L’interprétation de Mylène Renaud, au premier plan, est tout à fait exceptionnelle dans <em>Phèdre</em>, de Racine, que présente le TGP à la Maison de la culture jusqu’au 22 février. Elle est ici accompagnée d’Ève Lisée.

Phèdre, par le TGP: l’émotion brute, en mégadose

CRITIQUE / Quelle audace que d’avoir osé s’attaquer à une tragédie classique et quelle insolente réussite.

Le pari du TGP de présenter Phèdre était plus qu’ambitieux mais la compagnie s’est donné les moyens de ses prétentions. Et par moyens, je ne parle pas d’argent, mais de talent.

Les trois metteures en scène ont fait un travail absolument remarquable pour donner vie à un très beau texte. On sort de là en regrettant de ne pas avoir pu mémoriser certaines des plus belles répliques. On a envie de parler en alexandrins. Marie-Andrée Leduc, Marie-Hélène Rheault et Mylène Renaud savaient manifestement à quel défi elles faisaient face et ont trouvé la façon de dominer les obstacles pourtant nombreux.

Avant toute chose, il faut louer l’instinct de Mylène Renaud puisque c’est à elle que revient l’initiative de monter cette pièce et de présenter, pour la toute première fois, une tragédie classique au TGP. Comme directrice artistique, elle a osé. Puis, s’est adjointe les bonnes personnes. En se donnant le rôle-titre, il était permis de se demander si elle n’allait pas un peu loin. Elle a répondu jeudi, pour la première, de façon éclatante. J’ai rarement vu une interprétation aussi juste, aussi incarnée, aussi puissante dans le contexte du théâtre d’ici. Elle est magnifique, troublante, habitée. Les enseignants de théâtre de la région devraient emmener de force leurs élèves voir cette pièce pour admirer, notamment, son travail d’interprète.

Montrer aux jeunes comment on peut servir un texte superbe. Leur faire entendre la beauté des mots, déjà, celui des rimes qui existaient avant le rap, et qui sonnaient tout autant il y a quatre siècles. Leur montrer comment une interprétation peut s’envoler quand elle se soumet d’abord aux contraintes d’un texte sans pitié. Qu’en s’inclinant devant les mots, les vers, leur rythme, en respectant les contraintes qu’ils imposent, on peut leur donner du sens et faire naître quelque chose de plus. Quelque chose qui appartient à cet intermédiaire qu’est l’interprète et qui donne une couche de sens par l’émotion qu’il insinue.

Mylène Renaud s’abandonne aux émotions exacerbées de la tragédie. Elle crie son amour comme sa douleur, répand ses tripes sur le carrelage du plancher mais exploite aussi toutes sortes de nuances suggérées par le texte: le cynisme de Phèdre, ses moments de dégoût, sa lassitude, ses espoirs. Tout ça avec une constante ferveur. Elle aime le texte, manifestement, se laisse habiter par lui et le rend de façon tout à fait remarquable.

Le spectacle est sobre, rigoureux, impeccable. Le décor se contente d’un plancher carrelé par des cases noires et blanches, comme le damier sur lequel se jouent les stratégies humaines et politiques de personnages constamment bousculés par les impératifs du destin et des dieux qui le gouverne. Quelques sièges permettent aux huit austères personnages d’être les témoins de toute l’intrigue.

Tout se joue au centre de l’espace, à deux pas des spectateurs disposés sur trois faces de la scène. Aucun besoin de projeter pour les comédiens. On ne rate pratiquement aucune réplique, même dites à voix basse. Le choix de la salle apparaît parfaitement judicieux.

Les costumes témoignent d’une vraie appropriation du texte. Les redingotes qui rappellent le XIXe siècle français conviennent très bien pour nous plonger dans la Grèce antique. Comment? Je ne sais pas. Mais ça marche. Les successions de scènes, sur une trame musicale minimaliste, parfois par un noir qui tombe sur le plateau, sont très fluides. Il y a, dans tout ça, beaucoup de rigueur. C’est simple, efficace, et ça laisse toute la place au texte et aux interprètes.

Ceux-ci ont été très bien dirigés parce qu’ils sont presque tous à l’aise avec les alexandrins qui ne semblent qu’assez rarement encombrants. Les vétérans semblent quand même les plus habiles à donner aux vers toute la nécessaire émotion, souvent jusqu’à l’exaltation.

Que dire sinon que c’est une très belle production qui, je l’avoue sans honte, me faisait bien peur. OK, ce n’est pas Juste Pour Rire mais voilà justement une superbe occasion de sortir des ornières pour prendre contact avec un genre rébarbatif et découvrir, peut-être, qu’on peut en tirer un véritable plaisir. Je ne dis pas que c’est pour tout le monde et que c’est un divertissement assuré, mais que voilà un beau risque à prendre lors de l’une ou l’autre des six représentations à venir.