Frédéric Dowd, Étienne Bergeron et François Laneuville incarnent les trois frères du Chemin des Passes-Dangereuses, pièce présentée au Théâtre des Gens de la place.

Théâtre des Gens de la place: les mots, la famille et la mort

CRITIQUE / Le silence qui précède l’avalanche a une pureté exacerbée par le chaos qu’il annonce. Le dépouillement sonore qui a amorcé la pièce Le chemin des Passes-Dangereuses du Théâtre des Gens de la place jeudi soir avait cette qualité annonciatrice. Tout en douceur, les comédiens apparaissaient dans cet espace vide de son qu’ils envahissaient tranquillement de ce texte multicouche. Comme un petit ruisseau, puis comme une rivière, les mots glissent et virevoltent, légers au début.

Le cœur de la soirée est sans contredit ce texte, cette oeuvre, ce bijou de Michel Marc Bouchard. Un déversement de mots qui gronde et qui charrie toute cette émotion refoulée, étouffée, prête à exploser.

L’histoire résonne comme une voiture qui fait des tonneaux. Au moment où ils se rendent au chalet familial, Carl, Ambroise et Victor sont impliqués dans un accident de la route. Cet incident, qui se produit quelques heures avant le mariage du plus jeune de la fratrie, donnera lieu à des échanges sur leur enfance jusqu’à les faires plonger dans leurs mensonges d’adultes. C’est dans cet endroit où leur père est décédé 15 ans plus tôt qu’éclateront ces douloureux souvenirs.

Les trois frères sont incarnés par Frédéric Dowd (Ambroise), Étienne Bergeron (Carl) et François Laneuville (Victor). Trois comédiens d’expérience qui démontrent une maîtrise de ces mots qui se présentent parfois comme des torrents. En ce soir de première, on leur pardonne d’avoir trébuché sur quelques syllabes et d’avoir manqué de synchronicité à certains moments.

François Laneuville livre à merveille le moment d’émotion qui lui est confié. Évitant la caricature grossière, il fait état de son talent dans ces quelques minutes intenses. Pour sa part, Étienne Bergeron s’ancrait au fil de la pièce. On le sentait de plus en plus solide et gagnant en fluidité dans le flot de mots qu’il devait livrer. La nervosité étant passée, les nuances bonifieront certainement davantage son jeu. Frédéric Dowd incarne ce calme hautain qui dépeint bien son personnage. Il est d’ailleurs présent sur la scène, tout comme Étienne Bergeron, pendant toutes les 65 minutes de la pièce. Un défi de concentration bien relevé puisque ses déplacements dans le décor se font tout en douceur.

Ce décor justement, aussi complexe que les relations dépeintes par l’histoire, est d’une grande richesse. Une multitude de pièces de métal longilignes sont installées en angle tel des arbres mal enracinés. Dans cette forêt froide, il y a à la fois le côté lugubre de sa densité mais aussi sa beauté sauvage indomptable, comme la mort. Les reflets de lumière sur ces pièces argentées créent des ambiances variées qui s’agencent, tout en nuance et délicatesse avec les émotions projetées sur le public totalement captivé. Cet enchevêtrement métallique aux allures désorganisées est un grand coup de cœur. La composition de cette toile scénique rayonne par son ingéniosité.

C’est au metteur en scène Patrick Lacombe que l’on doit la conception de ces décors magnifiques. L’expérimenté homme de théâtre avait ce texte dans la tête depuis longtemps et il sentait le temps venu de le livrer. Dans le programme, il dédie d’ailleurs ce spectacle à son père, décédé l’an dernier. On sent son respect pour l’œuvre et sa profonde réflexion dans la réalisation de ce projet.

La conception des éclairages est signée par Serge Baril qui ne force pas les choses mais en a fait juste assez pour que cette toile de fond déploie ses possibilités.

Après avoir été soufflé par cette avalanche, le public reste sans voix comme avalé par le silence et la noirceur qui enveloppera les comédiens après leurs dernières paroles.

Chose certaine, c’est une pièce à voir. Il reste encore plusieurs dates, les 20, 21 et le 22 septembre à 20 h. Une représentation est également prévue à 14 h le dimanche. Il y aura aussi les 26, 27 et 28 à 20 h à la salle Anaïs-Allard-Rousseau.