Richard Therrien
Karen et Barry Mason ont tenu une boutique de porno gaie dans les années 1980, à Los Angeles, à une époque où l’homosexualité était encore taboue.
Karen et Barry Mason ont tenu une boutique de porno gaie dans les années 1980, à Los Angeles, à une époque où l’homosexualité était encore taboue.

L’étrange métier de papa et maman

CHRONIQUE / Quand vous les voyez, jamais vous ne pourriez vous douter de ce qui leur a permis de gagner leur vie durant près de quatre décennies. Ce couple juif de Los Angeles, en apparence tout ce qu’il y a de plus conventionnel, vendait de la porno gaie. Une vie cachée à ses propres enfants. Un couple qui fascine par ses multiples contradictions.

Je n’apprécie pas Netflix tant pour ses séries de fiction que pour ses documentaires. La plateforme, qui fait le plein d’abonnés depuis le début de la crise, en compte maintenant 183 millions. Elle a su à travers les années réinventer le genre documentaire, le remettre à l’avant-plan de façon spectaculaire, pour mettre en lumière des phénomènes surprenants, jamais banals.

L’un de ces exemples s’intitule Circus of Books, l’improbable histoire de Karen et Barry Mason, propriétaires de la boutique du même nom sur Santa Monica Boulevard, qui vendait magazines et films pornos gais, à partir de 1982. C’est leur fille Rachel qui a eu envie de raconter cette histoire dans un documentaire, en ligne depuis mercredi. Une façon pour elle d’apprendre à mieux les connaître, de saisir ce pan secret de sa propre histoire, mais aussi de souligner leurs engagements.

Quand je parle d’un couple tout ce qu’il y a de plus conventionnel, je n’exagère pas. Parents de trois enfants, une fille et deux garçons, ils les ont élevés sans jamais leur dire de quoi ils vivaient, leur créant une bulle étanche. Ils disaient qu’ils tenaient une librairie, point. Avant, elle était journaliste, lui œuvrait dans les effets spéciaux au cinéma. Patenteux, il avait même créé une machine à dialyse révolutionnaire. Comment leurs carrières ont bifurqué vers la vente de porno gaie? Un concours de circonstances plutôt inattendu. Disons que Larry Flynt, fondateur du magazine Hustler et qui témoigne dans le documentaire, a joué un certain rôle dans leur surprenante conversion.

<em>Circus of Books </em>raconte l’improbable histoire de Karen et Barry Mason, propriétaires de la boutique du même nom sur Santa Monica Boulevard, qui vendait magazines et films pornos gais, à partir de 1982.

L’histoire de Karen et Barry Mason n’est pas anecdotique parce que c’est aussi l’histoire d’un puritanisme ambiant encore très fort aux États-Unis dans les années 70 et 80. N’était pas si loin l’époque où un homosexuel pouvait perdre son emploi et sa maison, si ça venait à se savoir. Le gouvernement Reagan s’est donné pour mission d’éradiquer la pornographie et d’envoyer au cachot les méchants exploitants de la nudité. «N’est-il pas temps d’arrêter de faire du profit sur des activités perverses et obscènes?» avait-il demandé devant des partisans en délire. Les Mason ont vécu la peur de devoir fermer leur commerce, visité par le FBI. Pire, d’être envoyés en prison. Encore là, les enfants n’ont jamais rien su.

Circus of Books n’échappe pas non plus à l’arrivée du sida, «une époque absolument horrible», se souvient Karen. Barry raconte avec émotion avoir rendu visite à des malades du sida, que les parents refusaient d’aller voir après les avoir reniés.

Certaines scènes entre la mère et la fille sont savoureuses, comme lorsque Karen nous ouvre la section adulte de sa boutique, avec les portes de saloon, ou lorsqu’elle trie des films pornos qu’elle vendait jadis. «Ce sont les films qui ont payé mes études?» demande Rachel, qui les voit pour la première fois. Vous entendrez la mère se plaindre constamment d’être suivie par la caméra. Cette femme aussi réactionnaire que progressiste — je sais, ça ne va pas du tout ensemble —, ne saisissait pas l’utilité de raconter son histoire dans un film. Si elle savait.

Anachronisme dans la vie d’aujourd’hui, Circus of Books n’a pas échappé au déclin des librairies; Internet a anéanti le commerce de DVD porno. Dans le documentaire, Karen admet que la boutique a connu son pire mois depuis son ouverture. Son image est frappante lorsqu’elle parle d’un client qui est entré dans la boutique en déambulateur.

Le film est rempli de passages aussi curieux que savoureux, comme lorsqu’on suit Karen faire le tour d’une expo d’objets sexuels pour en rapporter quelques-uns dans son commerce. D’anciens employés de la boutique témoignent de l’esprit de l’endroit et de ses propriétaires. On a aussi droit à une entrevue avec Jeff Stryker, ancienne star de la porno gaie dont on vendait la figurine, qui avait un (gros) atout de plus que Ken, le pendant masculin de Barbie.

À mi-parcours, le documentaire prend une tournure inattendue quand Karen Mason est confrontée à ses propres croyances, issue d’un foyer ultra-conservateur, elle-même très pratiquante, et fréquentant assidûment la synagogue. Après tout, dans sa religion, l’homosexualité est considérée comme une abomination. Un passage troublant.

D’ailleurs, les deux pôles de personnalité de Karen Mason restent l’un des aspects les plus fascinants de ce film d’une heure et demie. Derrière cet écran de conformisme, ce couple avait ce côté subversif, faisait même figure de modèle de la contre-culture, font remarquer leurs enfants à la caméra. Plus le film avance, plus on est touchés par la nature de ce drôle de duo.