Pascal Blanchet: donner la vie aux illustrations

L’illustrateur trifluvien Pascal Blanchet a franchi un pas majeur dans sa carrière quand il s’est lancé dans l’aventure d’un passage de l’illustration au cinéma d’animation. Son premier court métrage, coréalisé avec Rodolphe Saint-Gelais sous l’égide de l’ONF, s’intitule Le Cortège et ce film de 11 minutes est en nomination comme meilleur court métrage d’animation pour les Prix IRIS de Québec Cinéma.

Le gala devait avoir lieu le dimanche 7 juin mais la pandémie de COVID-19 avait d’autres plans. La solution de rechange est un gala virtuel le mercredi 10 juin débutant à 19 h sur les pages Facebook de Québec cinéma et d’ICI Télé ainsi qu’une émission spéciale en direct dans le cadre de Bonsoir Bonsoir dès 21 h. Le sort du court métrage d’animation de Pascal Blanchet sera scellé au cours de la première portion de l’évènement.

Quel que soit le sort réservé au tout premier film du Trifluvien, sa nomination s’ajoute à un palmarès fort enviable de 18 sélections officielles dans des festivals à travers le monde incluant le festival International du film d’animation d’Annecy, l’Animafest de Zahgreb, l’Anima Mundi International Animation Festival au Brésil ou du New York City Short Film Festival. Pas mal pour un premier essai.

«Pour moi, faire ce film, c’était comme repartir à zéro, indiquait l’illustrateur d’origine trifluvienne en entrevue plus tôt cette semaine. C’était la toute première fois que j’abordais l’animation. Moi qui suis habitué de travailler sur des livres en solitaire, j’ai découvert un tout autre univers où on travaille très étroitement en équipe et j’ai trouvé ça fantastique.»

À un point tel qu’il veut poursuivre dans cette veine malgré les exigences d’un médium lourd et complexe encore à découvrir.

«Ç’a été un projet extrêmement prenant qui a duré près de trois ans et demi. Quand le film est sorti en 2019, j’étais complètement vidé mais extrêmement heureux de l’avoir réalisé. J’ai appris un tout nouveau métier et même si ç’a été une expérience très anxiogène et une grande leçon d’humilité puisque je partais vraiment de zéro.»

«Je traîne encore un certain sentiment de l’imposteur. De savoir que le film se retrouve dans des sélections officielles de festivals importants, je me sens un peu catastrophé. J’ai l’impression que je présente un projet d’étudiant à de grands jurys internationaux. Je me dis parfois que j’aurais peut-être préféré faire quelques petits films seul dans mon coin avant d’aborder un projet de cette ampleur. Pourtant, aujourd’hui, j’ai très envie d’en faire un deuxième.»

Douloureusement conscient des lacunes de ce premier opus, il veut surtout mettre à profit les apprentissages pour approfondir son expression personnelle à travers un art qui le fascine plus que jamais.

«Est-ce que je me suis exprimé d’une façon pleinement satisfaisante dans ce premier film? Non, je ne peux pas dire ça même si le film reflète bien mon esthétique. J’ai cependant pu constater que l’animation est un moyen d’expression qui me convient très bien. Toute ma jeunesse a été marquée par le cinéma et on m’a toujours dit que mon travail d’illustrateur avait quelque chose de très cinématique.»

«Il me faut maintenant décortiquer tous les codes de ce médium-là. Ça exige une expertise énorme que je ne possède pas. Au cours de la réalisation, j’ai été appelé à travailler avec un orchestre, des animateurs, des bruiteurs, des ingénieurs de son, etc., ce que je n’avais jamais fait. J’ai eu à faire des choix artistiques sans être pleinement conscient de l’impact que chacun allait avoir sur le produit final. J’ai trouvé ça très stressant mais en même temps, c’était fantastique de découvrir toutes les possibilités que ça m’offrait. L’idée de faire du cinéma m’a toujours habité et ce film confirme que je veux explorer plus à fond ce mode d’expression.»

