Richard Therrien
Le Soleil
Richard Therrien
Selon la réalisatrice Marie-Pascale Laurencelle, les tournages des séries télévisées ont repris de plus belle en France, et tout semble bien aller.
Selon la réalisatrice Marie-Pascale Laurencelle, les tournages des séries télévisées ont repris de plus belle en France, et tout semble bien aller.

Arrêter d’avoir peur

CHRONIQUE / «Il faut foncer, trouver des solutions et arrêter d’avoir peur.» Au téléphone, la réalisatrice québécoise Marie-Pascale Laurencelle, qui s’est installée en France il y a cinq ans, me tient ce discours beaucoup plus rassurant que ce qu’on entend ces jours-ci au Québec. Là-bas, les tournages des séries télévisées ont repris de plus belle, et tout semble bien aller.

«Ça va beaucoup mieux que ce que je croyais. J’appréhendais que ce soit l’enfer, qu’on soit dans les mesures de sécurité plus que dans le travail et ce n’est pas le cas. Tout s’est mis en place assez bien», affirme avec une voix sereine et enjouée la réalisatrice, qui a notamment travaillé sur plusieurs séries jeunesse au Québec comme Tactik, Subito texto, Les Argonautes, de même que des documentaires. Le 13 mai dernier, deux jours à peine après le début du déconfinement en France, elle reprenait le tournage du populaire feuilleton Les mystères de l’amour, diffusé sur TF1 et TMC.

Malgré les réticences d’une partie de l’équipe, le producteur Jean-Luc Azoulay voulait être le premier à repartir la machine. De concert avec des médecins, il a établi un protocole strict pour que tout le monde soit en sécurité. La suite lui a donné raison. «Ça a donné le coup d’envoi parce que plusieurs autres compagnies ont suivi. Par exemple, la production de Plus belle la vie, sur laquelle je travaille aussi, reprend la semaine prochaine», m’explique Marie-Pascale Laurencelle, qui vit à trois quarts d’heure de Marseille, où est tourné cet autre feuilleton, diffusé sur France 3.

Et quand je dis strict, c’est strict: on prend la température de tout le monde, on évalue la capacité respiratoire, chacun doit porter un couvre-visage, on se nettoie les mains tout le temps, on manipule le moins d’objets possible. Pour les repas, ils sont servis dans des emballages individuels par une compagnie qu’on dit «COVID-proof». Pas très écologique, mais ultra sécuritaire.

Bien qu’on ait testé tous les acteurs des Mystères de l’amour, on leur demande de restreindre leur vie sociale et de ne pas voir plein d’amis le week-end. On va même les chercher en voiture. Ceux qui viennent de la province résident à l’hôtel, avec des repas fournis à leurs chambres, en semi-confinement. «Une seule actrice a refusé de revenir sur la production, parce qu’elle s’occupe de sa mère vieillissante et ne voulait pas prendre le risque.»

Mais que fait-on du maquillage et de la coiffure? Chaque acteur a son propre matériel de maquillage, et une actrice a même choisi de se maquiller elle-même. Quant aux maquilleurs-coiffeurs, ça va du simple masque à ce qu’on pourrait qualifier de costume de cosmonaute.

Les mesures sont strictes: on prend la température de tout le monde, on évalue la capacité respiratoire, chacun doit porter un couvre-visage, on se nettoie les mains tout le temps, on manipule le moins d’objets possible.

Mais on devine qu’avec un titre pareil, Les mystères de l’amour contient des scènes... d’amour. Alors là, on triche. «Tout est plus dans le regard. Nous n’avions pas encore de scènes d’amour torrides, mais notre producteur qui est aussi scénariste les aurait réécrites, pour éviter les scènes de lit ou de rapprochements physiques. Je ne me sentais pas à l’aise qu’il y ait de baisers», explique Marie-Pascale Laurencelle.

Oubliez les plexiglas entre les acteurs, une possibilité évoquée aux États-Unis. Pour faciliter les choses, on essaie de garder les acteurs éloignés le plus possible. «Plusieurs scènes qui étaient prévues à l’intérieur sont tournées à l’extérieur, pour être au grand air. Ça rassure un peu tout le monde.»

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’équipe française ne travaille pas en nombre réduit. «C’est le contraire, nous avons eu du renfort. Il fallait engager plus de monde pour pallier au temps supplémentaire des mesures de sécurité. Ça prend des gens pour désinfecter les micros chaque fois.»

Mais voilà, cette méthode qui semble faire ses preuves en France s’applique-t-elle au Québec? A-t-on les moyens de se payer de plus grandes équipes et des heures supplémentaires, sans compter l’hôtel, les transports et tout le reste? «C’est certain que le contexte français n’est pas le même, les producteurs peuvent engager des techniciens hors syndicat. Moi, je suis à forfait, qu’on tourne 10 heures ou 12 heures, ça ne change rien à mon salaire», m’explique Marie-Pascale Laurencelle.

Déjà, des gens du milieu de la télévision québécoise ont pris contact avec la réalisatrice pour savoir comment se déroulaient les tournages là-bas. Au Québec, on évalue à 50 % de surplus de coûts pour le temps supplémentaire, un pourcentage que la réalisatrice considère nettement exagéré. «Oui, il y aurait des coûts supplémentaires pour la régie et la mise en place, mais les gens se sont adaptés rapidement, et ce n’est pas vrai que ça nous prend une fois et demi le temps normal.» Quant aux assureurs, ils continuent d’assurer normalement les plateaux, mais pas pour la COVID-19, ce que doit prendre le producteur à sa charge, une donnée qui n’est pas à négliger.

Néanmoins, la réalisatrice croit qu’il y a moyen de reprendre les tournages au Québec. «Il faut se donner les moyens que ce soit le moins risqué possible. Et d’y aller, de reprendre la vie, parce que là, la peur a pris le dessus, on n’ose plus rien faire. Bien sûr que les gens à risque doivent s’abstenir plus longtemps. Faut y aller, faut que ça recommence. Ne rien tourner de tout l'été, ce serait désastreux pour l’industrie.»