Roberto Campanella

Roberto Campanella: la maturité d'un grand chorégraphe

Depuis sa fondation en 2004, ProArte Danza ne cesse de recueillir des éloges de certains des plus respectés critiques du monde canadien de la danse. Ces critiques ont encensé le dernier spectacle de la compagnie, Fearful Symmetries & Diversions, celui qu'elle présente au Festival international de Danse Encore samedi soir à la salle Anaïs-Allard-Rousseau de la Maison de la culture. 
Le titre, comme le spectacle, est en deux temps bien distincts. C'est que les deux directeurs artistiques, Roberto Campanella et Robert Glumbek se sont partagé la tâche, chacun créant une pièce puissante marqué au sceau du dynamisme qui caractérise cette compagnie. Roberto Campanella l'admet d'emblée: «Ce sont deux pièces un peu folles, interprétées par des danseurs incroyablement rapides et athlétiques. Il ne fait aucun doute que physiquement, c'est excessivement exigeant pour les danseurs», indique Campanella, sans pour cela manifester la moindre culpabilité. Seulement un peu de compassion. 
Normal. C'est la musique qui est à l'origine de sa chorégraphie qui l'a exigée. «C'est une musique qui a une incroyable intensité rythmique et je l'ai trouvée très inspirante. Elle transmet une puissante énergie. En tant que danseur, j'ai interprété des chorégraphies extrêmement exigeantes au cours de ma carrière, mais je suis heureux de ne pas interpréter celle-ci. Ça m'aurait tué», rigole-t-il.
«Je les entraîne jusqu'à la limite de l'épuisement. Je dois d'ailleurs lever mon chapeau à l'équipe pour leur collaboration. Ce n'est pas par méchanceté mais c'est ce que la pièce musicale m'a inspiré. En poussant les interprètes à cette limite, on en arrive à faire ressortir chez eux une vulnérabilité sur la scène, une très belle et très touchante vulnérabilité. Tout à coup, ils ne sont plus des machines mais des humains.»
Un monde fou
Derrière cette image, se dessine une vision, celle que porte le créateur sur notre monde moderne impitoyable dans ses exigences de vitesse et d'efficacité. «Si vous allez sur Bay Street, à Toronto, vous voyez littéralement un tas de gens qui courent dans toutes les directions. Où donc vont-ils à cette vitesse? Qu'y a-t-il de si important qui les entraîne de la sorte? Que cherchent-ils? Il semble que ce n'est que quand nous sommes totalement épuisés que nous réalisons le rythme absurde de votre vie.»
Venant de cet Italien qui n'a émigré au Canada qu'à l'âge adulte, on peut se demander si c'est un constat qui s'est imposé à lui en observant l'Amérique. 
«Non, pas du tout. À Rome, d'où je viens, c'est pareil. En fait, je pense que c'est même pire qu'à Toronto. J'aurais créé, je pense, la même chorégraphie si j'avais toujours vécu en Italie. On dirait que c'est le travail qui impose ce rythme. Nous sommes emportés dans un tourbillon de production: nous devons constamment courir quelque part pour recommencer sans arrêt.»
La chose n'est pas tellement moins vraie dans le monde des arts, lui aussi extrêmement exigeant et à plus d'un égard. Par contre, selon Roberto Campanella, l'artiste a peut-être un point de vue privilégié. «J'estime que la capacité à observer fait partie de notre travail. Notre boulot, c'est de voir, d'interpréter et de communiquer le résultat de notre réflexion. Nous avons la responsabilité, le devoir, même, d'offrir un regard particulier sur notre monde, de faire réfléchir.»
«Pour être parfaitement honnête, je ne crois guère au pouvoir de l'art à proprement parler mais je crois aux artistes. Être artiste, c'est une vocation. Et l'artiste en nous n'est pas distinct de l'être humain que nous sommes également. Personne ne peut être un artiste universel et désincarné: notre vision est forcément modelée par l'individu que nous sommes avec son point de vue particulier.» 