Pascal Blanchet

Projet ambitieux

Le scénario de Cortège est signé Pascal Blanchet. Il a assuré la direction artistique du film alors que Rodolphe Saint-Gelais en a dirigé l’aspect animation. Les deux coréalisateurs avaient cette volonté commune de faire un film contemplatif, au rythme lent, servi par une esthétique très léchée. Cela constituait déjà une posture singulière pour aborder le cinéma d’animation. Ce que Pascal Blanchet ne savait pas, c’est que la lenteur narrative que son concept exigeait était particulièrement fastidieuse à réaliser en termes d’animation.

«Quand l’animation est rapide, explique-t-il, on peut créer du mouvement avec un nombre limité de dessins. Par contre, pour obtenir des mouvements lents, ça prend énormément de dessins. C’était un projet plus ambitieux que je ne le croyais au départ. Rodolphe a pris en charge l’animation des personnages alors que j’étais responsable des décors.»

Le Cortège est très marqué par la touche unique de l’illustrateur trifluvien avec ses dessins très géométriques, son sens aigu de la perspective, ses références art déco, son utilisation sensible du noir et blanc, mêlé de simples touches de rose.

Il en émane une atmosphère nostalgique et très élégante nourrie par des références qui nous ramènent au milieu du 20e siècle même si l’histoire n’est inscrite dans aucune époque en particulier.

La trame narrative est simple: une femme est décédée dans un accident de voiture. De l’au-delà, elle s’adresse à son conjoint plongé dans le cérémonial accompagnant ses funérailles. Celui-ci est confronté au deuil à faire, aux questions qui l’obsèdent et à la nécessaire étape de la réunion familiale où l’obligation de bien paraître intensifie sa douleur intérieure.

Les deux réalisateurs font ressortir avec beaucoup de doigté les paradoxes des rituels funéraires ayant pour rôle d’apprivoiser le deuil mais qui peuvent aussi servir à masquer les émotions.

«Au départ, dans cette histoire, on retrouve le thème de la disparition qui est souvent présent dans mes livres. Je ne sais pas si j’y suis arrivé mais j’ai cherché à explorer la notion de pudeur, de l’émotion qui ne s’exprime pas à cause des codes sociaux mais qui n’en est pas moins aiguë derrière le voile. Encore aujourd’hui, on vit une époque où l’expression émotionnelle n’est pas toujours acceptée au quotidien. Si l’émotion trouve une expression si violente sur les réseaux sociaux, c’est peut-être justement qu’elle n’est pas exprimée au moment où elle apparaît.»

La référence esthétique aux années 50 ou 60 dans le contexte d’une famille aisée y contribue d’ailleurs beaucoup, comme la musique, élément central du film.

«La musique a été un aspect primordial du projet. Avant même qu’il ne soit présenté à l’ONF, j’avais contacté Pierre Lapointe pour savoir s’il serait intéressé à en écrire la musique. Dans mes romans graphiques, la chose qui me manquait le plus, c’était de ne pas avoir la musique et des voix pour accompagner mes images. C’est une des raisons pour lesquelles l’animation me plaît autant.»

Il est présentement impliqué dans un autre projet de l’ONF très étroitement inscrit dans l’actualité. L’organisme a demandé à sept réalisateurs en animation de suivre chacun une personne pendant neuf semaines en cette période de COVID-19 universelle. Chaque semaine, les animateurs doivent réaliser une capsule de 60 secondes sur cette expérience.

«C’est un beau défi d’animation puisque faire un film de 60 secondes par semaine, c’est énorme. Il faut apprendre à réduire le plus possible tout en restant éloquent.»

Il rumine déjà l’idée d’un autre film. Par contre, pas de projet d’illustration pour l’instant, ce qui ne lui manque pas malgré la lourdeur du processus pour concrétiser un projet de film.

«Un livre, c’est assez simple à réaliser. Le cinéma exige un gros processus de financement qui peut être très long mais c’est quand même là que réside de plus en plus mon intérêt. Je sais que j’ai été très chanceux que l’ONF vienne me chercher pour Le Cortège parce que le milieu du cinéma est difficile d’accès. De plus, ils demeurent intéressés à travailler avec moi. J’ai l’impression que je suis retourné sur les bancs d’école et que j’y serai pour les quinze prochaines années. C’est une perspective qui me plaît bien.»