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À la fin de l’été, MC Gilles aura tiré un trait sur son rôle de commerçant dans sa boutique de Sainte-Anne-de-la-Pérade.
À la fin de l’été, MC Gilles aura tiré un trait sur son rôle de commerçant dans sa boutique de Sainte-Anne-de-la-Pérade.

MC Gilles: requiem pour un commerce atypique [VIDÉO]

François Houde
François Houde
Le Nouvelliste
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Difficile de tracer les contours d’une rencontre avec MC Gilles. Pensez abondance. Abondance de mots dans son discours, abondance de disques et de cossins dans sa boutique de Sainte-Anne-de-la-Pérade. MC Gilles est boulimique de plein de choses.

Seulement voilà: la boulimie a ses limites. Il s’en est rendu compte ces derniers mois. À force de travailler comme un perdu pendant des décennies, son corps a fini par dire: «Ça va faire!» Un matin, il s’est réveillé mais n’a pas pu se lever. L’élastique avait pété. «La tête voulait toujours, mais le corps ne pouvait plus. J’ai pris du recul sur un peu tout dans ma vie.»

Sa vie et le travail se confondaient. «Je ne pensais pas qu’on puisse être malade de trop travailler.» On dirait bien que oui. La télévision et la radio la semaine, sa boutique la fin de semaine. Si on calcule, ça fait bien sept jours sur sept. Du lever à 6 h jusqu’à minuit la semaine. Arrive un moment où quelqu’un doit peser sur le frein. Ç’a été son corps. «C’était TRÈS physique, relate-t-il. J’ai pensé que je ne m’en remettrais jamais. J’ai vu le médecin, on a travaillé là-dessus et là, je suis revenu relativement au niveau où j’étais avant de casser.»

«Ce n’est pas que le travail était pénible, mais j’avais toujours de nouveaux projets. Ça ne finissait jamais. Je n’arrivais plus. La fuse a sauté.» Pendant ses mois de convalescence en début 2021, il n’a perdu aucune des animations ou collaborations ni à la radio ni à la télé. Son humour décalé est toujours en demande.

Le dernier droit

Si je raconte ces événements qui ne concernent que lui, c’est pour expliquer pourquoi la boutique de MC Gilles en face de l’église à Sainte-Anne-de-la-Pérade, est aux soins palliatifs. C’est son dernier été. La maison qui l’abrite est à vendre. Les objets qu’elle contient, en solde. «J’ai annoncé sur Internet que je liquide tout. J’ai commencé par offrir 10 disques pour 20 $. Là, je suis rendu à 12 disques pour 10 $.»

Les collectionneurs diront que c’est dommage. Ils ne savent pas que MC Gilles a des doubles de tous ces albums à la maison. Une collection d’environ 25 000 vinyles qu’il justifie comment? «C’est l’fun de pouvoir répondre «Je l’ai!» à n’importe qui qui recherche une rareté. Ma fierté, c’est quand Radio-Canada ou les Archives nationales ne l’ont pas alors que moi, je le possède.» Le high du collectionneur.

Seulement, lui, il a été déjoué par son hobby. Quand il a ouvert sa boutique il y a quatre ans, il voulait vendre. Il n’avait pas prévu que pour chaque caisse vendue, il s’en ferait donner quatre ou cinq par des amateurs de partout. Des accrocs en quête de sobriété, incapable d’abandonner aux vidanges ce qui avait déjà été précieux pour eux.

Plus on l’écoute, MC Gilles, plus il apparaît que le commerce n’est pas la vraie raison d’être du commerce. C’est le facteur humain qui fascine ce sociologue qui refuse le titre. «Ce que je fais ici, ce n’est pas tellement pour satisfaire mon intérêt, dit-il, c’est parce qu’il y a du monde que ça intéresse.»

Ça prend parfois des formes touchantes. «Au décès de sa sœur, fan de Serge Laprade, une femme cherchait un enregistrement d’une chanson que sa sœur voulait pour ses funérailles. Serge Laprade, j’avais ça, évidemment. Je lui ai donné. Elle était émue. Une autre dame était à la recherche d’enregistrements de bruits de train pour son conjoint très malade, un maniaque de trains. Je lui ai offert trois disques de bruits de trains.»

En prévision de la fermeture définitive, MC Gilles a contacté des organismes qui accepteront une partie de ses derniers objets orphelins.

