Un beau grand spectacle

TROIS-RIVIÈRES — Au terme de la dernière chanson, mercredi soir à l’Amphithéâtre Cogeco, c’est chacun avec son bras autour des épaules de l’autre que Gilles Bellemare et Richard Desjardins se sont inclinés à l’unisson pour saluer le public. Pas tant pour saluer, d’ailleurs, que pour absorber l’intense dose d’amour du public au terme d’un bien grand spectacle.

Difficile de dire qui des deux méritait le plus l’émotion des quelque 4000 spectateurs (la direction de l’Amphithéâtre refusant de donner le chiffre d’affluence, j’y vais de ma propre estimation); le spectacle Richard Desjardins symphonique est un mariage, la communion d’artistes magnifiques ayant uni leur très grand talent pour faire baigner l’Amphithéâtre dans 1h45 de beauté. Dans cet immense espace.

Desjardins avait dit la veille que chaque représentation est unique, que la magie opère selon ses propres inclinations selon le soir, le hasard, les caprices de l’émotion. Après avoir vu le spectacle, on comprend ce qu’il voulait dire. Desjardins n’a pas brillé dans toutes les chansons, il s’est révélé dans certaines d’entre elles qui, mercredi soir, ont attiré les faveurs de quelconques dieux.

Par exemple, alors que j’attendais Tu m’aimes-tu? Avec une certaine fébrilité, je n’y ai pas trouvé l’interprète tellement inspiré. Il m’a bouleversé dans Akinisi.

Chacun des spectateurs aura ses propres moments bénis. Personnellement, L’homme canon offerte au milieu de la représentation me reste imprimée sur le cœur. Beaucoup grâce aux arrangements, absolument superbes, de Gilles Bellemare.

Il sera, cela dit, difficile à qui que ce soit de nier que la dernière portion du spectacle a eu l’ascendant sur le reste. Le soliste a pris du temps à trouver ses marques.

Si Desjardins a semblé un peu contraint dans cette lourde formule d’un accompagnement par 45 musiciens, dans la première portion de la soirée, on l’a senti se libérer à partir de Akinisi, et de sa fantastique narration. Le bon gars a marqué un moment de cette soirée d’exception alors que le public s’est franchement amusé, et l’interprète aussi. Grâce au texte, évidemment, avec quelques petits ajouts facétieux dont une allusion à l’ex-maire Lévesque. Mais je parierais que les arrangements, rappelant du Gerschwin, y sont également pour quelque chose.

Bien sûr, le spectacle est celui de Richard Desjardins et de lui, on savait à quoi s’attendre. Pour ceux qui ne connaissaient pas les arrangements symphoniques, c’est l’orchestre qui a constitué la surprise et qui a procuré le plus profond plaisir. Les arrangements de Gilles Bellemare sont suprêmement inspirés par l’œuvre du grand poète. Ils forment avec les chansons, un tout compact d’une étonnante cohérence. Dans certains cas, je pense à L’homme canon, il donne une nouvelle dimension, il fait s’envoler l’œuvre de Desjardins comme son homme canon propulsé dans les airs.

Par ailleurs, maestro Bellemare, dans son rôle de chef, a su entraîner son orchestre dans des nuances d’une subtilité presque invraisemblable de la part d’un aussi lourd équipage.

Dans Jenny, avant-dernière chanson du spectacle du programme et dernière, finalement, parce qu’elle a été reprise comme ultime rappel, l’orchestre a abordé avec une incroyable délicatesse l’infiniment intime exprimé dans cette bouleversante chanson d’amour. Desjardins donnait l’impression de murmurer certaines paroles qu’on entendait pourtant distinctement tellement l’orchestre a su faire preuve de finesse.

À cette douceur, l’OSTR a opposé une majesté guerrière dans Les Yankees, les deux extrêmes avec la même aisance. J’imagine que c’est plus facile quand on interprète d’aussi envoûtants arrangements. Vraiment, ce sont ces derniers qui sont, pour moi, la grande révélation de ce spectacle magnifique.

La question de l’amplification constituait une inconnue: chaque instrument étant amplifié individuellement, on se demandait comment la voix du chanteur, affaiblie par l’âge, arriverait à percer. Il n’y a pas eu de problème, on a su créer l’équilibre.

Un mot également pour l’enrobage visuel de la scène décorée par des éclairages élégants et raffinés enveloppant littéralement l’espace scénique comme l’émotion a envahi l’espace.

À l’instar de la violoniste qu’il a sortie des rangs de l’orchestre pour la faire danser sur Un beau grand slow, Richard Desjardins, avec la complicité coquine de 45 musiciens, a entraîné son public ravi dans un beau grand slow, beau et émouvant, de 105 minutes.