Chaque personnage qu’il interprète est l’occasion pour Marc Fournier d’explorer une personnalité différente de la sienne.
Chaque personnage qu’il interprète est l’occasion pour Marc Fournier d’explorer une personnalité différente de la sienne.

Marc Fournier: la route moins fréquentée

TROIS-RIVIÈRES — Il y a bien des chemins qui peuvent mener vers une carrière artistique mais bien peu qui permettent de la faire durer et de connaître le succès. Le Trifluvien d’origine Marc Fournier a su trouver les deux voies à travers un voyage riche en rebondissements.

Son visage est devenu familier à plus d’un million de Québécois qui suivent quotidiennement la série District 31 dans laquelle il incarne le détestable Yves Jacob, membre de l’escouade des affaires internes qui enquête sur ses propres collègues. Or, les fans de la série le savent, le poste 31 a connu sa bonne part d’irrégularités justifiant qu’on s’intéresse plus en profondeur à leurs pratiques.

Mais avant de parler plus de cette série phénomène qui l’a fait connaître du grand public, parlons de la route sinueuse qu’a empruntée ce Madelinois. Adolescent, ce fils d’opticien fréquentait le Séminaire Saint-Joseph de Trois-Rivières. C’est là qu’il a fait connaissance avec les planches par le biais de la comédie musicale de fin d’année qu’on y monte. Premier déclic qui n’avait encore rien d’une vocation.

Deuxième déclic au cégep trifluvien où Fournier a tutoyé les sciences humaines sans mathématiques. Impliqué dans la présentation de Cégep en spectacle, il a fait alliance avec des copains pour créer le groupe musical Féroce F.E.T.A. Contre toute attente, le groupe a remporté la finale de l’institution, ce qui a lancé un parcours d’une dizaine d’années qui a mené la formation vers le titre au concours L’empire des futures stars.

Guitariste, Marc Fournier a certes adoré l’expérience mais pas assez pour justifier une carrière. Il a plutôt opté pour des études universitaires en droit. «Le droit rejoignait l’intérêt profond que j’avais pour les questions sociales, politiques et pour l’histoire également. J’ai beaucoup aimé les études mais je n’avais pas la trempe d’un avocat.»

La musique a continué de faire vibrer une sensibilité artistique que l’université puis le travail en droit ignoraient. D’autres expériences artistiques se sont fondues à son parcours comme ses collaborations avec des compagnies de théâtre locale: il a été de la distribution d’Un fil à la patte (avec la Jeune Compagnie Théâtrale en 1990), de La cage aux folles (TGP en 1995) et de Suburbia (TGP en 2000). Autres déclics, majeurs, ceux-là.

En 2003, à 30 ans, vivant de boulots alimentaires, il a senti le besoin d’être fidèle à sa passion du jeu dramatique pour donner un sens à sa vie professionnelle. Sans passer par les écoles, il a suivi des ateliers. La musique lui avait certes donné une expérience de la scène mais le théâtre impliquait d’autres mécanismes. «En musique, c’est ton ego qui est en avant, explique-t-il, alors qu’au théâtre, tu te glisses dans un personnage en respectant le texte écrit par quelqu’un d’autre. Je ne pense pas être assez intéressant pour justifier que les gens me voient, moi, sur scène. Par contre, je suis passionné par l’être humain. J’aime en découvrir toutes les facettes et donner une vérité à un personnage. Derrière ça, j’exprime quelque chose de moi, sans doute, mais le plus curieux, c’est que je recherche toujours dans un personnage ce qui ne me ressemble pas. J’adore entrer dans un univers qui n’est pas le mien.»

Devant sa console

«Pour reprendre une idée entendue d’un comédien américain, je dirais qu’adopter un personnage, c’est comme te retrouver devant ta console de mixage en studio. Tu as tous les instruments à ta disposition mais tu les doses différemment pour créer les œuvres que sont chacun de tes personnages. Comme comédien, tu possèdes en toi tous les éléments constituants mais il s’agit de les amalgamer de la façon juste pour en faire un personne crédible en fonction du texte que tu joues.»

La popularité que lui donne son personnage d’Yves Jacob dans District 31 crée une proximité avec le public qui suit et aime la série, un aspect du travail qui plaît au comédien.

Lui dont l’expérience humaine est riche de voyages, de rencontres, de défis, il a trouvé dans le jeu théâtral comment utiliser cette richesse. «Un de mes coaches en ateliers m’a dit qu’il n’y a pas d’autodidacte au théâtre parce qu’on apprend notre métier par chacune des expériences de notre vie. Il y a des contextes où tu peux apprendre en quatre ans dans une école mais un comédien continue toujours son apprentissage. Ton art évolue avec la rencontre d’autres comédiens, de réalisateurs, de metteurs en scène ou même de gens que tu croises dans la rue dont tu vas retenir un tic ou une expression que tu vas greffer à un personnage.»

