Bryan Perreault
Bryan Perreault

Nager dans l'incertitude

La crise actuelle est en train de modifier le paysage culturel mais ce qui caractérise la situation des diffuseurs en arts de la scène, c’est l’immense flou dans lequel ils baignent. Il est assurément trop tôt pour avoir une idée même sommaire de comment les choses vont évoluer après le 31 août, date jusqu’à laquelle la grande majorité des évènements culturels sont annulés ou reportés.

Aucun des diffuseurs à qui Le Nouvelliste a parlé n’est en mesure de se projeter dans l’avenir, exercice qui relève aujourd’hui de la plus pure spéculation. «Mon boulot, pour l’instant, c’est d’envisager le plus de scénarios possible, indique Bryan Perreault, directeur général et artistique à Culture Shawinigan. On peut bien extrapoler tant qu’on voudra, tout ce qu’on peut élaborer reste complètement hypothétique et le restera tant qu’on n’aura pas d’autres indications plus précises de la part des autorités gouvernementales. D’ici là, on nage dans les hypothèses qui se font et se défont constamment.»

La directrice générale de Culture Trois-Rivières Nancy Kukovica abonde dans le même sens. «Pour l’instant, suivant le mot d’ordre des autorités, les spectacles prévus d’ici au 31 août n’auront pas lieu et sont reportés dans la très grande majorité des cas. Après le 31 août, on ne sait tout simplement pas.»

 Nancy Kukovica

La directive gouvernementale d’éviter les rassemblements est tombée la semaine dernière mais ce n’est que mercredi que Culture 3R a officiellement annoncé le report des spectacles estivaux en salles prévus cet été. «Avant d’annoncer pareille décision, il y a plusieurs facteurs à considérer alors, on a voulu prendre le temps de bien faire les choses. On voulait d’abord vérifier la possibilité de reporter les spectacles avec les artistes et c’est ce qui s’est produit.»

«Pour le reste, on attend des annonces du gouvernement, on regarde ce qui se passe, on élabore des scénarios pour être en mesure de s’ajuster.» Nancy Kukovica aurait tendance à croire que la reprise, même après le 31 août, va se faire graduellement mais pour l’instant, on maintient intégralement la programmation prévue pour l’automne.

Son de cloche similaire de la part de Steve Dubé, directeur général de la Corporation des Événements de Trois-Rivières dont relève l’Amphithéâtre Cogeco. «Notre programmation de septembre demeure, pour l’instant. On va s’ajuster selon ce qu’on va apprendre des autorités gouvernementales au cours des prochains jours et des prochaines semaines. C’est certain que nous demeurons extrêmement conscients de la responsabilité que nous avons de bien protéger le public, les artistes, les gens qui travaillent sur le site et les décisions sont toujours prises en fonction de ça.»

«Jusqu’ici, nous n’avons pas encore été contraints d’annuler un seul spectacle. C’est beaucoup de gymnastique mais nous sommes arrivés à les reporter à l’été 2021. Dans le domaine événementiel, on n’a pas le choix : il faut être créatif. On doit vivre avec les contraintes et pour l’instant, on n’a pas le choix de simplement attendre les prochaines consignes.»

L’incertitude quant à la tenue même des évènements est une chose, mais l’attitude du public dans l’avenir est tout aussi énigmatique. «J’ai vu un sondage réalisé à Washington et publié dans la revue American Theater, relate Bryan Perreault, qui indiquait que 49 % des 2500 répondants vont être réticents à retourner dans les salles de spectacle quand elles rouvriront. 46 % des répondants disaient craindre pour leur santé alors que des pourcentages moindres mais significatifs de gens sondés disaient que c’est le facteur économique qui pourrait les empêcher de retourner dans les salles comme avant. Je soupçonne qu’il pourrait y avoir une certaine prudence ici aussi jusqu’à ce qu’on ait trouvé un vaccin mais la situation économique des ménages va aussi avoir son influence pendant un bout de temps.»

À Shawinigan, la programmation est bouclée à peu près 12 mois d’avance et le dg a dit à son responsable de la programmation de s’en ternir à ce qui est déjà inscrit au calendrier sans insérer de nouveaux spectacles pour l’instant.

«Présentement, tout le monde est en attente dans l’industrie, explique Nancy Kukovica. Nous, on maintient notre programmation mais en restant capables de s’ajuster. C’est certain que ce qu’on vit va avoir des impacts à long terme mais je ne pourrais pas les définir précisément.»

«Beaucoup d’intervenants du milieu nous disent que ça ne sera plus jamais comme avant. Mais quelle sera la nature des changements, on n’en sait rien. Faudra-t-il s’ajuster dans la façon d’accueillir les gens? Heureusement, nous sommes par nature une organisation avec une très grande capacité d’adaptation.»

La mise sur pied de la campagne En mode virtuel par Culture 3R donne peut-être un aperçu de ce qui s’en vient. «Ça permet d’explorer différemment et le succès de la plateforme est remarquable. Pour la prestation de QW4RTZ, on a eu quelque 25 000 visionnements. Notre bande dessinée La saga des Trois-Rivières a accueilli 20 000 visiteurs uniques en un mois alors que le dernier des bricolages qu’on proposait aux jeunes a été vu 6000 fois. C’est très encourageant et c’est une façon de faire qu’on garde en tête dans nos réflexions sur le futur. L’essentiel, c’est de toujours mettre les artistes à l’avant-plan.»

Du côté de l’Amphithéâtre, avec les reports de spectacles extérieurs, Steve Dubé souhaite offrir en 2021 la saison qu’on avait prévue pour 2020. «L’été 2020 devait être le plus occupé chez nous depuis notre ouverture avec une quarantaine de spectacles au programme. Je peux déjà assurer que c’est plutôt l’été 2021 qui sera le plus chargé. En plus des reports déjà annoncés, on pense que le marché va nous offrir de bonnes opportunités.»

«Il demeure clair à mes yeux que les gens vont avoir un profond besoin de communion avec les artistes de scène. Dans quelles conditions spécifiquement, il est trop tôt pour le dire et ce sont les autorités gouvernementales qui vont dicter la marche à suivre. La crise actuelle va avoir un gros impact mais l’industrie du spectacle va finir par reprendre sa vigueur et nous voulons être au cœur de cette relance-là.»