Prix littéraire des collégiens

En marge de la remise du Prix littéraire des collégiens, Le Nouvelliste s'est associé au Cégep de Trois-Rivières et au Collège Laflèche pour publier les critiques des romans en lice pour ce prix. Ce sont les professeurs qui ont choisi les textes parmi ceux rédigés par les étudiants.

Solitude irréelle

Auteure et traductrice, Dominique Fortier a su transmettre, dans son cinquième roman, Les villes de papier, le monde mystérieux et primitif d’Emily Dickinson. Poétesse américaine méconnue des années 1800, elle construit une œuvre dans l’isolement silencieux de sa chambre. En faisant cohabiter la vie romanesque et biographique de cette artiste fantôme, l’auteure parvient à communiquer la simplicité et l’existence introvertie d’Emily, elle qui ne vivait que pour les mots, les fleurs, la nature et l’invisible: «En écrivant, elle s’efface. Elle disparaît derrière le brin d’herbe que, sans elle, on n’aurait jamais vu.»

Le roman débute avec la jeunesse insouciante d’Emily qui apprend les rouages de la vie avec son frère et sa sœur. Un évènement marquant conduira Emily dans une direction différente des autres: pour échapper à la mort qui embaume sa réalité, elle commencera dès l’adolescence à créer ses villes de papier par l’écriture. Pour y arriver, Emily s’enferme progressivement en elle-même. Les kilomètres de son enfance se résument à quelques mètres à la fin: sa chambre, ses papiers usés, sa plume et une vue sur le jardin. 

Le roman aborde la mort et la solitude, mais il évite la lourdeur et le tragique. L’écriture métaphorique de Fortier renforce l’essence poétique d’Emily. Par contre, les bribes personnelles de la vie de Dominique Fortier, racontée en parallèle, brisent le rythme du récit. L’auteure, par admiration, s’acharne trop longuement à semer les comparaisons avec l’auteure américaine. 

Sans contredit, le roman réussit à transporter le lecteur dans l’imaginaire d’Emily et à transposer son désir constant de solitude, puis sa peur de voir des êtres chers disparaître. Pour contrer cette peur, elle se crée un monde poétique vivant, où elle peut s’épanouir et être réellement heureuse. 

La lecture peut être ardue pour le lecteur qui n’arrive pas à prendre part à l’introspection et à la lenteur de ce cheminement interne nécessaire. La pudeur et le confinement d’Emily s’opposent à l’ère actuelle où l’exhibition et la peur d’être seul gangrènent la société. Si la solitude volontaire d’Emily lui semble naturelle, elle s’avère, aujourd’hui, inconcevable et irréelle. 

Marianne Leclerc, Collège Laflèche

S’abandonner au vertige

On en ressort avec le même sentiment que lorsque l’on observe le ciel se teinter des couleurs du temps immuable, on prend conscience de la simplicité de son existence. L’univers semble composé de «forêt[s] de papier», de «plantes qui soignent» et de «fleurs séchées». On tient à nouveau «les heures dans la paume de [sa] main». 

Dans un monde dans lequel tout va beaucoup trop vite, le dernier roman de Dominique Fortier représente un temps mort rafraîchissant. Les villes de papier, sixième œuvre de l’auteure, gagnante de plusieurs prix dont celui du Prix littéraire du Gouverneur général pour son roman Au péril de la mer, se penche sur la vie d’Emily Dickinson, poète du XIXe siècle (1830-1886). À l’aide de faits historiques et de recherches assidues, Dominique Fortier, à travers le reflet de son propre imaginaire, décrit le quotidien de l’auteure américaine. Comme on parcourt un herbier, on découvre certaines pensées et réflexions, dont celles du personnage inspiré d’Emily Dickinson, mais aussi celles, plus rares, de l’auteure. On en relève les couleurs, les textures, les odeurs imprimées sur le papier jauni. Dans cette fiction-réalité, l’auteure entraîne le lecteur dans un univers romancé qui, tout comme la pellicule en développement d’une photo, prend vie sous ses yeux. 

Comme les odeurs omniprésentes de chocolat et de farine des poèmes d’Emily, les pages des Villes de papier embaument la fraîcheur de l’herbe d’été et l’odeur sucrée du miel. Bien que l’on aborde des sujets sombres comme la mort, le ton de l’œuvre reste tout de même serein grâce au style poétique de Dominique Fortier, à ses figures d’atténuation et au choix d’une mise en page aérée contribuant à la brise délicate mais révélatrice que représente cette œuvre. Son écriture nous pousse à prendre connaissance de la beauté qui réside dans la simplicité des choses. 

FORTIER, Dominique. Les villes de papier, Québec, Alto, 2018, 187 p.

Angie-Gabriel Arcand, Cégep de Trois-Rivières


Les œuvres

Aujourd’hui

Les villes de papier 

2 mars

Querelle de Roberval

16 mars

De synthèse

23 mars

Les créatures du hasard

6 avril

Ce qu’on respire sur Tatouine