Pour sa pièce Silence en coulisses!, la metteure en scène Annie Trudel a mis sur pied un impressionnant dispositif scénique aussi fonctionnel qu’efficace.

Rires et délires

Trois-Rivières — Le Théâtre des Nouveaux Compagnons ne manque pas d’ambition. La compagnie s’attaque à la comédie "Silence en coulisses!" pour ouvrir sa saison 2017-2018, et démontre par le fait même l’étendue de son audace parce que le défi technique que représente cette production est énorme.

On comprend, en voyant la pièce, pourquoi la metteure en scène Annie Trudel était prête à relever pareille gageure. L’oeuvre du britannique Michael Frayn est un hilarant tour de force. Le traitement est original, plein d’excellentes idées qui laissent tant au metteur en scène qu’à l’équipe des interprètes énormément de marge de manoeuvre pour s’abandonner à leur sens comique. Ce qui apparaît au départ comme une pièce de boulevard traditionnelle, dévale une pente inattendue pour devenir un vaudeville d’autant plus plaisant qu’il est complètement déjanté. 

Le tout commence par l’arrivée d’une soubrette qui répond au téléphone dans le décor imposant de maison de campagne française cossue. D’autres personnages exubérants entrent tour à tour. Tout cela est parfaitement convenu. Jusqu’à ce qu’une voix provenant du fond de la salle nous projette dans la mise en abyme: on assiste à la répétition d’une pièce française par une troupe tout ce qu’il y a de québécoise. Tout le premier acte plonge le public dans cette répétition. On rit un peu.

Au deuxième acte, le décor est complètement à l’envers: on se retrouve dans les coulisses de la même pièce au moment d’une représentation au cours d’une tournée. On voit la face cachée de ce qu’on a vu au premier acte puisque les comédiens reprennent intégralement la scène de l’acte précédent. Cependant, ce sont les interprètes qu’on voit désormais et non les personnages. Des interprètes complètement névrosés, excessifs, dépressifs, immatures, volages, alcooliques et tout ce que vous voudrez. 

La particularité de ce deuxième acte, c’est que tout ce qui se passe en coulisses pendant la pièce doit se faire en silence et au rythme effréné que la comédie de portes qu’ils jouent exige. C’est du pur délire qui dérape jusqu’au slapstick à la façon des films muets américains des années 20.

Finalement, au troisième acte, retour de la scène initiale vue lors d’une représentation ultérieure dans la tournée. Tous les excès et comportements déplorables vus à l’acte précédent ont fini par miner complètement et l’équipe et la pièce devient un indescriptible fiasco dont tout le monde se fout. Inutile de préciser que c’est très drôle; aucun des interprètes ne se privant de pousser la caricature au delà du raisonnable.

Silence en coulisses!, dans sa version anglaise originale, a été un succès sur Broadway et à Londres et a remporté des prix un peu partout. On ne s’en étonne pas. La version qu’en offre les Nouveaux Compagnons est évidemment bien loin de ce que pourraient en faire des professionnels mais elle a d’évidents mérites. D’abord, le dispositif scénique, énorme, est très réussi. Arriver à créer un décor sur deux étages qui fait presque toute la largeur de la scène et le rendre complètement amovible relève de l’exploit. Entre les deuxième et troisième actes, le public est témoin de l’opération pour le faire pivoter et c’est un spectacle en soi. 

Par ailleurs, les neuf comédiens se paient une partie de plaisir dans des interprétations excessives à souhait. Inégales, certes, et c’est dommage, mais tout le monde respecte l’esprit. C’est burlesque, déjanté, démesuré. Dans ce style, pas facile on en convient, on a remarqué le travail particulièrement réussi de Roxanne Pellerin, d’Yves Deguire et certains moments vraiment inspirés d’Éric Ahern en vedette sur le déclin et désespérément alcoolo. Par ailleurs, Claude Rioux est, comme d’habitude, très solide.

Toute la seconde partie est un acte de bravoure remarquable et plein de drôlerie. Le deuxième acte est joué dans le silence pour la plus grande partie et constitue une immense chorégraphie d’une redoutable précision et dont on ne peut s’empêcher, en la regardant, d’en mesurer l’extraordinaire complexité. C’est une montée constante d’intensité de trente minutes jusqu’à une indescriptible frénésie. Bravo!

C’est donc à un pur divertissement comique que le public est convié avec Silence en coulisses! Une comédie folle, folle, folle comme on en voit peu de la part de troupes locales. La pièce sera présentée samedi soir, dimanche après-midi, 14 h, ainsi que jeudi, vendredi et samedi prochains, à 20 h.