S’élever en soi

TROIS-RIVIÈRES — Tant d’artistes font des pieds et des mains pour ne produire qu’un album que quand un groupe un peu inclassable, en région de surcroît, arrive à en réaliser trois, cela étonne. Si on dit que le groupe, c’est Bears of Legend, personne ne s’en surprendra tellement son succès a été hors norme au cours de ses sept années d’existence.

Ce troisième album s’intitule A Million Lives et sortait officiellement vendredi dernier. Comme les Ours ne font rien comme les autres, il n’y aura pas d’événement de lancement officiel. Une simple mise en vente dans les magasins et en ligne et une note envoyée à leurs fans. Pourquoi cette discrétion? Parce que le septuor a conservé farouchement son indépendance et sa volonté de ne pas se laisser bouffer par les diktats de l’industrie. Ils font de la musique par plaisir et sont si jaloux de leur vie familiale qu’ils ne voudraient la compromettre pour aucune gloire, succès ou fortune. S’ils ont connu l’ivresse de jouer devant de grandes foules, de voyager en groupe en Europe de petites salles en grands événements, de créer un véritable engouement, ils n’ont jamais cédé au chant des sirènes.

«On a encore la pédale de gaz au plancher mais la pédale de frein est constamment à moitié enclenchée, illustre le leader du groupe David Lavergne. Faire des spectacles, c’est ce qu’on aime le plus avec les voyages que cela nous permet. Aller en Europe, profiter de la bouffe, des rencontres, c’est fantastique. Mais on n’a jamais été capable de se donner totalement au show-business. On a toujours tenu à être à l’écoute de nous-mêmes pour faire les meilleurs choix non pas pour notre carrière, mais pour nous. On veut conserver chacun nos emplois ici et avoir une assise stable pour se garder une vie familiale riche près de nos racines.» En cette désolante ère de vedettariat à tout prix et sur commande, ça peut être perçu comme une position admirable.

Se surprendre

Parlons album maintenant, puisque leur approche ne les a pas empêchés de donner naissance à un troisième opus en sept ans après Good Morning Motherland en 2012 et Ghostwritten Chronicles en 2015.

Cette nouvelle galette offre un visage assez différent de la précédente bien que la signature de Bears of Legend s’impose sans l’ombre d’un doute d’un bout à l’autre des dix chansons qui la composent. Ce son rond et orchestral, c’est bien le sien, et pourtant, on ne peut s’empêcher d’y trouver quelque chose d’inédit. «On avait envie de marquer notre évolution, soumet le compositeur. On est classés comme pop-folk ou musique du monde, particulièrement en Europe, mais chacun de nous écoute de plus en plus de musique dans tous les genres. Christelle, la violoncelliste, est en couple avec un guitariste de Martyr, le groupe metal, alors que moi, j’ai longtemps fait du pop-rock. Francis Perron, notre batteur et le réalisateur de l’album, fait aussi du rock. C’est de la musique qu’on aime toujours.»

«Quand on a abordé le nouvel album, on n’avait aucune direction préconçue mais on s’était donné comme règle de ne pas se limiter et d’accepter d’aller là où l’inspiration nous mènerait. La vérité, c’est que nous nous sommes surpris nous-mêmes tout au cours des enregistrements.»

L’étonnement de l’auditeur vient aussi, sans doute, de la référence à l’album précédent marqué par une certaine grandiloquence. «Celui-là était déjà bien différent du premier album. On avait envie de raconter des légendes de la mer avec un côté résolument épique. Cette fois, c’est aérien mais en même temps plus terre-à-terre. Les grandes métaphores sont moins présentes dans les textes et les chansons réfèrent davantage au réel, à nos histoires plus quotidiennes teintées de notre façon de voir la vie. Nous sommes moins influencés que précédemment par la spiritualité amérindienne, par exemple.»

Plusieurs pièces conservent des arrangements somptueux au son large et planant. «Comme on a fait beaucoup de spectacles devant de grandes foules ces dernières années, on a gardé ce besoin de donner de l’ampleur aux chansons pour qu’elles remplissent les grands espaces. Ça aurait pu être plus acoustique et ça aurait été beau mais ce n’est pas comme ça que ça s’est construit. On n’avait vraiment aucune idée dans quelle direction on irait en entrant en studio.» 

Il convient peut-être ici de préciser que David Lavergne écrit les ébauches des chansons qui sont ensuite présentées aux six autres membres qui s’unissent pour en échafauder les arrangements. D’une façon que le chanteur qualifie d’organique. «Évidemment, les chansons reflètent au départ ma vision mais elles sont transformées par l’apport de chacun. Ce qui est exceptionnel dans notre groupe, c’est la belle sensibilité dont tout le monde fait preuve. Ils respectent mon univers mais l’enrichissent du leur. On a une vraie chimie entre nous. Après quelques années, on connaît bien les forces de chacun et on les respecte. Moi, par exemple, je me retire pratiquement du processus d’arrangement parce que ce n’est pas ma force.»

«Ça peut sembler lourd comme processus mais au contraire, ça ne s’est jamais fait aussi simplement que cette fois-ci. On n’a pas tourné en rond comme dans le passé. Ç’a été extrêmement efficace même si on n’avait pas de pression particulière.»

Le titre ne vient pas d’une chanson éponyme: il est tiré d’un simple vers de Young Me (This Inner War) mais un vers porteur. «Ça ne réfère pas tant au côté universel de nos vies qu’à l’idée que pour moi, nous vivons tous plusieurs vies. Je crois à une forme de réincarnation et je soupçonne que nous avons tous dans notre passé plusieurs vies différentes qui nous ont amenés où nous sommes aujourd’hui. Peut-être avons-nous même des millions de vie derrière et devant nous.»

On devine donc que Bears of Legend conserve, dans ses nouvelles chansons, une spiritualité certaine ou plutôt une libre invitation à explorer la sienne propre. Sans dogme, morale ou injonction si ce n’est, pour qui veut, d’être heureux.