Impliquée à plusieurs égards dans le monde de la littérature en Mauricie, Ariane Gélinas pose un regard nuancé sur la situation de ce secteur culturel en cette période de rentrée littéraire 2020.
Impliquée à plusieurs égards dans le monde de la littérature en Mauricie, Ariane Gélinas pose un regard nuancé sur la situation de ce secteur culturel en cette période de rentrée littéraire 2020.

Rentrée littéraire dans la région: optimisme et pessimisme se côtoient

François Houde
François Houde
Le Nouvelliste
Trois-Rivières — Enseignante en littérature, autrice, directrice littéraire au Sabord, présidente de la Société des écrivains de la Mauricie, Ariane Gélinas a, sur le monde littéraire de la région, une vue privilégiée. Ce qu’elle voit présentement du secteur en cette rentrée automnale unique est un mélange de tristes constats qui s’opposent à d’autres nettement plus encourageants.

«D’un côté, on constate que les gens lisent beaucoup, ce qui nous réjouit, mais d’un autre, la situation ne permet pas de faire la promotion du livre comme on souhaiterait le faire. Par exemple, on comptait faire un lancement collectif d’auteurs de la région à la Société des écrivains de la Mauricie comme on l’a fait dans le passé au Zénob. On a décidé de l’annuler cette année à cause de l’impossibilité de réunir tout le monde en toute sécurité.»

Autre exemple : la traditionnelle remise des Prix Clément-Marchand du concours littéraire que la SÉM organise ne pourra pas se tenir selon les paramètres espérés. C’est dommage puisqu’on fête cette année le 40e anniversaire de l’événement et qu’on voulait mettre sur pied une grosse cérémonie en présence de gagnants des années antérieures. On ne le fera pas ainsi. «Ça nous a forcés à repenser la formule et on pense le faire de façon virtuelle en filmant une remise des prix adaptée à la situation. On n’a pas le choix de sortir des sentiers battus.»

La présidente exclut toute présentation d’activités en septembre pour la SÉM. Octobre? Novembre? On ne sait pas. «Les Midis littéraires connaissaient une belle popularité à l’Espace Pauline-Julien : on pourrait aussi en filmer la présentation pour les diffuser en Facebook live et ainsi limiter le nombre de gens présents sur place. À chaque année, on présente une table ronde au Salon du livre : c’est le genre de chose qu’on pourrait présenter de la même façon. On va en discuter.»

«Je pense à un autre exemple intéressant au niveau national : dans le contexte de la crise de la COVID, l’Association nationale des éditeurs de livre a instauré ses prescriptions littéraires en ligne, capsules dans lesquelles elle demande à des auteurs d’offrir dix suggestions de lecture au public. C’est une belle initiative qui peut favoriser une certaine vitalité dans le secteur.»

L’autrice en elle voit les choses avec moins d’optimisme. «La crise a obligé plusieurs imprimeurs à fermer leurs portes pendant un moment ou à ralentir leurs activités, ce qui fait que beaucoup de publications de livres ont été reportées. Dans l’incertitude quant à la mise en marché des livres, plusieurs éditeurs ont plutôt choisi de rééditer des ouvrages et d’attendre pour en présenter de nouveaux. Les grosses vedettes de la littérature n’auront pas trop de problèmes : ils vont publier et bien vendre. Tous les autres risquent de devoir attendre.»

«Tout ce qui concerne la promotion des livres est chamboulé : beaucoup de Salons du livre ont été annulés, beaucoup de lancements, aussi. Certains éditeurs ont eu l’idée de faire des lancements en plein air ce qui est une belle idée. Par contre, ça ne sera plus vraiment possible à partir de novembre.»

Que dire des rencontres, très nombreuses, organisées dans les écoles ou les bibliothèques municipales qui constituent un précieux outil de promotion et même un revenu important pour de nombreux écrivains? Tout ça est sur pause. «Présentement, on est dans l’incertitude : on n’a aucune idée de ce qui s’en vient alors, on est dans l’immobilisme. Connaîtra-t-on une deuxième vague de contamination? Les mesures sanitaires vont-elles s’assouplir et permettre la tenue de plus d’événements? On n’en sait rien, alors, comment planifier?»

«Il y a quand même des événements qui s’organisent : j’ai reçu des invitations pour deux lancements prochainement à Montréal : un dans un parc, l’autre dans un bar. Évidemment, les organisateurs restent très prudents parce qu’ils ne voudraient pas créer un foyer de propagation du virus en réunissant du public dans un endroit fermé. Ici, le Festival international de la poésie a annoncé qu’il offrira une formule très réduite cette année.»

«Comme autrice, c’est vrai que la pandémie m’a donné l’occasion d’écrire mais la parution de mon prochain livre a été reportée d’au moins une saison dans l’espoir qu’il soit plus facile de rejoindre le public au printemps, ce qui est loin d’être assuré. Et puis, l’impression que j’ai, c’est que les gens n’ont pas tellement envie de se rassembler pour célébrer le livre, présentement, ce qui empêche les événements de promotion, ceux où l’auteur peut être en contact avec son public. C’est dommage parce que c’est tellement précieux.»

«Dans l’ensemble, surtout parce que les gens lisent davantage et qu’ils achètent des livres, on s’aperçoit que notre secteur d’activité n’est pas le plus durement touché dans le monde de la culture mais les impacts négatifs n’en sont pas moins importants.»