Estime-t-il, comme certaines critiques le laissent entendre, que ce spectacle est son meilleur en carrière? «Vous savez, je suis très critique envers moi-même. J'ai toujours le sentiment que je peux faire mieux. Ce que je peux dire de Fearful Symmetries, c'est que pour la toute première fois de ma carrière je regarde le résultat de cette collaboration remarquable avec les danseurs et j'en suis vraiment très fier. C'est un spectacle qui est incroyablement satisfaisant tant pour le directeur artistique que pour l'artiste que je suis.»
Campanella affirme avoir appris beaucoup et des choses fondamentales en travaillant sur cette oeuvre. «Il s'agissait d'une musique extrêmement exigeante et nous avons travaillé excessivement fort mais c'est une de ces pièces à travers laquelle je suis arrivé à ne pas me juger. Je l'ai créée avec pour seule intention d'avoir du plaisir sans porter de jugement sur moi-même. C'est une première et je pense que c'est ainsi qu'il faut créer. Peut-être que j'arrive à ma maturité. Enfin, je l'espère!»
«Nous l'avons présentée devant des publics exigeants et connaisseurs et je dois avouer en toute modestie que les gens étaient debout à la fin du spectacle. Je n'ai pas besoin d'un autre critère pour juger du succès d'une chorégraphie. Je crois bien que ce sera le cas à Trois-Rivières, connaissant l'enthousiasme caractéristique de votre public. Mais une chose que je peux garantir absolument aux spectateurs trifluviens c'est que nous pouvons livrer la marchandise et que nous sous sommes investis totalement dans ce spectacle.»
Personne n'en attendait moins de ProArte Danza.
Un sincère attachement
On ne s'en rend pas nécessairement compte, mais plus on parle à des intervenants du monde de la danse en provenance de l'extérieur de la province, plus distinctement se dessine l'excellente réputation du Festival international de Danse Encore.
Ajoutez Roberto Campanella  à la liste des fans de l'événement. «Je suis venu très souvent au Festival avec ma compagnie, expliquait-il en entrevue téléphonique depuis Toronto la semaine dernière. D'ailleurs, le FIDE est carrément à la source de la création de ProArte Danza. 
Avant 2004, nous avons été invités par Claire Mayer en tant que collectif pour y créer des pièces pour son gala, notamment. 
En 2004, elle m'a proposé de présenter un spectacle entier et à l'automne, devant le succès qu'on a eu, j'ai décidé de fonder officiellement la compagnie. Alors, je dois un grand merci à Claire!»
Cela contribue sans doute à l'affection que le brillant chorégraphe voue à l'événement trifluvien. 
«J'adore le festival! Ça tient à l'environnement que l'équipe a su créer en complicité avec le public, à la façon dont nous sommes traités comme artistes et surtout, à la pure célébration de la danse que représente l'événement.»
«Il y a une atmosphère incroyablement vibrante, excitante, enthousiaste et inspirante lors de ce festival et je sais pertinemment que c'est dû à Claire, au reste de son équipe mais aussi aux artistes qui y sont réunis à chaque année. C'est un événement incroyable, je dois le dire. C'est une expérience rare et très rafraîchissante que de participer à cette expérience.»
Cela a-t-il, selon lui, un rapport avec l'attitude même des Québécois? 
«Je pense qu'il y a de ça. Il me semble que le Québec a une façon de célébrer les arts qui est particulièrement passionnée. Ça me semble caractériser les Québécois et c'est certain que ça allume les spectateurs du Festival. Ce n'est pas qu'une question d'enthousiasme de la part du public bien que ce soit bel et bien le cas, mais je crois profondément que l'événement est teintée de l'amour que Claire Mayer a pour la danse. Comme participant, on sent vraiment l'amour et la passion pour la danse qui émane de tout l'événement et c'est ce qui lui donne son caractère unique.»
L'attachement du chorégraphe au FIDE n'est pas que vains mots puisqu'il a accepté d'agir comme juge pour certaines des compétitions en fin de semaine. 
«À 49 ans, je suis un vieil homme et il est temps pour moi de redonner quelque chose aux plus jeunes, lance-t-il dans un éclat de rire. J'espère que je peux donner des feedbacks qui pourraient aider de jeunes interprètes. Je ne veux pas juger de façon trop sèche, je tiens aussi à commenter les performances pour donner aux danseurs une perspective qui puisse les aider à s'améliorer à plus long terme. J'essaie de faire ma modeste part dans le développement de la danse.»