Christine Beaulieu

Tutoyer le succès

Trois-Rivières — En écrivant sa pièce J’aime Hydro, sa toute première expérience d’auteure, Christine Beaulieu s’est livrée en tant qu’elle-même, sans le masque du personnage. Elle fait pareil en entrevue. Même au téléphone. Comme si elle ne savait faire autrement.

La Triflluvienne d’origine est présentement portée par l’énorme vague qui propulse sa pièce de théâtre documentaire à travers le Québec, dont à la salle Thompson les 1er et 2 mars, et semble en savourer chaque moment. Ce qu’il y a de plus beau dans ce succès événement, c’est que la comédienne/auteure/productrice a pris un énorme risque en se lançant dans cette aventure il y a trois ans. Un saut dans le vide multiforme et terrifiant qui lui vaut, aujourd’hui, une immense gratification à la hauteur de la peur qui l’a habitée pendant des mois.

Il y a les récompenses officielles, bien sûr, comme le Prix Michel-Tremblay 2017 du Centre des auteurs dramatiques pour le meilleur texte dramatique créé à la scène mais plus importante, la satisfaction intime d’avoir osé être transparente et vraie et de se sentir appréciée ainsi.

L’autre facette fascinante de ce succès, c’est... le succès, justement. Des représentations qui se multiplient devant des salles combles, des éloges, critiques et populaires, des entrevues dans de multiples médias. «On ne s’attendait pas à ça, constate-t-elle tout simplement. Ça répondait à un besoin, sans doute. Le sujet a fait plaisir à beaucoup de monde et quelque chose s’est emballé autour de la pièce. Une pièce de théâtre documentaire sur un sujet aride comme Hydro-Québec, une pièce qui dure plus de trois heures et qui marche à fond à travers le Québec, on s’entend que personne ne pouvait prévoir ça. Le succès dépasse de loin toutes les ambitions qu’on avait pour ce projet. C’est vraiment extraordinaire.»

Ce qu’elle sait sans doute instinctivement sans trop y croire, c’est que le fait de s’y personnifier avec une totale candeur est un élément majeur de ce succès.

Parce qu’elle ne se prive pas de dire qu’au départ, elle ne connaissait absolument rien à Hydro-Québec, aux problématiques infiniment complexes du secteur de l’énergie, au pouvoir, aux enjeux environnementaux et économiques, le public se reconnaît en elle. Que savent la majorité des Québécois d’Hydro-Québec, de ses plans, de ses stratégie, de l’hydroélectricité? Le montant de leur dernière facture, la plupart du temps. Christine Beaulieu a voulu savoir et démystifier tout ça comme tant de nous ne le faisons pas. Et elle l’a fait non pas comme l’experte qu’elle est devenue mais comme une femme ordinaire, curieuse, vulnérable, têtue, passionnée.

On ne lui doit pas entièrement l’initiative de personnaliser le récit de son enquête, sa pièce. «Moi, je me sens bien quand je suis cachée derrière un personnage. C’est Annabel Soutar, une femme extraordinaire qui a fait du théâtre documentaire sa spécialité, qui m’a poussée à personnaliser ma pièce. Elle a insisté tout au long du processus pour que je revienne constamment à moi, à mes interrogations, à mes impressions personnelles. C’est comme ça, disait-elle, que les spectateurs allaient embarquer dans cette histoire. Ç’a été un peu un combat contre moi-même, je l’avoue, mais Annabelle avait raison.»

L’émotion
Les gens aiment la pièce, beaucoup, et le lui disent. «Recevoir ça, c’est la plus belle affaire qui me soit arrivée dans ce métier. C’est extraordinaire comment les gens aiment le spectacle. Je n’ai jamais vécu ça avant. Pour la première fois, je porte ma parole, ma façon de réfléchir. Dans la pièce, il est même un peu question de ma vie personnelle, de mon père, de mes amours: il y a une partie de moi là-dedans. Je reçois donc ce succès d’une façon très émotive.»

Elle n’hésite même pas à dire que c’est un point tournant dans sa carrière. «C’est un moment très spécial, charnière. On dirait que depuis, j’aborde tous mes autres projets autrement. Je suis plus détendue, moins consumée par les doutes. J’embrasse les propositions avec une sorte de détachement. Je me sens libre et je m’amuse. En tant qu’interprète je suis aussi plus détachée de l’oeuvre que je ne le suis dans J’aime Hydro parce que je n’ai qu’un rôle à défendre. C’est tellement moins de responsabilités.»

«Je suis aussi très fière de tout ça parce que je suis également productrice de la pièce, alors, je fais travailler des gens, je les paie. Modestement, je contribue à l’industrie du théâtre en amenant du monde dans des salles. C’est énormément de travail, c’est vrai, mais c’est important. En même temps, il faut bien dire que je suis à la traîne du spectacle: c’est lui qui fonctionne par lui-même. Ce sont les diffuseurs qui me contactent pour présenter la pièce, je n’ai même pas à les solliciter.»

Pendant que sa pièce vit sa vie, elle est énormément sollicitée pour d’autres projets. On la retrouvait tout récemment dans la distribution de Nyotaimori, de Sarah Berthiaume. Elle jouera dans La fureur de ce que je pense en avril à Madrid, sous la direction d’une autre Trifluvienne d’origine: Marie Brassard. Toujours sous sa direction, elle interprétera un texte d’Évelyne de la Chenelière à Montréal: La vie utile. Il y a au moins un autre projet de théâtre dont elle ne peut encore parler. On peut, par ailleurs, la voir dans Lâcher prise et dans Hubert et Fanny chaque semaine à Radio-Canada. Si elle était magicienne et qu’elle pouvait créer des heures supplémentaires à ses journées et ajouter des semaines aux mois, elle reprendrait volontiers son personnage dans District 31. «J’adore mon rôle d’enquêteuse», commente celle qui affirme avoir hésité entre techniques policières et théâtre au moment de s’inscrire au cégep trifluvien.