Fous de créer une Fabrique de théâtre insolite peut être riche de promesses. Le monde est grand mais on n’a pas idée de l’immensité du territoire qu’il reste à explorer.

Les billets pour les représentations de vendredi et samedi à 20 h sont en vente sur enspectacle.ca ou sur reservations@sagesfous.com.