Patric Saucier, debout, et Jean-François Pinard sont les deux piliers de l’excellente pièce Le Pillowman que présentent les Nouveaux Compagnons en fin de semaine.

Rêver pour survivre

Trois-Rivières — Décidément, la présente saison de théâtre local est en voie de rester dans les mémoires comme une des plus fortes qu’on ait vues. Après Incendies au TGP, les Nouveaux Compagnons présentent aujourd’hui, par le biais du metteur en scène Adamo Ionata, leur vision puissante et troublante de la pièce Le Pillowman du Britannique Martin McDonagh.

La pièce est destinée à un public de 16 ans et plus. Il est assez rare que pareille restriction soit accolée à une production locale et elle est parfaitement justifiée. La pièce est dure, elle aborde de front des sujets troublants et pour le moins délicats et les dialogues de la traduction de Fanny Britt sont crus. Jamais gratuitement, cela dit, car il faut bien comprendre que le texte de McDonagh, qui a écrit et réalisé le film Trois affiches tout près d’Ebbing, Missouri, lauréat du Golden Globe du meilleur drame de l’année 2017 soit dit en passant, est tout à fait remarquable.

Pour situer le tout, disons que l’action se passe dans un poste de police d’un quelconque état totalitaire. Un homme y est interrogé sans ménagement par deux policiers sans qu’il sache seulement pourquoi il est là. On comprend qu’en parallèle de son travail dans un abattoir, il écrit des histoires, la plupart macabres et scabreuses. C’est pour ça qu’il est au poste de police: parce que certains scénarios de ces histoires se sont réalisés dans de sordides meurtres d’enfants qui ont eu lieu dans la communauté.

Les policiers font donc un lien. Et comme notre écrivain a un frère, mentalement attardé, qui aurait pu lui servir de complice, on l’a embarqué lui aussi. Déjà qu’il pourrait constituer un bon argument pour faire parler l’écrivain...

Les spectateurs sont invités à découvrir les deux suspects, leur histoire, leur personnalité, leur vision du monde qui se dessinent à travers les histoires de Katurian, l’écrivain. Le public se fait même raconter certaines de ces histoires à travers lesquelles un tout autre propos s’esquisse, plus essentiel que ce que propose le drame policier: celui de la valeur des œuvres d’art, de la responsabilité de l’artiste quant à ce qu’il crée et de l’héritage. Ça parle aussi d’amour, de renoncement, de survie, de dignité humaine. N’est-ce pas le fait des grandes œuvres que d’ouvrir notre réflexion sur de grands enjeux de l’existence?

Martin McDonagh a pris le pari audacieux d’écrire une pièce qui flotte quelque part entre le concret et l’abstraction. À la dure réalité d’un interrogatoire de police, s’oppose une autre dimension, plus fantastique, plus onirique, plus émotive. Sans que la mise en scène insiste lourdement, le spectateur se demande si ce à quoi il assiste est bien réel ou s’il s’agit d’une quelconque allégorie.

La pièce ressemble dans sa forme aux histoires qu’a écrites Katurian, le personnage central: elles sont troublantes, tordues, macabres, invraisemblables et néanmoins fascinantes. Il n’y a, semble-t-il, que le frère de l’auteur, dans sa profonde naïveté, pour les apprécier à leur juste valeur.

C’est comme si McDonagh désirait que le spectateur se positionne lui-même sur la fiction. Accepte-t-il sciemment d’y adhérer, laissant ainsi à l’auteur tout le loisir de l’entraîner où il veut, ou préfère-t-il s’accrocher à la réalité pour garder le contrôle sur son itinéraire? Inutile de préciser que la première option est celle qui vaut à l’adhérent, par le risque qu’elle suppose, la plus grande récompense.

Le Pillowman nous entraîne où on ne penserait aller et nous ouvre des portes étonnantes et déstabilisantes sur l’imaginaire qui donne une dimension nouvelle à l’existence. Difficile d’en tirer des conclusions claires et simples à la première écoute. Il faut, semble-t-il, laisser le propos percoler vers notre inconscient avant que la lumière se fasse complètement.

Pour attaquer ce texte pas toujours évident, le metteur en scène Adamo Ionata a compris qu’il lui fallait absolument miser sur une équipe d’interprètes de haut niveau. La pièce repose sur les larges épaules de Patric Saucier, extraordinaire Katurian. Son jeu plein de nuances très justes est marqué par une vérité qu’on voit rarement sur nos scènes. Impeccablement dirigé, il flotte lui aussi entre le réalisme et l’abstraction. Ça se voit dans toutes sortes de subtiles mimiques, des regards, parfois, qui donnent de la texture à son personnage. J’arrive mal à le justifier mais l’interprète donne l’impression d’aimer profondément ce texte et il le rend avec beaucoup d’humanité.

Autour de lui, rien ni personne ne vient atténuer l’intensité du propos, bien au contraire. La surprise de cette distribution est sans doute Jean-François Pinard dans le rôle de Michal, le frère attardé. Pinard nourrit cet homme enfant candide de beaucoup de sensibilité. Le rôle est plus casse-gueule qu’il n’y paraît et Pinard offre la meilleure interprétation que j’aie, personnellement, vue de lui.

En policiers intraitables, Martin Bergeron et Patrick Lacombe, assurément deux des meilleurs comédiens de la région, sont à la hauteur de leur talent. Il m’a semblé que Patrick Lacombe aurait pu nuancer un peu plus la colère de son personnage de brute épaisse mais il reste d’une indubitable efficacité.

Dans sa mise en scène relativement sobre et pourtant audacieuse, Adamo Ionata réussit admirablement son pari. Non seulement il offre un écrin très juste au texte, mais grâce à des atmosphères sonores et visuelles très maîtrisées, il contribue habilement à la narration. La pièce est forte et dérangeante tout en ayant le caractère captivant d’un polar et la mise en scène nous entraîne avec beaucoup de doigté dans un univers détonnant, grinçant et, par moments, magnifique. Voilà une très belle production offrant une expérience parmi les plus intenses que les Nouveaux Compagnons aient jamais présentées.

Le bémol, c’est peut-être qu’elle ne sera présentée que quatre fois et que les deux dernières représentations ont lieu samedi soir, 20 h et dimanche à 14 h, les deux fois à la salle Louis-Philippe-Poisson de la Maison de la culture.