Nicolas Pellerin et les Grands hurleurs: évoluer et se dépasser

TROIS-RIVIÈRES — Pourquoi faut-il toujours catégoriser la musique comme les musiciens? Pop, jazz, classique, trad, folk rock, électro-pop... La musique est tellement plus qu’une étiquette. Nicolas Pellerin, par exemple, ne fait pas de la musique traditionnelle. Nicolas Pellerin est un musicien.

Lui et ses Grands hurleurs sont évidemment associés à la musique traditionnelle mais avec leur nouvel album, ils ne s’en sont sans doute jamais tant éloigné. Chouïa, c’est le titre du quatrième opus du trio, est un affranchissement des carcans limitatifs. Les Grands hurleurs aiment la musique traditionnelle, s’en inspirent et la respectent mais ce sont des musiciens avec ce que cela implique d’évolution, de dépassement de soi, d’expression personnelle.

Réglons d’abord la question du titre. Chouïa, selon Le Petit Robert, est un mot d’origine maghrébine qu’on utilise dans l’expression un chouïa dans le sens de un petit peu. Parce que l’album est un heureux mélange d’un petit peu pas mal de choses: jazz, musique du monde d’Élage Diouf, inspiration planante de Jorane, cordes classiques du Quatuor Eska, guitare fuzz. «C’est un peu... plein d’affaires», résume le Grand hurleur en chef Nicolas Pellerin. Pas pour épater mais parce que les musiciens en avaient envie, parce que ces influences les nourrissent et qu’ils sont rendus là dans leur parcours.

«La plupart des chansons sont traditionnelles parce que les paroles sont tirées de chansons traditionnelles, explique Pellerin. Pour ce qui est des musiques, on a utilisé les airs de base mais on a pris un peu de liberté; on s’est permis d’aller plus loin dans notre démarche de création. On ne s’est jamais sentis limités par le besoin de respecter la forme de la musique traditionnelle parce que fondamentalement, ce sont des chansons traditionnelles. On ne les dénature pas mais on met beaucoup de viande autour de l’os. Ce qui comptait avant tout, c’est que ça nous ressemble.»

C’est le cas, à en juger par le regard de Nicolas Pellerin quand il en parle. «Avec ce projet-là, on ne s’est pas imposé de limites. J’avoue qu’il y a dix ans, quand le groupe est né, je n’aurais jamais pensé qu’on puisse aller là où on est rendus aujourd’hui, musicalement.»

L’évolution a été accélérée par l’arrivée du guitariste Stéphane Tellier au sein du trio tout juste après la sortie de l’album précédent, 3/4 fort en 2015. «Stéphane est un virtuose de la guitare jazz manouche. Ce n’est pas un gars de musique traditionnelle. Il a contribué à stimuler notre envie d’explorer. Il n’est pas du genre à répéter une formule ou à refaire deux fois la même chose. On fait du trad créatif et moi, c’est ça que j’avais envie de faire.»

Dans le rétroviseur

On comprend donc d’où vient l’envie des gars pour un nouvel album. Mais cette nouveauté est arrivée au moment où les Grands hurleurs fêtent leurs 10 ans d’existence. Ils ont célébré en choisissant trois chansons prises respectivement dans chacun de leurs trois premiers albums. Trois chansons marquantes renouvelées avec l’inspiration d’aujourd’hui. «Ce sont des chansons qui marchent toujours bien en spectacle depuis dix ans. Par exemple, Tregate, tirée de Petit grain d’or, c’est la dernière chanson qu’on fait en spectacle parce qu’elle marche super fort. On a décidé de la faire groover en masse avec l’apport de Martin Lizotte au synthétiseur.»

«Chez moi n’est pas traditionnelle et a elle a un côté musique du monde. En la mixant avec la chanson Tay que chante Élage Diouf, on s’en va vraiment ailleurs.»

«C’est certainement l’album sur lequel on a le plus peaufiné la réalisation. Jeannot (Bournival) y est aussi allé fort à l’étape du mixage. Dans certain cas, la façon de donner plus de force à la chanson, ce n’était pas de rajouter des couches instrumentales mais au contraire d’en enlever. C’est ce qu’on a fait avec Je pars demain une chanson traditionnelle émouvante qui devenait tellement plus touchante dans un arrangement dépouillé de voix et guitare électrique. Ça peut paraître audacieux, mais c’est simplement pour aller chercher l’essence de la chanson et je trouve qu’on y arrive.»

Chaque chanson a fait l’objet d’une réflexion de ce type pour lui assurer une légitimité dans cet album varié et réfléchi jusque dans les moindres détails. «C’est sans doute, dans mon esprit, notre album le plus sophistiqué, le mieux réalisé et, finalement, le plus abouti.»

Or, c’est sur les scènes que les chansons prendront leur véritable envol. Dans la région, on pourra entendre les Grands hurleurs le 22 décembre au magasin général Le Brun de Maskinongé puis au Rond Coin le 28 décembre. C’est cependant en 2019 que la tournée de Chouïa se déploiera véritablement, ici comme aux États-Unis et en Europe puisque la musique traditionnelle des Grands hurleurs sonne comme musique du monde aux oreilles étrangères qui en sont constamment friandes. «Je sens que le public va nous suivre encore avec cet album parce que c’est dans la continuité de ce qu’on fait depuis nos débuts. Ça reste très accessible même avec des arrangements plus poussés. Je pense que les gens vont aimer. On nous dit souvent que même en n’étant que trois, on sonne comme si on était neuf. Là, c’est vrai plus que jamais et c’est le résultat de tout le travail qu’on a mis dans la réalisation.»