Rollande Lambert, au centre, offre une performance exceptionnelle dans la pièce Mois d’août: Osage County que présente le TGP jusqu’au 14 décembre à la Maison de la culture. Elle est ici entourée de Marie-Andrée Leduc et de François Désaulniers.

«Mois d’août: Osage County»: l’art d’emballer la cruauté

Trois-Rivières — Si jamais cette pièce est un indice de la teneur de la saison 2019-2020 du TGP, elle sera mémorable. Mois d’août: Osage County est une réussite.

Le texte est un feu d’artillerie nourri de répliques assassines qui déchirent le tissu émotionnel déjà plein de trous d’une famille dysfonctionnelle où l’amour est un accessoire facultatif. Les membres sont tous blessés à divers niveaux et compensent fort maladroitement leurs carences émotives. Quand la disparition du paternel les réunit, la douleur du deuil, décuplée par le comportement pathologique de la mère accro aux médicaments, fait ressurgir tous les autres maux. Ce festival de la colère se déploie en plusieurs tableaux de durées inégales mais qui ont presque tous comme caractéristique d’être rendus divertissants par des dialogues extraordinaires de franchise brutale. 

Les dialogues de Tracy Letts constituent un chef-d’œuvre d’ironie mordante, de couteaux qui volent bas, d’insultes directes et vicieuses. Il est rare qu’on porte spécifiquement son regard sur la traduction d’un texte au théâtre mais celle de Frédéric Blanchette est exceptionnelle. Comme si le texte avait été créé en québécois. À aucun moment, ne sent-on le moindre décalage avec ce qu’on devine du texte original. C’est d’une très grande justesse.

Est-ce que ça fait de la pièce un chef-d’œuvre? Non. C’est une pièce percutante qui aborde de façon frontale des enjeux lourds et vrais mais la force de Mois d’août: Osage County, c’est que ce propos très audacieux sur l’amour parental est véhiculé d’une façon férocement caustique. C’est dur, c’est cru, parfois vulgaire, mais c’est irrésistiblement drôle. Ce n’est pas parce qu’il est jaune qu’un rire n’est pas satisfaisant. Sans ce biais, les presque trois heures de la pièce seraient difficilement supportables mais ce que nous offre le TGP est diablement divertissant.

À la mise en scène, Marc-André Dowd a habitué le public à du travail précis, rigoureux et sensible. La redoutable netteté de sa mise en scène est ici d’une efficacité admirable pour un soir de première considérant la densité du texte. Ses tableaux sont découpés au laser et les dialogues, rythmés comme du Benny Goodman de la grande époque. C’est jubilatoire. Évidemment, il faut aimer l’humour noir, le vrai, celui qui n’essaie même pas de masquer la douleur.

En toute honnêteté, il faut admettre que la première a été marquée par un certain relâchement dans la seconde partie de la pièce avec des transitions un peu moins serrées. Pas assez pour gâcher le plaisir mais néanmoins notables. Déjà que le texte prend des allures quasiment mélodramatiques par une suite de dénouements tirés par les cheveux qui viennent émousser l’impact émotionnel de l’œuvre.

Si les dialogues sont si percutants, c’est aussi qu’ils sont livrés par des personnages très typés qui sont autant d’occasions pour la distribution trifluvienne de briller. Au premier plan, Rollande Lambert, extraordinaire dans le rôle de la mère névrotique et cruelle. Je ne me souviens pas de l’avoir vue aussi bonne, aussi forte. Dans la scène du souper de famille qui ouvre la deuxième partie de la pièce, elle offre un numéro d’anthologie. Intoxiquée jusqu’au trognon, sa Violet tire sur tout ce qui bouge autour de la table avec une inimaginable férocité. On y croit pourtant: elle y investit une colère telle que très peu de comédiens d’ici sont capables d’en générer. Une colère puisée dans les tripes et qui fait peur aux spectateurs. C’est rare, cette vérité, dans le théâtre amateur.

Chacun des 13 comédiens présente un personnage crédible, finement ciselé et il faut louer le travail du metteur en scène pour cette réussite qui est tout sauf anecdotique. Du groupe, il reste que Marie-Andrée Leduc émerge. On croit à la colère constante et à la blessure de son personnage mais surtout, elle vole de façon éblouissante quelques scènes de beuverie de sa Barbara dans la seconde portion de la pièce. Dans un tout autre registre, infiniment plus subtil, j’ai adoré l’inébranlable justesse de François Désaulniers dans le rôle de son mari. La distribution est, dans l’ensemble, équilibrée, ce qui est méritoire considérant son ampleur et la présence de nouveaux venus.

Près de trois heures de théâtre portant sur des thèmes déchirants et scabreux, ça fait peur. Pourtant, Mois d’août: Osage County, par son humour excessivement acéré, est un divertissement réjouissant accentué par la hardiesse d’un propos sans compromis. C’est tout simplement une production exceptionnelle et un franc plaisir de théâtre.