Émilie Perreault de la série documentaire «Faire œuvre utile»

Le gros câlin du vendredi

CHRONIQUE / J’attendais avec un mélange d’impatience et de crainte la série documentaire inspirée du livre «Faire œuvre utile», d’Émilie Perreault. L’ouvrage m’a habité durant toute sa lecture, et même après, tant j’y mesurais l’importance insoupçonnée de l’art dans les vies de tout le monde. Comme une preuve de la nécessité de la musique, de la peinture, des livres, des séries télé, du théâtre dans nos existences.

En même temps, en cet automne qui s’installe, on est tenté de fuir les occasions de larmoyer. Parce que les cas abordés par Émilie Perreault sont rarement l’occasion de faire la fête. On parle de sujets graves, d’une mère et d’une fille en deuil après l’accident tragique du père de famille. D’une mère qui assiste au spectacle de Patrice Michaud à la place de sa fille, récemment décédée. C’est vrai, Faire œuvre utile risque de vous faire sortir deux ou trois mouchoirs. Mais on en sort pourtant avec un sentiment de bien-être, celui d’une réparation rendue possible par une œuvre artistique. Émilie Perreault a une approche très humaine et investie, aucunement racoleuse. Mes craintes sont dissipées. 

Enveloppée par la sublime musique d’Alexandra Stréliski, qu’on a vue récemment à Tout le monde en parle, Faire œuvre utile est en soi un objet d’art, tant la réalisation et le montage sont soignés. Dix émissions seront proposées jusqu’à la période des Fêtes, le vendredi à 20h sur ICI ARTV, dans la case de Pour emporter, les entrevues de France Beaudoin, qui reviendront cet hiver.

Chaque émission s’attarde à deux histoires, et réunit un artiste et une personne qu’il a inspirée. Dans la première émission, diffusée le 26 octobre, le cas d’Annick est particulier. Pierre, l’amour de sa vie, meurt assassiné à une semaine de la naissance de leur petite Alice. Un crime terrible, qui restera impuni. Un soir, elle regarde Tout le monde en parle et voit Marc Séguin parler de ses œuvres créées à partir de cendres humaines. Il lui vient l’idée d’écrire à l’artiste pour lui demander d’utiliser les cendres de son défunt conjoint, ce qu’il finit par accepter. Au départ, il lui propose de dessiner une arme, une idée pour le moins tordue qu’il finit par abandonner. L’œuvre qu’il créera à partir du cadavre d’un coyote est «d’une violence inouïe», de son propre aveu, mais parvient à donner un sens à la terrible injustice qu’elle a vécue.

Le procédé peut paraître bizarre, mais son récit vous touchera assurément. «Je suis contente de savoir que je peux être tranquille dans ma vie, mais qu’il y a un message qui passe», dit-elle devant l’immense toile de 13 pieds créée pour Pierre, et dont elle possède chez elle une reproduction réduite.

On s’attarde aussi sur l’histoire de Martin, qui a accompagné sa grand-mère atteinte d’Alzheimer jusqu’à la mort. Quand il a entendu la magnifique chanson d’Ingrid St-Pierre, Ficelles, dans la chronique d’Émilie Perreault à la radio, il a eu un coup de cœur, lui qui préfère pourtant le rap et le métal. Ingrid St-Pierre avait écrit la chanson pour sa propre grand-mère, aussi atteinte d’Alzheimer, et qui chantait à tue-tête la chanson composée pour elle. Quand les deux se rencontrent, on saisit à quel point sa chanson peut avoir trouvé écho chez le public. 

Les invités du public ne sont pas des groupies, simplement des gens qui avaient envie de donner un sens à une épreuve, à un événement de leur vie. Autrefois, on allait à l’église, aujourd’hui, on a besoin de s’accrocher à autre chose. L’art est là pour ça. Un deuxième tome de Faire œuvre utile est en préparation, et se penchera sur la fin de l’adolescence et le début de l’âge adulte, une période de la vie où on forge encore sa personnalité.

Parmi les autres artistes que vous verrez défiler dans la série : Marie Laberge, Robert Lepage, Mariana Mazza, Jean-François Pauzé des Cowboys Fringants, François Pérusse et Kim Thúy. Pourvu que la série ne parle pas qu’à des convertis, mais qu’elle convainque aussi ceux qui ne croient pas à l’importance de la culture.