Guy Langevin

Obstinément fidèle à lui-même

TROIS-RIVIÈRES — Il n’est jamais trop tard pour revenir à la base. Guy Langevin en fait l’éloquente démonstration dans l’exposition Voile de peau qu’il présente au centre d’exposition Raymond-Lasnier de la Maison de la culture jusqu’au 6 juin.

Langevin s’est fait un nom avec la gravure en se servant souvent de la photographie comme support à sa démarche. À 64 ans, il semble boucler une boucle sans l’avoir recherché en revenant à la photographie comme moyen d’expression.

On reconnaît toujours Guy Langevin même quand il change. Il continue d’explorer le corps féminin avec une vertueuse obsession. Passion pleine d’une admirative tendresse. Il est ici aussi circonspect qu’il est inquisiteur, mais incontestablement, il magnifie l’objet de son observation pour lui octroyer une grande puissance symbolique.

Il est pourtant en équilibre entre l’ordinaire et le merveilleux. «Le corps, c’est la première chose qu’on perçoit de l’autre. Il était primordial pour moi de voir un corps ordinaire. Ce n’est pas le corps d’une fille de 18 ans ni celui d’une femme très vieille. Mais c’est un corps avec ses imperfections. C’est un corps dont je cherche à ne rien masquer.»

C’est ici que l’appareil photo prend son importance. Il n’aurait pu faire la même démarche il y a quelques années à peine. L’artiste étant à la remorque de la technologie. «Comme je veux être fidèle au corps naturel, je n’ai pas retouché les photos. Et comme j’allais faire de chaque photo de très gros agrandissements, ça me prenait une définition exceptionnelle que seuls les appareils de récente technologie peuvent offrir.»

«Je me suis toujours servi du corps dans mon oeuvre pour parler d’autre chose. Cela dit, je pourrais prendre position et exprimer des points de vue sur la société ou des valeurs que je voudrais défendre mais je ne le fais pas. Il n’y a pas de position éditoriale derrière ces oeuvres. Mon travail n’est pas axé sur la société mais sur l’humain. Sur moi-même, en fait. Je parle de la vie.»

«Mon travail tient plus de la poésie que du raisonnement. Pour moi, ces corps, c’est de la beauté. Je sais que ce n’est pas dans les tendances actuelles dans le monde de l’art. Je suis à contre-courant comme je l’ai souvent été mais je persiste et signe.»

«Je ne cherche pas à tout dire très clairement. J’aime que les gens trouvent dans mon oeuvre une interprétation qui m’avait échappé. Comme je le dis à mes étudiants au cégep: quand tu mets trop de signification dans ton oeuvre, tu perds la signifiance. Je ne cherche pas à décrire, je cherche à évoquer, susciter des émotions chez le spectateur. Ça me contraint à départir l’oeuvre de tout superflu et à ne pas refuser mes propres émotions. Par ailleurs, techniquement, ça m’oblige à rendre mon travail intelligible au spectateur. Je dois trouver le bon axe de communication.»

Pour cela, il faut que les idées mijotent longuement. Jusqu’à ce qu’elles s’imposent à lui au point de l’obséder. Ces corps aujourd’hui exposés dorment en lui depuis quinze ou vingt ans. Ils ont trouvé leur existence.

On parle de corps, mais il faudrait peut-être parler de peau pour être plus près de la vision de l’artiste. À telle enseigne qu’il a choisi un support très spécifique pour ses photographies: du tissu. «Je voulais un matériau qui soit doux et qui ait un peu la texture de la peau. Je veux que les spectateurs touchent la toile, qu’il en ressente la texture.»

L’autre avantage du tissu choisi, c’est que ses photos flottent dans l’espace, donnant aspect aérien aux oeuvres qui bougent au gré de l’air que le spectateur déplace. Non seulement les visiteurs seront-ils libres de toucher, mais on les invite gens à entrer dans le montage physique des images comme on entrerait dans un corps humain flottant à quelques centimètres du plancher.

Maîtrise et chaos
Voile de peau laisse une nette impression maîtrise de la part du créateur qui non seulement semblait savoir exactement ce qu’il cherchait mais possédait pleinement les outils pour le réaliser. On s’étonne que cette phase de son art soit née d’un chaos intime. «À un certain moment, admet Langevin, j’ai senti que je devais explorer autre chose dans mon travail. Peu importe l’âge que tu as quand ça t’arrive, tu te retrouves devant le vide. Tu ne sais pas où tu t’en vas. Tu es seul face à toi-même. C’est angoissant. »

«On peut penser que ça aurait été plus confortable de continuer à faire ce que j’avais fait en gravure depuis des années et qui m’avait apporté un certain succès mais je crois qu’au fond, j’en aurais été incapable. Je n’étais pas bien! Quand j’ai choisi ce métier, c’était pour avancer, évoluer, me mettre au défi. C’est encore vrai à 64 ans.»

«Je trouve que le plus dur dans le travail d’artiste, c’est de se donner de bons coups de pied au derrière quand c’est nécessaire. Il est primordial d’éviter la complaisance qui est pernicieuse et dangereuse. J’ai la très grande chance d’avoir une certaine renommée. D’excellents artistes très talentueux ne l’ont pas. Mais je suis arrivé à un point où je devais mettre ça derrière moi et passer à une autre étape.»

«Avec le travail que je montre aujourd’hui, j’ai vraiment trouvé une avenue d’exploration riche et pertinente pour moi. Je sais que je vais poursuivre là-dedans pour une bonne période. Je veux pousser plus loin l’exploration.»