Les huit comédiens de La traverse occupent la scène pendant toute la durée de la pièce que présente le Théâtre des Nouveaux Compagnons jusqu’à dimanche.
Les huit comédiens de La traverse occupent la scène pendant toute la durée de la pièce que présente le Théâtre des Nouveaux Compagnons jusqu’à dimanche.

Un deuil ne se fait jamais seul

François Houde
François Houde
Le Nouvelliste
CRITIQUE / La deuxième pièce de la saison du centenaire du Théâtre des Nouveaux Compagnons maintient le thème de la mer adopté comme ligne directrice à l’automne dernier. Avec La Traverse, de Corinne Sévigny-Lévesque, la compagnie trifluvienne offre une belle pièce avec des thèmes riches abordés avec une grande habileté par une talentueuse auteure québécoise.

On comprend facilement que les deux metteures en scène trifluviennes soient tombées en amour avec l’œuvre et aient toutes deux voulu lui donner vie. Lucie Trudeau et Annie Trudel y arrivent avec, ma foi, doigté et conviction pour offrir un séduisant moment de théâtre aux amateurs.

L’ouverture du rideau offre d’emblée une impressionnante plongée dans un univers manifestement onirique adroitement évoqué par un décor fort judicieux et particulièrement réussi. En évitant la surcharge, on a créé un convaincant pont de bateau initialement habité par quatre fantômes. Le fantastique s’impose donc dès lors mais on comprend très rapidement qu’il ne sera pas inutilement lourd.

À chacun des quatre fantômes correspond un passager. Chacun porte un supplément de bagage sur l’âme, un poids que les esprits ont pour tâche d’alléger au rythme des flots et avant que le bateau ne termine sa traversée. Les spectres eux-mêmes ont du travail à faire pour accepter leur mort et ainsi accéder à une paix qu’on suppose éternelle. Chaque duo a une histoire à raconter qui définit ce dont ils doivent se délester. Une des intéressantes trouvailles de l’auteure, c’est ce fardeau qu’elle a choisi de faire porter aux fantômes comme si leur présence était une erreur à corriger. C’est en se libérant qu’ils peuvent également libérer leur vivante contrepartie de leur inconsciente présence.

La grande force de La traverse, c’est la narration, complexe, multiple. Elle se déroule à plusieurs niveaux mais les metteures en scène se sont assurées qu’elle demeure toujours bien claire pour le public. On ne s’y perd jamais. Fort heureusement, puisque Corinne Sévigny-Lévesque est une habile raconteuse qui donne à quatre récits inscrits dans la mémoire des personnages vivants quatre personnalités propres. L’aspect fantastique de la pièce n’atténue pas la poésie des histoires joliment racontées et donne à cette courte pièce, 90 minutes tout au plus, un rythme soutenu.

L’auteure crée à travers ces récits, une courbe dramatique qui se résout de façon pleinement satisfaisante dans la portion finale. C’est franchement bien ficelé et porteur d’un propos édifiant et riche sans pour cela être pontifiant. Le surnaturel est ici pertinent parce qu’au service d’un propos bien humain, bien senti. Qu’y a-t-il, en effet, de plus humain que le deuil, thème central de La traverse? Les deuils, pourrait-on dire, puisqu’il est ici question de celui que vit un enfant dans son passage vers le monde adulte quand il accepte d’assumer librement ses désirs propres, du deuil d’une culpabilité paralysante ou de profondes blessures morales qui ont le même effet.

Le propos m’est donc apparu pertinent mais je dois avouer que je n’ai pas été ému par la pièce. Celle-ci m’a certainement intrigué, intéressé mais sans m’émouvoir.

Le texte est ici rendu par une distribution intéressante. Les Nouveaux Compagnons sont fidèles à leur louable vocation de donner à des novices l’occasion de vivre l’expérience du théâtre mais cela fait en sorte que si le niveau général est bon, les interprètes sont inégaux. Retenons la justesse de Kathleen Lacroix qui connaît de beaux moments, au même titre que Daniel Lampron qui a aussi des passages fort convaincants. Les vétérans Gabriel Godbout et Robert Turcotte sont particulièrement solides.

Ce n’est pas pour les interprètes que La traverse mérite d’être vue mais pour le propos et le texte que la mise en scène sert fort bien. La pièce est tout à fait digeste et accessible en n’étant ni très grave, ni très lourde malgré un propos sérieux. C’est, en somme, une fort agréable sortie au théâtre.

Notez que la pièce n’est présentée que quatre fois. On la reprend vendredi et samedi soir, dès 19 h 30, alors que ce dimanche, elle sera présentée pour une dernière fois à 14 h, toujours à la salle Anaïs-Allard-Rousseau.