Richard Therrien
Le Soleil
Richard Therrien
L’une des portions les plus intéressantes de <em>La loi du plus fort</em> vient des discussions d’un panel de neuf jeunes de 18 à 26 ans, génération beaucoup plus familière avec le concept d’intimidation que les précédentes.
L’une des portions les plus intéressantes de <em>La loi du plus fort</em> vient des discussions d’un panel de neuf jeunes de 18 à 26 ans, génération beaucoup plus familière avec le concept d’intimidation que les précédentes.

La loi du plus fort: faudrait se calmer

CHRONIQUE / Sentez-vous que les gens sont plus à cran depuis quelques semaines? Il suffit de faire un tour sur les réseaux sociaux pour constater à quel point les échanges sont souvent exagérément bouillants. L’animateur Benoît Dutrizac a même fermé son compte Twitter après avoir écrit «va donc chier» à un interlocuteur. Il s’est excusé en avouant : «Je l’ai échappé.»

Faut dire que la bienséance et le débat dans le respect sont souvent en rupture de stock sur Facebook et Twitter, et ce, depuis bien avant la pandémie. C’est après avoir été elle-même victime de cyberintimidation que la journaliste et romancière Nathalie Roy a commencé à travailler sur un documentaire, d’abord concentré sur le harcèlement au travail. Élaboré sur cinq ans en collaboration avec son conjoint Yves Thériault, le projet a évolué vers le thème général de l’intimidation, s’étalant désormais sur trois épisodes, présentés ce soir, demain et jeudi aux Grands reportages d’ICI RDI à 20h. «Pourquoi on a besoin de se parler de cette façon-là?» s’est demandée Nathalie Roy.

La loi du plus fort ratisse large et s’intéresse à toutes les formes d’intimidation, pas seulement sur les réseaux sociaux, mais aussi en politique, comme dans le milieu scolaire et au travail. Ça peut étonner, mais le maire de Québec, Régis Labeaume, est l’un des personnages principaux du premier épisode. On y relève plusieurs de ses colères passées contre les journalistes, notamment contre Isabelle Porter du Devoir, et Allison Van Rassel, journaliste culinaire de Radio-Canada. «J’ai fait du Labeaume», a déjà dit le maire sur ses regrettables envolées.

Il est aussi question de Gaétan Barrette du temps qu’il était ministre de la Santé et a fait de la députée Diane Lamarre sa tête de Turc préférée. «C’est pas un bulldozer, c’est un char d’assaut!» s’exclame l’ancien président du Collège des médecins, le Dr Yves Lamontagne, qui a eu à négocier avec M. Barrette et sa «diplomatie de deux par quatre». On met aussi dans le même bateau l’ex-maire de Montréal, Denis Coderre.

«La politique, c’est pas un salon de thé», rappelle ma collègue de La Presse, Katia Gagnon, qui qualifie néanmoins Gaétan Barrette de Louis XIV nommant les pdg de tous les CISSS et les CIUSSS. «C’était lui le boss.» Ni Régis Labeaume, ni Gaétan Barrette, ni Denis Coderre n’ont voulu accorder d’entrevue à Nathalie Roy. «Pour eux, ce n’est pas de l’intimidation, ça fait partie de la game politique. J’ai eu des refus très méprisants, je dirais même très intimidants», explique la journaliste, qui ajoute avoir été particulièrement ébranlée par la réponse de Gaétan Barrette.

Mais voilà, la série a le défaut d’avoir été complétée il y a plus d’un an; certains segments paraissent périmés aujourd’hui. Depuis, les trois politiciens ont passablement adouci leur image publique: Denis Coderre s’est mis à la boxe et a reconnu ses erreurs, Régis Labeaume s’est relevé d’un cancer et Gaétan Barrette se montre infiniment plus modéré. «C’est vrai, mais je crois qu’ils n’ont pas fait de réflexion, et c’était le but de ma démarche: savoir s’ils étaient conscients que leurs propos avaient pu avoir des conséquences néfastes autour d’eux», me dit Nathalie Roy.

L’une des portions les plus intéressantes vient des discussions d’un panel de neuf jeunes de 18 à 26 ans, génération beaucoup plus familière avec le concept d’intimidation que les précédentes. «Je suis sortie admirative de ces rencontres. Souvent, on dit que les jeunes n’ont rien à dire, mais c’est tout à fait le contraire, ils sont stimulants, inspirants», considère Nathalie Roy, qui a voulu réunir des étudiants de différents milieux et de différentes origines pour bien représenter le Québec d’aujourd’hui. Pour eux, il ne fait pas de doute que les exemples de politiciens cités relèvent de l’intimidation, au même titre que ce qu’on peut lire de dégradant sur Facebook ou Twitter. «Ce que je trouve inquiétant, c’est à quel point les gens ont besoin d’être méchants avec des purs inconnus», remarque Alexandre, 18 ans.

Difficile d’éviter le sujet de ce qu’on a appelé les radios poubelles. On se souvient qu’après la saga Genex et la victoire en Cour de Sophie Chiasson, Jeff Fillion avait filé doux et adouci substantiellement son discours. Disons que ça s’est relâché depuis. «Jeff Fillion n’a pas renoncé aux insultes et aux propos dégradants», note la documentariste. «Je ne bois pas les paroles de cet animateur-là», se défend un camionneur adepte des grandes gueules de la radio, qui dit rester critique et tient un discours éclairant sur le phénomène.

À une époque où on entend souvent qu’«on ne peut plus rien dire», que les humoristes sont muselés, que règne le politiquement correct, il faut croire que les réseaux sociaux servent de soupape au trop-plein de colère. «Tout peut se dire, c’est la façon de le dire qui est importante. […] Il faut que notre message ait un sens, un but. Il y a moyen de dire ce qu’on pense de manière plus respectueuse», croit Nathalie Roy, qui n’est pas du tout sortie découragée de la production de sa série documentaire, malgré les écueils rencontrés sur son passage.

Nathalie Roy ne s’en cache pas: son documentaire se veut féministe, considérant que les femmes sont plus intimidées que les hommes. Ses rencontres avec Catherine Dorion et Valérie Plante traitent de la question de cet angle.

«On ne dit pas assez à quel point les gens souffrent de ça, et c’est pas seulement des jeunes, dans tous les milieux», souligne la journaliste, qui publiera très bientôt un nouveau roman intitulé J’ai choisi janvier, inspiré de l’expérience de son père, le journaliste Guy Roy, qui a demandé l’aide médicale à mourir.

La loi du plus fort vaut le détour même si la définition d’intimidation ne conviendra certainement pas à tout le monde, dans toutes les circonstances.

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RECORD POUR EN DIRECT DE L’UNIVERS

Jamais En direct de l’univers n’aura attiré autant de téléspectateurs que samedi soir: 1 462 000 étaient au rendez-vous sur ICI Télé. Une chance qu’on s’a en a retenu 1 822 000 à TVA et 234 000 à Télé-Québec, dimanche soir, pour un total de 2 056 000. Deux excellentes performances pour ces spéciales dédiées aux mamans et aux travailleurs de première ligne. Tout le monde en parle a pour sa part rassemblé 1 007 000 téléspectateurs dimanche soir. Ces chiffres impressionnants soulignent l’appétit des téléspectateurs pour des émissions de variétés en ces temps de confinement.