Un chef de cœur

Trois-Rivières — Lors de la conférence de presse annonçant sa nomination à titre de directeur artistique et chef attitré de l’Orchestre symphonique de Trois-Rivières, Jean-Claude Picard n’a pas beaucoup fait référence à Jacques Lacombe, son illustre prédécesseur. Pas par vanité ou pour faire oublier ce dernier, mais bien parce que le tout jeune chef de 37 ans a déjà une vision bien nette de la musique qu’il veut offrir avec son orchestre. Une vision singulière parce que basée sur sa sensibilité qui ne sera jamais celle d’un autre, fut-il un chef ayant marqué à jamais l’OSTR.

Le nouveau leader, premier chef attitré de l’Orchestre qui ne soit pas Trifluvien d’origine, n’a pas énormément élaboré sur la direction précise qu’il compte donner à l’orchestre trifluvien parce que cette vision devra se préciser au cours des prochains mois. «Je veux discuter avec les musiciens et avec le public pour m’imprégner de ce qu’ils aiment, de ce qu’ils veulent et ça va nourrir ma réflexion quant à l’orientation précise à prendre avec l’orchestre. La qualité des musiciens est là, c’est un orchestre exceptionnel, mais j’ai aussi envie que ça me ressemble, que ça parle de ma sensibilité. Ma vision musicale est claire et on va aller dans cette voie mais ça reste quelque chose qui va s’enrichir de ce que je vais retirer du contact plus étroit avec les musiciens et la communauté. Mon rôle de chef, c’est aussi de fédérer les musiciens en les convaincant de la justesse de ma vision.»

«C’est très important d’avoir un orchestre heureux, que les membres se réjouissent de travailler ensemble. Un orchestre formé de musiciens heureux va bien sonner d’emblée.»

«La musique, soutient-il, est une expérience intime. Ça peut faire vivre d’extraordinaires moments de plaisir. Il faut qu’une musique me parle, m’atteigne, pour que j’y adhère. L’aspect technique est évidemment important, mais quand je vais écouter un concert, ce n’est pas à ça que je m’arrête: il faut d’abord que la musique m’envoûte et c’est le type d’expérience que je vais proposer au public trifluvien. Je vais partir de ma sensibilité personnelle pour bâtir avec l’orchestre un discours musical qui soit complètement cohérent et compréhensible pour le public.»

Une vision claire

Sans avoir été témoin de son travail, on peut déjà glaner quelques paramètres de son approche. Ancien choriste chez les Petits Chanteurs de Laval, Jean-Claude Picard aime les chœurs et veut assurément mettre le Chœur de l’OSTR à forte contribution. On sait aussi qu’il aime les répertoires scandinaves et russes. Tout comme il avoue un faible pour Beethoven, Debussy ou Ravel.

Sachant très bien l’influence qu’a eue Jacques Lacombe sur l’orchestre trifluvien, il n’a hésité, en entrevue, ni à vanter les mérites du maestro trifluvien ni à se démarquer un peu de lui. «Jacques connaît une carrière exceptionnelle. C’est un chef qui a beaucoup de rigueur mais aussi une sensibilité extraordinaire et il apporte beaucoup à la richesse culturelle québécoise et canadienne. C’est assurément un grand honneur pour moi que de lui succéder. Il a amené l’OSTR à un niveau technique extraordinaire. Il l’a rendu flexible, ce qui est une grande qualité.»

«Par ailleurs, Jacques aime beaucoup le grand répertoire, pareil pour moi. Il aime les chœurs, c’est mon cas, d’autant que le chœur de l’OSTR est excellent. Je sais que Jacques aime beaucoup l’opéra sous la forme du concert or, je dois dire que ce n’est pas ma tasse de thé. J’aime la musique de film, par exemple, mais j’aurais tendance à en programmer pour la mettre en perspective avec autre chose. Ainsi, on sait que John Williams a été influencé par Prokofiev, alors pourquoi ne pas programmer du Williams avec du Prokofiev dans un programme? Je trouverais ça intéressant. Autre aspect de ma vision: quand on joue Mozart, Haydn ou Mendelssohn, j’aime qu’on réponde au style de l’époque, remettre la musique dans son contexte. Je n’interpréterai pas une symphonie de Haydn avec un vibrato intense, par exemple.»

«J’ai vu qu’on n’a pas programmé beaucoup de musique scandinave dans le passé et j’aimerais faire des expériences de ce côté pour voir si ça va parler au public d’ici. En fait, pour être bien honnête, j’aimerais convaincre le public de la valeur de cette musique. Nous avons en commun avec les Scandinaves le climat, les grands espaces. On n’a qu’à penser à Sibelius: il était très près de la nature. Sa 2ème Symphonie est très imagée, on y sent les grandes étendues de neige. On les entend, même», précise-t-il non sans un petit sourire qui trahit sa passion pour cette musique.

De la salle Thompson, sa nouvelle maison, il a noté d’emblée une belle qualité: «Quand je suis monté sur la scène et me suis tourné vers la salle, j’ai immédiatement senti l’intimité qu’elle offre malgré sa grandeur. On se sent tout près du public et les gens ne le savent peut-être pas mais quand on dirige, on a beau être de dos, on sent très, très bien les réactions des gens. J’ai tout de suite eu envie d’y jouer de la musique.» 

La tendance de la salle à étouffer le son n’a pas du tout intimidé le nouveau chef. «La sonorité, vous savez, il faut toujours l’inventer quelque peu. Par exemple, on peut changer la configuration physique de l’orchestre pour en changer le son et l’adapter à la salle.»

Quel que soit ce son, l’optique du chef vis-à-vis le public demeure claire: «Je veux que le public s’identifie encore davantage à son orchestre. Je veux que les concerts deviennent des moments de réjouissance dans la communauté et que les gens aient hâte au prochain.»