Paul Rousseau publie Le feu sur la peau, son 20e ouvrage, aux éditions Québec Amérique.

Une histoire qui colle à l’épiderme

Trois-Rivières — Il y a de ces histoires qui collent à la peau. L’auteur Paul Rousseau en sait quelque chose. Par un pur hasard, il y a une quinzaine d’années, il a pris connaissance de cette affreuse épidémie de variole qui a décimé la population montréalaise en 1885. Il n’en fallait pas plus pour que son imagination s’enflamme. «Je me suis dit: "wow! Quel sujet extraordinaire!" C’est une crise sanitaire et sociale majeure. Il y a eu 5000 morts à Montréal dans des conditions absolument épouvantables. C’est la dernière épidémie non contrôlée de variole dans une grande ville du monde. Tout de suite, j’ai eu envie d’écrire cette histoire-là. D’autant plus que ça n’avait pas laissé beaucoup de traces dans nos manuels d’histoires. Il y a 15 ans, c’était la première fois que j’entendais parler de ça. En plus, ce qui m’a attiré, c’est le fait que ça se passe en ville. En général, au Québec, dans nos romans historiques, l’action se situe pas mal en campagne alors le contexte de la ville fascinait.»

De fil en aiguille, il en a glissé un mot à un ami scénariste pour en faire une version télévisée. Le projet ne s’est pas concrétisé mais n’était pas mort pour autant. Un producteur de cinéma a aussi manifesté son intérêt mais le sujet est «dense et complexe» et le milieu cinématographique n’offre pas un processus facilitant. «On l’a finalement mis de côté mais l’histoire est restée en moi. Les personnages sont restés bien vivants, le médecin, la guérisseuse... Cette histoire-là a mûri et il y a deux ans, j’étais prêt à en faire une version écrite.»

Ce récit s’était toujours trouvé une petite place dans les recoins de son imaginaire et n’a jamais été mis à la corbeille à papier. La ténacité de sa blonde n’est pas non plus étrangère à l’aboutissement de ce projet. Par contre, la tâche était colossale. «Je n’avais plus rien de mon scénario. Je suis reparti à zéro. On avait rencontré certains écueils dans la rédaction du scénario. On butait toujours aux mêmes endroits et en reprenant l’écriture, j’ai décidé de les contourner et d’avoir une approche différente. Je me souvenais de ce qu’on avait fait mais ce qui était le fun, c’est que je ne m’en souvenais pas précisément. Donc j’ai pu repartir un peu avec une approche renouvelée. C’est de l’ouvrage écrire un roman historique, je vous le garantis! Mais ça quand même été agréable et j’irais même jusqu’à dire que ça s’est fait naturellement.»

Le cadre était trouvé, les personnages bien définis, il ne restait plus qu’à faire de Le feu sur la peau un tout. «Je campe des personnages, qui sont à 90 % fictifs, dans des situations qui ont vraiment existé. Ce qui m’intéressait, c’est que mes personnages soient au cœur de la tempête et qu’ils soient actifs dans tous ces chambardements-là au courant des mois où l’épidémie a frappé. Je voulais aussi deux personnages principaux qui sont aux antipodes quand frappe cette crise sanitaire majeure. L’un est médecin et chercheur épris de modernité et l’autre est une guérisseuse de médecine traditionnelle. Les personnages fictifs vivent des événements qui ont marqué l’histoire. C’est ça le secret du roman historique.»

Les personnages sont forts et permettent aussi de bien représenter les différentes classes sociales de cette époque. «J’ai choisi un personnage franco-américain et une héroïne qui est moitié irlandaise et moitié québécoise parce que ça leur donnait plusieurs facettes et un certain recul. Des points de vue différents c’est toujours intéressant pour un auteur.»

Paul Rousseau n’est pas du genre à tolérer l’ennui et le confort de la répétition. Il en était de même alors qu’il était journaliste pour Radio-Canada et ce trait de personnalité est encore bien présent maintenant qu’il est à la retraite. «J’ai toujours un projet en marche et, généralement, le projet sur lequel je travaille est complètement différent du précédent. C’est plutôt l’histoire qui m’intéresse.»

Bien que le projet mûrissait en lui depuis 15 ans, la sortie de cet ouvrage de plus de 400 pages coïncide avec une offre abondante de romans à caractère historique. «Je n’avais pas d’arrière-pensées. Le fait que ça se passe en ville, ça m’a semblé nouveau, intéressant. Quand je parlais de cette histoire-là, je voyais, à la réaction des gens, que je tenais peut-être quelque chose de vraiment bon. Que ce soit l’éditeur ou les producteurs dans le passé, quand je parlais de cette histoire, les gens semblaient accrocher. Je trouvais ça important de mener à bien ce projet qui traînait dans ma tête depuis si longtemps. Ce que je trouve pratique d’avoir le temps, de vieillir un peu, c’est d’avoir enfin le temps de les faire!»

Valser entre les styles va donc de soi. Après avoir vu plusieurs de ses livres pour enfants prendre place sur les tablettes, il sentait maintenant que le temps était venu de se déplacer vers d’autres rayons. «Je pense que j’étais au bout de cette partie de mon œuvre. Mes enfants avaient grandi... Ils étaient une source d’inspiration constante mais là ils étaient adultes. Je sentais que je perdais un peu la main du roman jeunesse parce qu’il a beaucoup évolué au cours des dernières années. Je me suis remis au roman pour adultes. C’est l’histoire qui m’inspire. Des fois ça peut être moderne, des fois ça peut être ancien. Je n’ai pas de préférence. C’est aussi pour combattre la routine de l’écrivain. C’est un bon contrat écrire un roman aussi bien que cette tâche soit remplie de défis, de nouveautés et qu’elle t’apporte un plaisir renouvelé. Les personnes qui écrivent toujours de la même façon, oui elles sont confortables, mais ça ne va tellement pas avec ma personnalité. Je sentirais une usure. Vous savez quand on est dans le feu de l’écriture, dans le crunch on écrit sept jours par semaine alors s’il faut qu’en plus ce soit quelque chose de répétitif... ce serait difficile!»

La publication de ce roman survient au moment où le débat sur la vaccination est en pleine recrudescence. Simple fruit du hasard convient-il. «La tragédie de Montréal de 1885, si la campagne de vaccination n’avait pas connu de ratés, elle aurait fait une dizaine de morts peut-être, au lieu de 5000. Ce sont les faits. C’est quand même grâce à la vaccination que la maladie a été éradiquée de la surface de la planète. C’était une maladie absolument horrible qui tuait 3 à 4 personnes sur 10 et qui défigurait le reste, à vie. Les malades avaient une apparence repoussante et dégageaient une odeur pestilentielle. Je pourrais dire que si cette maladie revenait sur Terre, je pense que le débat sur la vaccination serait tout à fait différent.»