La poésie visuelle domine dans le nouveau spectacle d’été de la Cité de l’énergie, Nezha, l’enfant pirate.

Pour la poésie visuelle

SHAWINIGAN — Virage considérable à la Cité de l’énergie en cet été 2018 avec non seulement un nouveau spectacle extérieur mais un nouveau producteur et pas le moindre: le Cirque Éloize. Nezha, l’enfant pirate est l’expression du spectacle de grande envergure tel que le conçoit cette prestigieuse troupe québécoise.

Le Cirque Éloize a certes plusieurs productions d’envergure à son actif mais il n’a probablement jamais eu la chance de travailler dans un environnement naturel aussi riche que celui que lui offre la Cité de l’énergie dont on ne dira jamais assez à quel point il est exceptionnel. Quatre scènes distinctes avec des milieux et des ambiances toutes différentes les unes des autres sans que les spectateurs aient à se déplacer, quel luxe.

Il convient de spécifier que nous avons assisté à la toute première représentation de Nezha, le 3 juillet, deux jours avant la première médiatique officielle. Or, des pépins techniques sont venus non pas perturber la représentation en tant que telle mais en minimiser l’impact puisque certains effets visuels spectaculaires n’ont pu être réalisés. Ça a notamment touché la scène finale, privant le spectacle de l’aspect grandiose de sa finale, ce qui atténuait du même coup l’arc dramatique du récit. On ne doute pas que la chose a été corrigée rapidement.

Nezha raconte sur un ton poétique l’odyssée asiatique d’une jeune femme enlevée par les pirates de la tribu des Drapeaux rouges qui l’entraînent sur une île mystérieuse où, à travers la rencontre de personnages exceptionnels, elle fera une démarche de découvertes de ses forces intimes pour mener à bien la mission vers laquelle son destin l’oriente: sauver un monde barbare en réconciliant les éléments devenus antagonistes de l’eau et du feu.

Ce voyage initiatique mené par la voix off d’une narratrice est enrobé d’une grande poésie visuelle grâce aux prouesses des artistes du cirque et des concepteurs. On comprend bien le déroulement des événements sans qu’on ait à nous les expliquer. Il reste que malgré quelques touches d’humour offertes par deux personnages qui viennent assurer des intermèdes entre différents tableaux, c’est un spectacle plutôt sérieux qui n’est pas particulièrement tourné vers les enfants. Un peu à la façon de ce qu’offre le Cirque du Soleil à Trois-Rivières.

Pour poursuivre dans la comparaison, disons que Nezha se démarque par la subtilité de l’approche de ses créateurs de l’orgie d’effets visuels qu’étaient les spectacles tirés des aventures d’Amos Daragon présentés lors des étés précédents au même endroit.

Chorégraphies et acrobaties sont les deux axes du spectacle qui se déroule sur une riche trame sonore variée mais avec une constante axée sur le mystère et, même, une certaine inquiétude. Encore là, rien pour réjouir les tout-petits.

Les numéros de cirque dominent évidemment Nezha. Ils sont spectaculaires, impressionnants, maîtrisés mais manquent d’originalité. On a vu de nombreuses prestations aux tissus aériens au cours des dernières années dans les spectacles de cirque et on en connaît les paramètres qui ne sont pas ici réinventés. On peut dire la même chose de la plupart des numéros qui n’offrent guère d’effets complètement inattendus, misant d’abord sur la poésie visuelle additionnée de quelques frissons, ce qui n’est pas rien.

La grande réussite du spectacle est un élément scénique stupéfiant d’ampleur et d’ingéniosité. Un des quatre tableaux se déroule devant un véritable mur d’eau représentant une chute de près d’une dizaine de mètres de haut avec cascades à sa base et projection d’images comme canevas sur lequel la chute coule. C’est carrément saisissant et on vous laisse imaginer la poésie qui peut se dégager des acrobaties aériennes et terrestres qui se déploient sur cette toile. C’est assurément le tableau dominant de ce spectacle.

Autre réussite spectaculaire, encore au niveau du décor, la scène représentant l’Île de la tribu des Drapeaux noirs est une réalisation vraiment impressionnante sans recherche inutile de tape-à-l’œil. On a utilisé le très grand espace disponible pour recréer des collines convaincantes. C’est vraiment très réussi. Dans l’ensemble, d’ailleurs, la direction artistique est exceptionnelle de beauté.

Par contre, il faut déplorer l’utilisation carrément inadéquate de l’espace offert par la rivière qu’on n’exploite quasiment pas et de façon banale. Le décor d’un palais flottant est très joli, mais c’est tout ce qu’on peut en dire.

Il apparaît évident que Nezha, l’enfant pirate gagnera beaucoup en efficacité et en qualité avec les représentations. Les chorégraphies de combat, nombreuses, exigent énormément de répétitions pour devenir crédibles, d’autant qu’elles se combinent à des acrobaties exigeantes. Ça va venir. Les numéros acrobatiques eux-mêmes vont s’améliorer dans leur ampleur et leur précision. La voltige sur mât mobile du début est déjà remarquable tout comme la roue allemande qui propose quelques frissons ou la balançoire à mains, toujours vertigineuse.

Nezha donnait, lors de sa toute première, l’impression d’un ouvrage en progression qui, quand il sera totalement à point, méritera le déplacement, surtout si on n’est pas un habitué des spectacles de cirque. La raison en est qu’il ne propose pas tellement d’innovations privilégiant plutôt une maîtrise de l’art délicat et émouvant de la poésie visuelle en mouvement.