Sous son chapeau de cowboy et son esprit avide de second degré, MC Gilles est un tendre. C’est désormais moins les disques que la rencontre avec ses congénères qui l’anime. L’exploration du quétaine, dont il s’est fait l’apôtre, est le voile de sa pudeur. «Moi, le quétaine, j’aime ça. Tout le monde est quétaine, tout le monde aime des choses qu’on méprise du seul fait qu’elles ne sont plus dans l’air du temps. Ce qui est très in à un moment va être quétaine plus tard. Pourtant, la chose n’a pas changé. Et ça va inexorablement finir par redevenir in à un moment ou un autre. Pour que ce soit plus acceptable, on appelle ça du kitsch ou du vintage. Moi, je suis pour l’acceptation par chacun de son quétainisme.»

«C’est un phénomène infiniment complexe, analyse-t-il. D’ailleurs, les cycles qui gouvernent le quétainisme s’accélèrent. Peut-être à cause de la vitesse des changements technologiques. Ce qui a été populaire dans les années 2000 est très recherché aujourd’hui; ça fait seulement 20 ans. En boutique, les jeunes sont aujourd’hui très intéressés par les cassettes audio qu’ils n’ont pourtant jamais vraiment connues.»

Dans son débit accéléré, il pourrait en parler pendant des heures et le fera si vous l’y incitez le moindrement. Ça tient à sa culture étonnante, à une curiosité un peu beaucoup maniaque et à ce qui m’est apparu comme un sincère désir de rencontre. «Tu connais un peu la vie de quelqu’un à travers ses vieux disques.»

Il y a derrière ça le facteur nostalgie qui demeure un ressort émotif extrêmement puissant. «Les gens recherchent énormément les vieux jouets. Ça recrée automatiquement de bons souvenirs de leur enfance. Les gens vendraient leur mère pour m’acheter les pots de moutarde d’une certaine époque qui se transformaient en verres. La vaisselle de toute une génération de grands-mamans en contenait; c’est inscrit dans l’histoire de tellement de monde.»

On comprend qu’il fait plus commerce de nostalgie que de disques ou de cossins; il vend des fragments d’enfance, des émotions vintage que la mémoire a épurées, idéalisées. Faire commerce, c’est trop dire, d’ailleurs. «Je n’ai jamais fait d’argent avec ça. Je n’en ai pas perdu, ce qui est déjà beaucoup, mais j’aurais mieux fait de me constituer en OBNL.» Son rire sonore masque sa conscience de l’absurdité de sa démarche.

Pourquoi le faire, alors? Pour l’inévitable réaction de presque tous les clients qui entrent dans la boutique: «On avait ce disque-là à la maison quand j’étais petit!» Un petit éclat du passé qui surgit, inattendu et émouvant.

MC Gilles vend moins qu’il n’observe et discute avec ses clients. D’autres comme lui, perméables à la magie du passé, qui supportent mal l’idée que les souvenirs puissent mourir dans des bacs à vidanges. Le vendeur en rigole d’un amusement bienveillant: il connaît intimement le phénomène et le respecte trop pour s’en moquer vraiment.

Pendant notre entrevue, un homme s’est arrêté devant la boutique. «Il paraît que t’as des disques à donner?» Avec un sourire entendu, MC Gilles lui a montré les nombreuses caisses qui traînent dans son arrière-boutique. L’homme a pris au hasard les boîtes que pouvait contenir le coffre de sa voiture sans savoir ce qu’il allait en faire. Mais tellement content de son coup.

Photo: Stéphane Lessard Entrevue avec Dave Ouellette, alias Mc Gilles à sa boutique de Sainte-Anne-de-la-Pérade.

En prévision de la fermeture définitive, MC Gilles a contacté des organismes qui accepteront une partie de ses derniers objets orphelins. La Société d’histoire de Sainte-Anne-de-la-Pérade, l’Association des pourvoyeurs de la rivière Sainte-Anne pour tout ce qui concerne le petit poisson. «Je vais en jeter le moins possible. Au pire, les vinyles, tu peux les faire fondre. Tu peux tout faire avec ça.» On dirait qu’il essayait de me convaincre d’en prendre quelques-uns. Je ne dis pas que je n’ai pas été tenté.

Quand tout sera liquidé, sa seconde maison vendue, il ne quittera pas Sainte-Anne-de-la-Pérade. Il y est depuis vingt ans, c’est chez lui. Il va seulement faire quelque chose de nouveau: en profiter. «Je suis bien ici, sur le bord de la rivière, tranquille. C’est la campagne. Ça fait du bien de sortir de Montréal. Je vais juste prendre le temps de m’effoirer devant un feu de camp la fin de semaine.»

En écoutant un disque de conditionnement physique d’André Coutu, de techniques pour arrêter de fumer ou des succès western de Marcel Laframboise.