Richard Therrien

Énerve pas ton père

CHRONIQUE / «Énerve pas ton père, il va se fâcher.» Cette phrase, je l’ai souvent entendue de la bouche de ma mère, enfant. Mais c’était dans les années 70. On se targue depuis d’avoir fait beaucoup de chemin. Les femmes ont quitté le foyer pour travailler et obtenir leur autonomie. Elles ne sont plus l’objet de leur mari. 

Pourtant, en 2018, 67 femmes ont été tuées par leur conjoint au Canada. Parce qu’elles l’avaient «énervé». Seulement dans les trois derniers mois, six femmes sont mortes au Québec pour les mêmes raisons. On a fait beaucoup de chemin, mais ça existe encore et toujours. Chez nous, ici. Comme dans un vieux film dépassé de 1970.

Céline Galipeau a souhaité profiter d’une prise de conscience récente de la violente faite aux femmes, en raison de ces nombreux féminicides, pour proposer une grande émission spéciale en direct intitulée Ces femmes qu’on tue, le jeudi 5 mars à 21h sur ICI Télé et ICI RDI, suivie à 22h d’une deuxième heure en interaction avec le public sur ICI RDI, à trois jours de la Journée internationale des femmes. «J’ai vu beaucoup de violence dans le monde, je me suis intéressée au phénomène vers la fin de ma carrière de correspondante, à force d’aller en Afghanistan et au Pakistan. Mais je pensais qu’au Québec, nous étions une société beaucoup plus avancée. Je me rends compte que non», m’a confié la cheffe d’antenne du Téléjournal.

Elle remarque qu’on est parvenu à faire diminuer le nombre de victimes sur les routes, liées notamment à la conduite en état d’ébriété. Mais la violence conjugale, celle qui se passe derrière les portes closes, elle, reste stable. Malgré toutes les campagnes de sensibilisation, malgré les pas de géantes accomplies par les femmes. Ces femmes qu’on tue, c’est pour identifier clairement ces féminicides, mais aussi expliquer pourquoi ils surviennent encore de nos jours, et comment nous pourrions les prévenir. Parce que ces hommes ne commettent pas ces gestes pour rien.

Dans Ces femmes qu’on tue, on verra des expériences concluantes, ici et ailleurs dans le monde, pour contrer ce fléau. Comme en Espagne, une société très machiste, qui a choisi de prendre le taureau par les cornes, après un cas d’extrême violence envers une femme dans les années 2000. «On a créé des tribunaux spécialisés, il y a eu des formations pour les juges, les policiers, les intervenants sociaux, les médias se sont rendu compte qu’ils ne nommaient pas les choses. On ne comptabilisait même pas les meurtres conjugaux, ça faisait partie des homicides comme les autres», explique Céline Galipeau. Résultat : on a réussi à faire baisser de moitié le nombre de féminicides dans ce pays.

Autre solution intéressante, observée chez nous, à Laval, la cellule AGIR permet aux intervenants sociaux de travailler de pair avec la police dans les cas de violence conjugale, non plus en vase clos comme c’est encore la norme. Des intervenants parcourent les écoles avec ce qu’on appelle un «violentomètre», permettant de distinguer certains signaux avant-coureurs de la violence, et qui passe de vert à orange, puis à rouge. Par exemple, une jeune fille dont le petit ami saisit fréquemment le téléphone cellulaire pour savoir à qui elle parle démontre que quelque chose ne va pas dans la relation.

Mais pourquoi ces femmes ne quittent-elles pas leur conjoint violent? Céline Galipeau a rencontré deux victimes qui s’en sont sorties récemment et qui ont tenu à témoigner à visage découvert, pour servir d’exemples à d’autres femmes qui vivent le même enfer. «Elles ont voulu le faire parce qu’elles croient que si elles peuvent aider au moins une autre femme à ne pas vivre ce qu’elles ont vécu, ce serait important. C’est même libérateur pour elles.» Un reportage tente aussi d’expliquer ce qui se passe dans la tête des hommes violents. «Notre but n’est pas de justifier leurs gestes, mais au moins d’essayer de comprendre. Nous assistons à une séance de thérapie avec des hommes violents ou qui l’ont été.»

Céline Galipeau croit que les médias ont un immense rôle à jouer dans la sensibilisation. «Dans certains pays, on lit encore qu’un homme a tué sa femme parce que la pizza n’était pas prête. Ça donne l’image que la femme n’a pas obéi et ça véhicule toutes sortes de préjugés.» Comme dans plusieurs médias, Radio-Canada parle désormais de féminicide en traitant des meurtres de femmes par leur conjoint. «Dans mon bulletin, vous n’entendrez jamais “crime passionnel”. On peut dire “drame familial”, mais il faut expliquer que c’est la femme qui est tuée par son conjoint. Dire seulement drame familial, ça ne précise rien. Ça a pris 30 ans avant qu’on ose dire de façon officielle que la tuerie de Polytechnique, c’était contre les femmes.»

Quelques cas frappants ont démontré récemment que des hommes passent à l’acte, malgré une interdiction de s’approcher de leur ex-conjointe. On croit à tort que la violence conjugale frappe davantage les milieux défavorisés. «Ça arrive dans tous les milieux. Des juges, des journalistes, des avocats, des femmes de politiciens. Dans tous les pays, c’est toujours un peu la même chose : l’emprise d’un homme sur une femme.» Dans un projet conjoint avec CBC, Radio-Canada va aussi répertorier les cas de femmes tuées chaque année. «Pour montrer que ce n’est pas un meurtre de plus, mais un meurtre de femme tuée par son conjoint. Ces femmes existent, ce n’est pas juste une statistique.»

Dans Ces femmes qu’on tue, Céline Galipeau s’entoure d’Ingrid Falaise, dont l’histoire a fait l’objet d’un livre et d’une minisérie; du psychiatre Gilles Chamberland; de Louise Langevin, professeure de droit, spécialisée en violence sexuelle et conjugale, ainsi que des ministres Sonia LeBel et Isabelle Charest, qui ont sonné l’alarme.

Dans la même veine, Céline Galipeau a aussi participé au balado Notre envoyé spécial, disponible depuis vendredi sur l’application OHdio, où des correspondants de différents médias racontent leurs expériences les plus frappantes. L’ancienne correspondante est retournée en Afghanistan pour constater que les efforts pour améliorer le sort des femmes se heurtent toujours aux traditions, presque cinq ans après la chute des talibans. De celles qui choisissent de s’immoler par désespoir, plusieurs survivent à leurs graves blessures avec un immense prix à payer.

Ces cas de violence extrême l’ont amenée à se confier sur sa propre enfance, elle dont la mère est d’origine vietnamienne. «Ma mère a eu trois filles et, pour elle, c’était triste de ne pas avoir de garçons, il y avait un sentiment d’échec. Parce que les garçons sont tellement valorisés dans les sociétés plus traditionnelles. Heureusement, tout ça change, parce que les filles ont pris leur place. Notre mère a 90 ans, elle s’occupe encore de nous et nous fait encore des petits plats. Je n’en ai pas souffert, mais je la comprends, c’est inné en moi. Naître fille a longtemps été un fléau.»