Michel Châteauneuf

Rigueur et plaisir

TROIS-RIVIÈRES — On ne juge pas un livre à sa couverture, dit-on. Pas plus qu’un écrivain à sa clientèle cible, devrait-on ajouter. Le Trifluvien Michel Châteauneuf consacre un volet de sa vocation d’écrivain à une série destinée aux jeunes. Il n’en est pas moins un artiste passionné, entier, consumé par la création de sa série à succès comme il l’est par ses romans pour adultes.

En 2005, lors de la publication du premier épisode de cette série, il a créé le Moyen-Âge québécois. Simplement parce que tout jeune, il s’était étonné que cette époque de l’histoire humaine n’ait pas existé au Québec. Adulte, il a compris qu’il pouvait tout simplement combler ce vide, l’inventer, que la liberté romanesque avait ce fabuleux pouvoir. Ainsi est né Perce-Neige, preux chevalier d’un royaume prisonnier du froid.

Sa liberté romanesque lui apparaît si précieuse qu’il estime avoir, envers elle, des devoirs. Celui de la rendre plausible, notamment. De la documenter, de lui donner des assises, ce qui ne l’empêche pas de la traiter avec un constant sourire en coin. Pour chacun des trois épisodes des aventures de son héros, il s’est donné des fondations en puisant, dans un premier temps, dans les légendes de la Mauricie, dans l’Odyssée d’Homère dans un deuxième et dans les mythologies grecques et assyro-babyloniennes pour le tout dernier.

Il calcule consacrer entre huit et dix mois à la recherche avant d’entreprendre la rédaction de ses «petits» romans de quelque 140 pages. Ce n’est pas dans une vaine perspective de faire savant. C’est d’abord parce que la mythologie le passionne, qu’elle a pour lui un sens et qu’il peut mettre ces connaissances au service de son imaginaire.

Être bousculé
Il est aussi obsédé par le plan préalable, ces paramètres stricts et précis qui assurent la solidité de son récit et témoignent de la rigueur naturelle de l’écrivain. Pourtant, il sait que la structure ne peut faire foi de tout et qu’elle risque d’être bousculée en cours de route, comme il le sera lui-même. Que c’est même nécessaire.

«En fait, je souhaite être surpris par mon propre récit, qu’il m’entraîne à des endroits ou dans des situations imprévus. C’est une façon de donner davantage de texture non seulement à mon histoire mais aussi à mes personnages. Quand, en pleine rédaction, le personnage m’impose une idée ou une situation que je n’avais pas prévu, c’est signe qu’il est vraiment consistant. Vivant, pratiquement.»

Dans le dernier roman de sa trilogie des aventures de Perce-Neige, La descente aux enfers de Perce-Neige, Châteauneuf a justement été bousculé par un personnage imprévu, absent de son sacro-saint plan initial. Il le doit à la suggestion de sa directrice littéraire aux Éditions Pierre Tisseyre. Au récit entièrement masculin, elle a proposé l’ajout non seulement d’une présence féminine mais d’une qui soit un symbole de force. Ce n’était pas dans le plan mais c’était une bonne idée. Rigueur et souplesse peuvent donc cohabiter dans un cerveau d’écrivain; peut-être même est-ce essentiel.

«C’est vrai que d’un point de vue pratique, ça permettait d’élargir mon lectorat en y incluant des filles mais c’est vrai aussi que ça pouvait donner une dimension supplémentaire au récit, admet l’auteur. J’ai choisi Ishtar, tirée de la mythologie assyro-babylonienne et faite sur mesure pour se joindre à la descente aux enfers que mes personnages vivaient. Par contre, il ne suffisait pas d’ajouter un personnage, il fallait conserver le contrôle de tout ça, assurer une cohérence, lui donner un rôle significatif tout en faisant en sorte que tout soit parfaitement justifié et clair pour le lecteur.»

Preuve indubitable de la pertinence de son ouverture, Châteauneuf a découvert au cours du processus que le nouveau personnage venait apporter un élément particulièrement significatif non seulement à son récit mais à la trilogie en entier. «L’arrivée d’Ishtar permet d’amener une nouvelle dimension émotionnelle au personnage de Perce-Neige qui vient se libérer d’une vieille attache sentimentale, ce qui vient compléter une boucle. C’est la première fois qu’il y a une introspection chez mon héros, que j’introduis un véritable processus psychologique. Ça nous permet de connaître le personnage plus en profondeur. Ça enrichit.»

C’est peut-être ce qui fait qu’il peut aujourd’hui rêver plus loin, à d’autres aventures de Perce-Neige. Une autre trilogie, peut-être, maintenant que celle-ci est close. «Je sais que j’ai trouvé un riche filon avec ce concept. J’ai déjà en tête une avenue que j’aimerais développer. Je sais intimement que je vais y revenir un jour.» Le temps de se laisser habiter, que l’écriture, insatiable maîtresse, s’impose de nouveau à lui.

«D’autant que j’ai créé un univers autonome qui ne vieillira jamais, réfléchit-il à haute voix. Le Moyen-Âge québécois, ça ne deviendra jamais obsolète.» Il sourit alors, franchement.

Il reconnaît pourtant volontiers les exigences démesurées de l’écriture. «Le processus m’accapare tout entier. C’est un vrai sacerdoce. Je m’y consacre sept jours par semaine et il m’est arrivé, alors que j’accrochais un bon filon, d’écrire pendant 24 heures consécutives. C’est dur, mais j’adore ça.»

D’où, peut-être, l’humour qui non seulement émaille son récit mais en est une composante essentielle. Son Moyen-Âge québécois inventé est certes une riche trouvaille mais l’humour en est un véhicule privilégié, ne serait-ce que parce qu’il permet de multiples clins d’oeil à la clientèle adulte fidèle qui se délecte aussi des aventures du guerrier à l’armure. «Je constate que des lecteurs qui ont découvert le personnage alors qu’ils étaient adolescents en 2005, continuent de me lire treize ans plus tard mais avec un plaisir différent. Je tiens à ce que les lecteurs sentent le plaisir qu’il y a derrière cette démarche. Un plaisir énorme. La rigueur et le travail astreignant n’excluent pas le plaisir, bien au contraire. Je ressens toujours le besoin d’écrire pour les adultes mais si j’étais forcé de choisir, je privilégierais les aventures de Perce-Neige.»

«La littérature, ça demeure un geste de communication. Moi, je veux être lu. Et quand, en plus, on sent, à travers les commentaires, qu’on a été compris, c’est la satisfaction ultime. Des gens qui me connaissent bien m’ont déjà dit qu’en lisant certains gags, ils ont entendu le rire que j’ai eu en l’écrivant. Ça fait vraiment plaisir à entendre.»