Sonia Johnson

Sonia Johnson: l’album de la métamorphose

Trois-Rivières — La sortie d’un nouvel album de Sonia Johnson suscite forcément l’attention. Parce qu’elle a remporté un prix Juno en 2012 pour le meilleur album jazz de l’année avec "Le carré de nos amours", parce que son parcours est marqué par l’excellence mais surtout, parce qu’elle est l’une des plus belles voix dans le créneau du jazz canadien à l’heure actuelle. Elle se présente aujourd’hui avec son petit dernier intitulé "Chrysalys".

Elle qui s’était fait un nom en chantant du jazz original en français, présente le premier de ses quatre albums en langue anglaise. «Les textes me sont venus en anglais», explique-t-elle tout simplement pour justifier ce choix. Il reste que par sa singularité dans le parcours de l’artiste, l’album marque une étape.

Il arrive au terme d’un détour comme la vie en comporte parfois pour qui veut les prendre. Déjà diplômée en chant classique de l’Université de Montréal, Sonia Johnson a décidé, à 38 ans, de se lancer dans l’aventure d’un baccalauréat en chant jazz et dans une maîtrise en composition jazz qu’elle a décrochée en 2018. Le défi est certes impressionnant et témoigne du sérieux avec lequel la native de Saint-Alexis-des-Monts aborde son métier.

Or, le nouvel album est en partie le rejeton de cette impressionnante démarche. Elle raconte: «Le mémoire de maîtrise impliquait la composition d’un certain nombre de pièces qui ont fait l’objet d’une évaluation par un jury. Quelques-unes d’entre elles ont été reprises sur le nouvel album. Par contre, je les ai remaniées, transformées. L’université exigeait un cadre assez rigide pour répondre à des critères académiques bien précis. J’estimais que les chansons pouvaient vivre d’une autre façon à travers l’album.» On retrouve là la marque d’un perfectionnisme qui anime aussi bien la compositrice que l’interprète.

La qualité des chansons avait été validée par un jury d’experts; beaucoup s’en seraient contentés mais l’exigence intérieure de Sonia Johnson de donner à l’acte de création tout son sens l’amenait à pousser le tout plus loin encore. «Je n’étais pas entièrement satisfaite de ce que j’avais déposé au mémoire, admet-elle, alors, je me suis donné la possibilité d’enrichir ces pièces en les amenant ailleurs. C’est très motivant de découvrir que des pièces peuvent prendre une nouvelle forme plus significative à mes yeux de créatrice.» Finalement, c’est pratiquement la moitié de Chrysalys qui est composée de chansons créées dans le cadre du travail universitaire.

Il importe quand même de préciser que les pièces soumises à la maîtrise étaient des compositions musicales et qu’elles sont devenues des chansons par l’ajout de textes le long du chemin menant à l’album. «Ce n’est pas la première fois que j’écris des textes de chansons mais c’est nouveau pour moi de prendre des positions personnelles sur des enjeux sociaux qui nous concernent tous. Avec la chanson Monsters, dans la foulée du mouvement #MeToo, je dénonce certaines pratiques qui existent dans le monde de la musique où des femmes sont victimes d’actes répréhensibles qui, sans être de l’abus à proprement parler, doivent quand même être dénoncés. J’avais toujours gardé ces émotions pour moi dans le passé mais cette fois, j’ai décidé d’exprimer ce malaise. J’ai globalement l’impression de m’être rapprochée de moi à travers cet album.»

En lançant "Chrysalys", son tout premier album en langue anglaise, l’Alexismontoise Sonia Johnson marque une étape majeure dans une carrière déjà riche.

