Marie-Andrée Leduc et Simon Potvin offrent deux compositions très solides comme interprètes de En cas de pluie, aucun remboursement du TGP.

Moins léger qu’il n’y paraît

CRITIQUE / Quand les projecteurs s’allument dans la petite salle Louis-Philippe-Poisson de la Maison de la culture, on comprend d’emblée que En cas de pluie, aucun remboursement est une production sans prétention qui misera sur des décors sobres mais des comédiens qui prendront toute la place. Ce qu’on ne sait pas encore à ce moment-là, c’est la grande qualité de la pièce qu’on s’apprête à voir et l’excellente soirée qu’on va passer.

La pièce a permis à son auteur, Simon Boudreault, d’être en nomination pour le Prix du gouverneur général en 2015. Avec une œuvre comique sur le directeur d’un petit parc d’attractions estival de la banlieue de Montréal qui vit sa dernière saison en songeant à assurer sa relève? Vraiment? Vraiment!

C’est que derrière cette comédie qui semble destinée au divertissement léger du théâtre d’été se tisse un discours percutant et troublant de vérité sur le pouvoir. Comment il est présent partout, comment il guide nos actions, comment il trace notre destin. Boudreault nous dit qu’il est un des ressorts essentiels de notre existence, qu’on le veuille ou non. Parce que si on se refuse à l’exercer soi-même, il s’exercera sur nous.

Cynique comme propos? Absolument, et il est parfaitement assumé par l’auteur. C’est Richard III de Shakespeare mais pour ramener le tout à notre hauteur et faire en sorte qu’on soit touché, il situe son intrigue dans un petit parc d’attractions sans envergure où le quotidien se tisse de problèmes insignifiants, de défis sans grandeur qu’affrontent des employés sans envergure. Plus habile encore, il cache son discours de fond derrière un humour bon enfant et des personnages caricaturaux qui nous apparaissent trop bêtes pour qu’on puisse s’identifier à eux. Pourtant, ça fonctionne admirablement.

Il faut pour cela louer la mise en scène de Benoît Pedneault qui a bien cerné ses personnages et assuré une excellente distribution. Ces personnages sont si grotesques et risibles qu’on n’a pas l’impression de s’attacher à eux mais il arrive un moment dans la pièce où ils sont tous réunis pour une réunion d’équipe et on s’aperçoit qu’on a une incompréhensible affection pour eux. Ils nous rejoignent. Un seul protagoniste échappe à cette règle, un p’tit nouveau au sein de l’équipe du Royaume du Super Fun, un bossu qui est aussi le narrateur en ceci qu’il est le seul qui s’adresse directement au public pour nous situer régulièrement dans l’histoire. C’est le seul pour lequel on n’a aucune sympathie. Le seul qui ne nous fait pas rire. Il est notre côté sombre. Il est aussi le chef de jeu dans la lutte de pouvoir qui oppose tous les chefs d’équipe du parc désireux de prendre la relève du boss.

La pièce apparaît pourtant tellement légère avec son humour constant qu’on retrouve dans les dialogues, dans les situations, dans le jeu des interprètes et dans la mise en scène. Ça c’est le côté bon enfant et très séduisant. Les dialogues sont une suite de répliques percutantes et drôles offertes sur un ton que les comédiens ont très bien saisi.

Quelques-uns d’entre eux offrent des joyaux de composition. Simon Potvin incarne avec beaucoup de naturel le patron bourru au coeur tendre avec toutes les couleurs nécessaires. Il s’offre une scène d’anthologie lors d’un tête-à-tête avec un de ses chefs d’équipe, Henri le bègue. Celui-ci est incarné par Maxime Tanguay qui est une révélation. La naïveté qu’il confère à son personnage est troublante de sincérité et dans ce tête-à-tête, il mène son Henri aux limites du plausible avec une remarquable habileté.

Marie-Andrée Leduc a un personnage moins nuancé mais offre sans contredit la composition la plus solide et la plus drôle du groupe dans le rôle de Charlotte La Hardie. Il incombe une lourde responsabilité au jeune Dominic Drouin en bossu. Cette incarnation du cynisme absolu l’oblige à créer un personnage complexe, troublant, mystérieux et un peu désincarné. Il y arrive mais gagnerait à ralentir son débit pour appuyer davantage ses répliques, peser chaque mot.

La mise en scène est inventive et extrêmement séduisante dans certains tableaux. L’évocation de la piscine à vagues est une trouvaille d’une irrésistible naïveté et totalement adorable qui ne détonne pourtant pas dans l’ensemble. La scène des montagnes russes est tout aussi magnifique. Très judicieuse utilisation de la radiocommunication (CB) dans de nombreuses scènes également. Bravo.

La pièce gagnera probablement en rythme au cours des prochaines représentations mais elle offre déjà une excellente soirée. C’est drôle, intelligent et quelque peu troublant comme le souhaite le metteur en scène. Mission accomplie.