Dans un milieu hautement compétitif où le talent est partout, il n’est certainement pas simple de s’imposer sans avoir en bagage une formation officielle. «Ce qui a pu faire une différence pour moi, c’est peut-être la persévérance. C’est un métier difficile d’accord, mais comme bien d’autres métiers le sont: c’est extrêmement difficile d’être médecin ou d’être préposé aux bénéficiaires. Dans le cas des comédiens, une des embûches, c’est que ta réussite ne dépend pas forcément de toi: il faut que des gens te choisissent.»

«L’insécurité de ne pas être passé par les écoles a sans doute fait que j’ai travaillé beaucoup plus fort que d’autres pour montrer que je suis capable de faire la job. Aussi, n’ayant pas interprété de grands rôles dans les écoles, je n’ai pas été déçu de faire de toutes petites figurations à mes débuts. La première fois qu’on m’a appelé pour manger du spaghetti en silence dans Virginie, j’étais super content! Chaque minuscule présence à la télévision m’a fait avancer. Je les ai travaillées avec plaisir et enthousiasme, donnant à chaque fois le meilleur de moi-même.»

«Je me fais toujours un devoir d’être prêt, de bien connaître mon texte et de développer une complicité avec le réalisateur et toute l’équipe. Le comédien n’est toujours que le dernier maillon d’une chaîne de créateurs qui méritent qu’on les respecte parce que le produit final dépend de tous.»

District 31

C’est dans ce contexte qu’est arrivé le rôle d’Yves Jacob dans District 31. Une bénédiction du ciel, soutient l’interprète. «J’ai toujours aimé l’écriture de Luc Dionne et je sais que ses personnages ne sont jamais banals. Ça tombe bien parce que ce que je préfère, c’est de travailler un personnage en amont: connaître son contexte, lui faire un passé, le comprendre pour mieux m’en imprégner. C’est comme ça que je peux lui donner vie. Il y a encore et toujours quelque chose d’anthropologique dans ma démarche.»

Yves Jacob est, pour lui, bien plus qu’un fauteur de troubles. «Bien sûr, c’est un gars qui est là pour mettre le trouble mais il faut toujours aimer le personnage qu’on incarne. J’ai besoin d’être capable de justifier chacune de ses actions. Il a des démons, des frustrations au travail mais il y a forcément du bon en lui également. Personne n’est unidimensionnel et ça, ça rend le personnage intéressant. Avec lui, je suis vraiment choyé: c’est un pur plaisir à jouer.»

Cela dit, Yves Jacob a évolué. D’ennemi juré, il est passé à allié potentiel. Déjà que chacune de ses présences à l’écran justifie de nombreux courriels à la production parce que le public adore le haïr, Marc Fournier a trouvé le moyen de faire la délicate transition vers un personnage plus sympathique qui pourrait faire grimper sa cote d’amour auprès de plus d’un million de fans. Ce n’est cependant pas lui qui va lever le voile sur ce qui attend son personnage. «Je ne le sais pas moi-même! plaide-t-il. Ce que je sais, c’est que Luc (Dionne) est content de mon travail et qu’il aime ce personnage. Veut-il lui faire intégrer le poste 31? Je ne sais pas, mais si on me le propose, c’est sûr que ce sera un oui enthousiaste.»

Le comédien vit avec sérénité la popularité qui lui est tombée dessus. «Les gens me reconnaissent souvent et me disent combien ils détestent Yves Jacob. C’est un beau compliment sur mon travail. Je ne suis pas une vedette et je suis heureux qu’il en soit ainsi. Je suis content aussi que ça arrive à l’âge que j’ai: plus jeune, je n’aurais peut-être pas su conjuguer sainement avec ça. J’apprécie une certaine popularité mais ce n’est certainement pas ce que je recherche. Ça me donne une certaine proximité avec le public et ça, ça me plaît bien.»

Par ailleurs, il poursuit d’autres projets comme des participations à des courts métrages et même l’écriture d’un film à laquelle il se consacre avec des amis. «Ce qui est bien avec le fait d’être plus connu, c’est que ça m’ouvre d’autres portes. Dernièrement, j’ai coanimé le Noël du Pauvre à Trois-Rivières et j’ai participé au Cabaret des Stars à Sorel au profit d’Opération Enfant Soleil. Ça me permet d’avoir un impact dans ma communauté et pour moi, c’est très important.»