L’évolution

Chrysalys traite des processus de transformation que vivent les humains en utilisant l’image de la chrysalide. Si Sonia Johnson maintient le cap en tant que créatrice en refusant d’interpréter des reprises sur ses albums, une pratique pourtant caractéristique du jazz, elle n’en est pas moins perméable à des influences: plusieurs collaborateurs ont participé aux textes et sur la dizaine de musiciens qu’on entend sur ces enregistrements touffus, plusieurs ont apporté leur touche au volet musical. «J’aurais pu écrire tout l’album seule, mais je travaille de près avec des gens qui m’apportent beaucoup. Je pense notamment à Steven Johnston qui m’a envoyé plusieurs chansons. Parmi elles, et sans qu’on se soit consultés, Changing My Ways se présentait comme une réponse très juste à une de mes propres chansons, Storm. Je les ai placées de façon stratégique sur l’album pour leur donner tout leur sens: on a la tempête exprimée dans ma chanson et plus tard, cette chanson qui dit que je peux relaxer et changer mes façons de faire parce que la tempête est passée. Tout l’album va du sombre vers le lumineux dans un processus d’acceptation. Les chansons parlent beaucoup de la notion de passage.»

L’album a été élaboré de façon minutieuse avec un grand souci des détails. Les compositions ont été créées spécifiquement en fonction des paramètres de sa propre voix. «Bien sûr, j’écris dans mon registre, là où je suis confortable et dans ce que ma voix sait le mieux exprimer. Il se dégage de l’ensemble une atmosphère générale de sérénité tout juste bousculée par une certaine émotivité. Le tout, modulé dans les inflexions qui me conviennent parfaitement. La voix est le révélateur de notre personnalité et elle est un outil privilégié pour libérer les émotions. Le tout, dans une nouvelle langue que j’ai soignée. Il était important que je fasse correspondre les accents toniques de la langue avec les accents rythmiques et les phrases musicales. J’ai aussi soigné ma prononciation pour respecter la prosodie de la langue anglaise.»

Pas de place pour l’approximation: l’Alexismontoise a mis tout le temps et l’énergie nécessaires pour réaliser un album fidèle à ses exigences. Et elle s’est impliquée dans toutes les phases de la réalisation, laissant sa marque dans la création des chansons, les arrangements et même la réalisation de l’album, exercice qu’elle a partagé avec Padraig Buttner-Schnirer. «C’est étiqueté comme un album jazz mais ça reflète toutes sortes d’influences. En fait, j’estime que ça s’écoute comme un album pop.»

La chanteuse a cherché à concilier son perfectionnisme et son acharnement à voir à tous les détails de la production avec un côté instinctif qui demeure un moteur fondamental de création. «À la base, il faut bien comprendre que je suis une autodidacte du jazz. J’ai été formée en chant classique et je suis venue graduellement au jazz. Oui, j’ai développé des connaissances pointues à travers la pratique du métier et les études mais je ne veux surtout pas que ça me fasse perdre de ma spontanéité. Je veux que mes connaissances restent au service de l’instinct qui m’anime.»

L’international

On l’a compris, Chrysalys n’a pas été créé spécifiquement pour percer les marchés internationaux même si l’anglais ouvre toutes les portes. Voyons-le comme un bénéfice marginal. «J’ai désormais un agent à Toronto qui travaille à la diffusion de l’album. Je sais qu’il tourne aux États-Unis et en Grande-Bretagne et j’ai déjà eu de bonnes critiques même s’il vient tout juste de sortir. Je ne l’ai pas fait pour ça, mais c’est vrai qu’à cause de la langue, il m’ouvre le monde. On verra quelle forme ça va prendre dans les mois à venir. La diffusion internationale, c’est un nouveau secteur pour moi. Si la demande est là, je n’ai aucune réticence à voyager un peu partout. Je le fais déjà, du reste. Tout dépend des conditions. J’ai fait une petite tournée de dix spectacles en 18 jours en Suisse, en Italie et en France l’année dernière. Ça peut sembler beaucoup mais les conditions étaient vraiment agréables alors, ce n’est pas un problème. Par exemple, je retourne en France en janvier et les conditions sont réunies pour que je puisse me permettre d’écrire pendant que je serai là-bas. C’est l’idéal.»

Autre nouveauté qui vient avec Chrysalys, la musicienne a réalisé un vidéoclip sur Storm dont elle a, évidemment, assuré la réalisation en compagnie du cinéaste Christian Lalumière. Après quelques jours, il avait enregistré plus de 2000 vues, plus que pour n’importe laquelle des chansons de ses albums précédents diffusées sur YouTube.

Pour ce qui est de l’album, il est disponible sur toutes les principales plateformes de téléchargement et en magasin sous sa forme physique.